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Treks en Himalaya

Rang d’honneur

L’été qui se termine a ce charme du métissage.

Sur un même sentier de montagne, au même instant, se croisent des genres bigarrés. Des grimpeurs allant grimper, des alpinistes revenant de la nuit, des parapentistes prêts à l’envol, des cueilleurs gourmands et des marcheurs…qui marchent. Seuls ces derniers marchent pour marcher.

Il n’y a rien valant moins qu’un classement des mérites, il n’y a pas plus stérile que le cloisonnement et la comparaison des pratiques mais tout de même, que ces randonneurs sont admirables. Ils m’éblouissent. Profondément. Au bonjour usuel de la courtoisie montagnarde, lorsque je les observe à cette marche qui leur suffit, c’est un bravo d’admiration qui me brûle les lèvres. Je n’ose jamais, ils croiraient à de la dérision qui n’en est pas. Ils regardent nos cordes et nos doigts pansés, ils nous félicitent pour notre courage, je ne prends jamais le temps de leur dire comme ils se trompent.

Leur marche gratuite me fascine. Ils s’y plient ni par défaut ni par dépit. Elle est leur temps plein, elle n’est qu’un bout du nôtre, elle est leur objet, notre moyen. Car pour beaucoup d’entre nous, la marche, qu’elle soit d’approche ou de retour, n’est qu’un accès au manège, la porte ouverte à une cinétique plus récréative que le seul marcher : grimper, glisser, voler et d’autres jeux à inventer. Nous l’acceptons volontiers, avec plaisir souvent, elle nous met en appétit, elle est un temps d’excitation ou d’apaisement, de projection ou de bilan. Elle est un peu tout ça mais quoi qu’il en soit, elle est satellite de notre prétexte premier à aller là-haut : jouer. À nos yeux, elle est un sas, un passage. On dit l’aimer mais on le sait, à notre goût de joueur, la marche n’est qu’une entremetteuse.

Soyons honnêtes, irions-nous autant marcher s’il n’y avait pas la suite ? Marcherions-nous avec bonheur s’il n’y avait pas eu l’avant ? L’enfant gâté que je suis n’en est pas tout à fait certain.

– Tu viens marcher avec nous ?

– Oui, super ! Pour faire quoi ?

Alors bien sûr, nous les comprenons les bonheurs de la marche. Nous les comprenons car nous les éprouvons à notre mesure, à notre distance. Il y a cet effort sans violence mais qui le soir nous assoit. Il y a ce rythme binaire, hypnotique qui débranche et autorise l’oubli. Il y a cette absence de dangers, souvent, qui permet de discuter avec soi-même et de trouver, qui sait, les réponses aux questions que la vie d’en bas nous soumet. Il y a le décor qu’on peut goûter comme bon nous semble. Il y a la convivialité du groupe si on le souhaite. Il y a la lenteur qui est devenue une résistance, un acte politique. Il y a la pause possible. Il y a les objectifs parfois ambitieux de l’itinérance au long cours et l’ensemble des audaces pour y parvenir. Il y a ce graal que représente une simple marche quand les épreuves de la vie nous ont fait craindre de ne plus y goûter. Il y a tout ça et sans doute autre chose. La marche comble par elle-même, les piles de livres en faisant l’éloge nous le disent et c’est vrai.

J’aime la simplicité de leur chose aux marcheurs. Ils se chaussent et hop, ça peut commencer là, maintenant quand le notre de départ réclame tous les alignements de planètes, les bonnes conditions de la montagne, aussi de nous, le bon matériel, le bon partenaire… Leur mouvement ne dépend que d’eux. Je les envie, ils n’ont besoin de personne d’autre qu’un peu d’eux-mêmes.

Quelle belle invention que cette marche. L’existence est bien fichue, on passe un an à vaciller et à chuter dans les bras de nos parents puis, pour les plus chanceux d’entre nous, nous marchons toute une vie. Elle est peut-être là d’ailleurs l’explication. Est-ce parce que nous ne progressons plus qu’elle ne nous suffit pas ? Personne ne dit qu’il marche mieux que l’été ou l’hiver dernier comme on le dit de notre grimpe ou de notre ski. Après les hésitations des premiers mois, nous parvenons vite à notre niveau maximum du pied devant l’autre, jusqu’à le faire sans y penser. Alors passer le reste de notre vie à stagner nous ennuie et nous trompons notre lassitude par ces jeux où nous progressons à chaque sortie.

J’aime l’idée que la marche suffise.

 

J’aime la simplicité de leur chose aux marcheurs. Ils se chaussent et hop, ça peut commencer là, maintenant quand le notre de départ réclame tous les alignements de planètes, les bonnes conditions de la montagne, aussi de nous, le bon matériel, le bon partenaire…

Mais à nombre d’entre nous, il manquerait un truc, un je-ne-sais-quoi d’autre. Une épice. Rien de méprisant dans ce constat, bien au contraire, la démarche des marcheurs me paraît ô combien plus noble que nos bourdonnements. La leur est désintéressée, la leur est suffisante, rarement ils se filment. Je me demande si les randonneurs n’aiment pas la montagne plus encore que moi. C’est à la mer que je retrouve la suffisance de la marche car je ne sais rien y faire d’autre et qu’elle va parfaitement au rythme des territoires inconnus.

Et lorsque nous délaissons les objets métalliques de la verticalité, le temps d’une parenthèse à courir la montagne, même ce trail qui pourrait être notre interprétation de la marche dit comme elle ne pourrait pas nous remplir. Le trail, c’est à la fois une addition et une soustraction de marche comme pour satisfaire en peu de temps notre curiosité pour ce que font les marcheurs. Si les meilleurs d’entre nous mettent à peine vingt heures pour faire le tour du Mont Blanc, c’est bien qu’ils veulent s’éviter une semaine de marche, non ? Puis de retour à la maison, nous lirons et célèbreront les mots de Nicolas Bouvier et son éloge de la lenteur. Comme pour excuser notre frivolité.

Même nos souliers le disent. Les randonneurs ont des chaussures de marche, nous des chaussures d’approche, c’est bien que notre marche à nous n’est qu’un préambule à autre chose. Si le matériel le dit.

L’automne sera une saison de moindre questionnement. Nous serons moins nombreux en montagne, les marcheurs rebattront la campagne et la plaine tandis que les joueurs iront chercher le soleil des Calanques ou le mixte retrouvé des goulottes. Les géographies de nos actions prendront de la distance, les occasions de nous croiser seront plus rares. L’automne est la saison qui décomplexe.

Puis l’hiver apportera son nouveau lot d’interrogations et d’admirations. Les raquettistes seront là à marcher et lever leurs pieds péniblement quand nous, ne penserons qu’à glisser et tordre des fesses. Certains marcheurs s’excuseront d’abîmer nos traces et nous rediront comme ils seraient bien incapables de faire ce que nous faisons. S’ils savaient comme la réciproque l’emporte.

Alors je me rassure comme je peux, peu.

Je me dis que nos jeux d’Hommes gâtés ressemblent de loin, tout de même, à ce plaisir inutile qu’est la marche. Nous avons en commun de nous déplacer sur terre et de mesurer le monde avec notre corps en mouvement. Arpenteurs, voilà ce qui nous rassemble et réunit nos bonheurs distincts.

Un pied puis l’autre. Tout a commencé comme ça.