Selfie toi-même

 
M
a petite nièce a quinze ans. Tout pile. Quand ça lui chante, elle passe chez sa copine Lou et ensemble, elles montent au petit sommet, juste au-dessus du village. La vue y est belle, elles sont tranquilles juste comme il faut pour se dire où elles en sont de leurs vies. La discussion est ponctuée de selfies comme autant de virgules. Bras tendus, regards au loin. Puis elles redescendent. Au retour du réseau, juste après la forêt, elles choisissent la plus jolie des photos et elles la diffusent à leur réseau à elles. Cette génération, paraît-il, est malade de narcissisme, atteinte d’un amour irraisonné pour elle-même et d’une obsession, plus maladive encore, de la célébrité. Superficielle. Mon papy Lulu, lui aussi, aimait plus que tout grimper sur la bosse derrière sa maison. La Poype. C’était plutôt le soir, quand le soleil rougit la vie. Il regardait le monde, remerciait je-ne-sais-qui d’en être puis il posait son Leica III f sur un bout de rocher, toujours le même. Il enclenchait le retardateur et il se tirait le portrait. On en a des cartons de ses autoportraits à pied. On disait de lui qu’il avait l’âme d’un artiste, belle et sensible. Jamais personne n’a dit de mon papy qu’il s’aimait inconsidérément. Le jour où on l’a mis en terre, son Leica près de lui, c’est de son amour des autres dont on a le plus parlé. À peine le temps d’une vie et se regarder soi-même est passé d’un acte
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