Selfie toi-même

 

M

a petite nièce a quinze ans. Tout pile. Quand ça lui chante, elle passe chez sa copine Lou et ensemble, elles montent au petit sommet, juste au-dessus du village. La vue y est belle, elles sont tranquilles juste comme il faut pour se dire où elles en sont de leurs vies. La discussion est ponctuée de selfies comme autant de virgules. Bras tendus, regards au loin. Puis elles redescendent. Au retour du réseau, juste après la forêt, elles choisissent la plus jolie des photos et elles la diffusent à leur réseau à elles.
Cette génération, paraît-il, est malade de narcissisme, atteinte d’un amour irraisonné pour elle-même et d’une obsession, plus maladive encore, de la célébrité. Superficielle. Mon papy Lulu, lui aussi, aimait plus que tout grimper sur la bosse derrière sa maison. La Poype. C’était plutôt le soir, quand le soleil rougit la vie. Il regardait le monde, remerciait je-ne-sais-qui d’en être puis il posait son Leica III f sur un bout de rocher, toujours le même. Il enclenchait le retardateur et il se tirait le portrait. On en a des cartons de ses autoportraits à pied. On disait de lui qu’il avait l’âme d’un artiste, belle et sensible. Jamais personne n’a dit de mon papy qu’il s’aimait inconsidérément. Le jour où on l’a mis en terre, son Leica près de lui, c’est de son amour des autres dont on a le plus parlé.
À peine le temps d’une vie et se regarder soi-même est passé d’un acte de création à l’incarnation de la vacuité. Alors qu’on l’a toujours fait, s’observer, se célébrer pourquoi pas et souhaiter que le plus grand nombre y soit sensible, le génial a tourné au ridicule. Pinceaux, boîtier Brownie ou Iphone 7 en mains, l’Homme n’a cessé d’interroger miroir ô son beau miroir ; que le premier insensible à son image lève sa main menteuse. Mais il en est ainsi du temps qui passe et des générations qui se succèdent, ce que font les suivantes de nouveau, a le goût du nul et du plus comme avant pour les précédentes. Le selfie, c’est comme le Rock’n Roll ou le Snowboard, quand il surgit dans l’existence des grands, ils grognent que c’est inutile, indigne ou grotesque oubliant comme eux aussi ont, un jour, dansé, glissé et réinventé la vie. Il est un âge où l’on préfère juger à se souvenir. Sans doute est-ce moins douloureux.

 

 

Thelma & Louise, 1991. ©DR

Pourtant je les observe chaque jour et je ne les trouve pas si moches et vides, ces jeunes à selfie. Ils arrivent en haut d’une montagne ou à un autre endroit de la Terre qu’ils trouvent à leur goût du beau. Ils observent autour, il faut que l’arrière-plan claque. Sa mère s’il le faut. Ils discutent esthétique des lieux, éclat du décor dont celui de la Nature. On nous a tellement dit qu’ils étaient insensibles aux charmes du monde.
Puis le groupe se rapproche, se resserre, souvent s’enlace. Les voilà tous ensemble dans le cadre. Plus themselves que selfie. De mon temps, c’était hier, il manquait toujours celui ou celle qui prenait la photo alors on tournait, autant de photos que de membres mais jamais tous ensemble sur le même cliché. Aujourd’hui, la mémoire pourtant tenace, il m’arrive de ne plus savoir qui manque sur cette photo ou sur une autre et cela m’attriste, j’aurais voulu qu’on y soit tous. Parfois on faisait appel à un passant qui passait par là afin qu’il se charge de nous immortaliser mais à vrai dire, ça venait brouiller notre intimité. Les amis d’aujourd’hui, pour clamer comme ils sont bien ensemble, n’ont besoin de personne.
Le déclencheur du Smartphone n’a pas encore été actionné qu’ils se marrent déjà comme des gens heureux. Un modérateur du groupe tente de convoquer le sérieux mais personne ne l’écoute alors il rejoint la troupe des rires, des cris et des doigts en V. Ils ôtent leurs lunettes de soleil qu’on voit leur intérieur. Pour l’instant, le rendu ne compte pas. C’est le moment qui domine, ce réel à consommer sur place. Eux, les déconnectés du présent, n’ont pas oublié le Carpe Diem hédoniste sifflé par leurs parents à duffle coat. Quoi qu’on en dise.
Puis ils regardent, ils comparent et trient les photos. Corbeille pour les ratées, Snapchat pour la meilleure. Tout de suite ou plus tard, ils la partageront, c’est une évidence. La photo élue ne prendra pas la poussière au dessus du buffet, dans le salon. Ils partagent, la maison de leur intimité est grande ouverte. Selon sa définition des rapports humains, selon l’heure de sa vie, on y voit ce que l’on veut. De l’égocentrisme au don de soi, c’est dire comme le spectre est large. Très vite, ils ont des réponses à leur envoi : des questions, vous êtes où ? des enthousiasmes, wah la chance ! et des confirmations d’amitié, je t’aime ma poulette. La discussion est enclenchée, sa fin n’est pas pour tout de suite. Ils échangent. Alors oui, on peut regretter la carte postale, les très cher ami et l’imparfait du subjonctif mais ne soyons pas méprisants, cette génération individualiste la joue autrement plus collectif qu’on ne le pense.
Le selfie est une expérience parmi d’autres de cette mémoire commune qu’ils sont en train de bâtir et de cette époque qu’ils marquent de leur empreinte. Leurs parents et les parents de leurs parents se sont mis à les imiter, selfie mamy, Insta papy ; ils n’en sont ni fiers ni revanchards, eux prennent bien des cours de rock et de télémark. Dans quelques années, plus vite qu’ils ne le croient, de nouveaux jeunes ringardiseront leur selfie par une autre trouvaille, peut-être bougonneront-ils que ce nouveau truc est définitivement absurde. Un cycle de cycles, la vie en somme.
Je les observe. Je crois que je les envie.

La photo élue ne prendra pas la poussière au dessus du buffet, dans le salon.
Ils partagent,
la maison de leur intimité est grande ouverte.

Par ses selfies ridicules, la jeune génération affirme avec force et dérision sa liberté, son identité et elle a bien raison. Thelma et Louise le faisaient, elles aussi, avec puissance et un Polaroid dans deux mains. C’était il y a trente ans, elles n’étaient ni les premières ni les dernières et personne ne disait selfie. Peu importe, cette rage de dire qui l’on est n’a pas d’âge.
Alors je me dis que nous avons tous été, un jour, le jeune con d’un autre et que de cela, nous devons nous en souvenir avec une nostalgie heureuse, presque une fierté, sinon, nous deviendrons hâtivement le vieux con de tous. Car quitte à choisir l’âge de la connerie, préférons celle qui nous laisse le temps de grandir.