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Refuge d’hiver

©Ulysse Lefebvre

Par chez nous il est coutume de dire : « Posséder un bateau, c’est deux jours de bonheur : le jour où tu l’achètes et le jour où tu le vends… » entre temps il y a ceux (assez rares) qui naviguent beaucoup et en profitent vraiment, au grès des vents, marées et courants. Et il y a tous les autres qui naviguent peu et passent surtout du temps à l’entretien courant et pas vraiment marrant !
Cela n’est pas sans rappeler le refuge d’hiver en montagne.
Le refuge d’hiver, procure deux moments de bonheur, lorsqu’on y entre puis lorsqu’on le quitte !
Entre temps il y a ceux (assez rares) qui y dorment bien et beaucoup et puis les autres. Ces derniers trouveront doucement mais sûrement, le temps long. Le refuge d’hiver, c’est un peu la chaleur mise en sommeil, le cocon dépouillé. À n’en pas douter, il est salvateur de s’y réfugier par grand froid ou gros temps. Néanmoins, il rime souvent avec « austère ». Le refuge d’hiver, c’est le côté obscur, la part d’ombre du refuge d’été ; étriqué, minimaliste, dénué de confort, non gardé, comme abandonné un tiers de l’année.
L’usager de passage s’y trouvera hors d’eau et hors d’air. Il s’y accommodera d’un couchage froid et humide et dans le meilleur des cas, à basse altitude, d’un foyer auprès duquel se réchauffer, sécher ses habits, laisser divaguer ses pensées.
À bien y regarder, c’est un petit univers fait de bric et de broc, un cabinet de curiosité version montagne isolée où tiennent en équilibre autant d’objets souvent estropiés.
Inventaire de l’entrée : pelle à neige démanchée, raquette esseulée, bâton cassé, pulka éventrée, bout de bois et piquets, bout de ficelles, savates – deux pieds gauches, pointures dépareillées. À l’intérieur : défilé de bougies, bouteille en guise de chandelier, fourchette alu manche tordu, gamelle cabossée, chaise amputée d’un pied, table rafistolée, banc(ale), boîte d’allumettes vide, vieux journal – page des sports. Côté garde-manger : soupe déshydratée, paquet de pâtes entamé, sardines en boîte, sachet de thé, plus si affinité.
Le refuge d’hiver c’est un condensé de sobriété. L’obsolescence ici n’est pas programmée, elle est sublimée.

c’est un petit univers fait de bric et de broc,
un cabinet de curiosité version montagne isolée
où tiennent en équilibre autant d’objets souvent estropiés.

Parfois il y a quelqu’un, ça sent la fumée. On discute un peu ou pas. On partage un peu de repas. La politesse consiste à ne pas trop user de sa lampe, pour respecter l’atmosphère du lieu. La lueur des bougies fait son effet dans la condensation du réduit. Chaleur humaine. Ça devait ressembler à ça les veillées d’autrefois. On vit l’instant présent, comme dans le passé.
L’obscurité est prétexte à ne pas s’éterniser, on se dit bonne nuit, sans trop y croire. On rejoint le dortoir. Pour bien y dormir, mieux vaut avoir une bonne journée dans les jambes. Pas fatigués, s’abstenir ! Passez votre chemin, fatiguez vous jusqu’au prochain. On s’y couche habillé le temps de se réchauffer, on enlèvera des couches après. Chaussettes remisées au fond du duvet, bonnet. Faute de dormir, se reposer, récupérer. Il est très tôt, mauvais sommeil mais longue nuit.
Au petit matin, sortir du duvet et sitôt se préparer. Aller chercher de l’eau, gamelle de neige ou torrent glacé. Réchaud, thé, café, biscuits, pain et fromage, pour petit-déjeuner.
Et puis on regarde au dehors. Boucler le sac et s’équiper, ne rien oublier – surtout pas ses déchets – passer un coup de balai s’il y en a un et remiser ces objets de peu qui font un peu l’âme du lieu. Laisser un petit pourboire dans la boîte prévue à cet effet, s’il y en a une.
Bien refermer la porte lourde en vue du prochain coup de neige. Pour peu que le temps soit clément on s’accommodera très vite du froid, passés les premiers pas. On observera alentours, on devinera l’itinéraire du jour, on échangera quelques mots, commentaires, on trouvera son rythme de croisière et on se laissera aller à quelques pensées, comme autant de refuges… divers.

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