C’est peut-être l’un des pays les moins connus des Balkans. La Macédoine du Nord est un petit pays d’Europe orientale. Au carrefour des influences slaves et méditerranéennes, le pays développe de plus en plus un tourisme de plein air qui intéressera les plus curieux des randonneurs, des grimpeurs ou tout simplement des amateurs de voyage hors des sentiers battus. À l’occasion du festival de films de montagne Eho, c’est un voyage familial qui s’est organisé au départ de la capitale, Skopje. Au programme : un tour du pays en une semaine, pour parcourir quelques lieux parfaits pour marcher, grimper et rencontrer celles et ceux qui travaillent à rendre la nature accessible à tous. на пат! Na Pat ! En route !
Il est 21h30 et ça fait bientôt une heure que mes deux mômes de 11 et 8 ans ne comprennent rien à ce que je raconte. Ils rigolent par mimétisme lorsqu’une de mes blagues parvient à faire mouche dans la langue de Shakespeare, à l’attention du public de la Cinémathèque de Skopje. Leur langue à eux, le macédonien, est plus proche du bulgare que du serbo-croate ou du grec. De toutes façons, je ne parle ni l’une ni l’autre et faire de l’humour en anglais est déjà pour moi une prouesse. Leur rire est mon exploit.
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À l’écran, la soirée se poursuit par la projection d’un film incroyable et absent des radars des festivals français, The Great white whale, qui raconte l’expédition australienne de 1964 vers l’île de Heard, perdue entre Australie et Afrique du Sud, avec à son bord un certain Bill Tillman.
Assister à des festivals lointains permet un léger décentrement plutôt salvateur. Les conférences d’alpinistes méconnus en Europe occidentale rappellent toute la richesse de la culture montagnarde, au-delà des Alpes évidemment, mais aussi dans des pays de montagne insoupçonnés.
Il est toujours instructif de goûter à la culture du film d’aventure à l’américaine à Banff ou de découvrir l’engouement pour l’héroïsme en Himalaya du public polonais de Ladek. À Skopje, l’Eho festival entretient la culture de l’alpinisme et du plein air dans un pays aux reliefs modestes mais nombreux, occupant près de 50% de son territoire.
L’écho du festival
La proposition d’Igor Talevski, directeur du festival, était aussi simple qu’alléchante : Alpine Mag est invité au festival Eho (prononcer écho) de Skopje, pour présenter sa vision du journalisme de montagne d’aujourd’hui et le tournage de films à haute altitude, en lien avec le projet mené au Nanga Parbat. Mais le président du festival insiste : il faut absolument venir au moins une semaine, avec les enfants, pour voir tous les lieux magnifiques qu’offre la Macédoine du Nord, en particulier aux familles qui souhaitent mêler tourisme culturel et de nature.
Il n’en fallait pas plus pour réattiser ma vieille curiosité des Balkans, entretenue de longue date au gré de reportages en Bosnie-Herégovine, au Kosovo, en Serbie, en Bulgarie ou encore en Croatie. C’est que la Macédoine du Nord reste alors pour moi un mystère, et pour beaucoup de gens semble t-il. Il y a quelques années, le pays s’appelait encore Macédoine « tout court ». Le qualificatif septentrional n’étant apparu qu’en 2019. C’est une concession que le pays a acceptée pour mettre fin à des années de conflit avec son voisin grec, pour qui le terme de Macédoine se rapporte à un territoire historique à cheval sur la Grèce essentiellement, mais aussi la Bulgarie… et la Macédoine du Nord donc. Vous me suivez ?
Il y a quelques années
le pays s’appelait encore
Macédoine « tout court »
Matka : coeur historique de l’escalade locale
Le monastère St Andrew rétrécit à mesure que nous progressons sur une falaise des gorges de la Matka. Si la pierre du cloître orthodoxe date du 14e siècle, celle sur laquelle nous grimpons est un beau calcaire pluri-millénaire étonnamment solide avec ses stries de quartz. La paroi fait partie d’une vaste région karstique bien connue des spéléos. On y trouve d’ailleurs l’un des plus profonds des typhons naturels jamais exploré, à -230 m.
Nous escaladons la voie Otmar (V), itinéraire classique du secteur, du nom du jeune alpiniste Slovène Otmar Hudomalj qui en fit la première tentative en 1958… avant de s’y tuer dans le crux déversant de la voie. « Ici, pour guider des clients, il n’y a pas de guides professionnels. il faut avant tout faire ses preuves et atteindre des niveaux d’expérience validés par la fédération « montagne » de Macédoine » explique Dimitar Todorovski qui mène la cordée. Le Macédonien connait bien les lieux et place ses friends avec facilité dans l’itinéraire ponctué de quelques rares pitons en place.
un beau calcaire
étonnamment solide
avec ses stries de quartz
L’ambiance est étonnante, avec le tumulte du bar-restaurant, de l’hôtel et des bateaux en contre-bas, et cette falaise qui se dresse juste en face. À l’un des relais de la voie, une boite métallique est attachée. Elle contient un registre où chaque grimpeur est invité à noter son passage. « C’est une manière de tenir des statistiques de fréquentation. On essaie d’en placer dans la plupart des voies » explique Dimitar qui se plie à la tradition stylo en main.
En bas, le son des petits bateaux de tourisme qui emmènent les visiteurs plus loin dans les gorges s’estompe, alors que l’ambiance se fait de plus en plus sauvage. « On a beau être à 150 m du sol, on peut presque choisir sa table pour aller boire la bière après la grimpe » plaisante Dimitar. A la sortie de la voie, une courte marche amène à un vaste plateau où se dresse une autre chapelle orthodoxe entourée de grimpeurs de couennes et de familles qui prennent le pic-nic.
En bas, les kayaks en location ne sont plus qu’un lointain mikado. La journée se prolonge agréablement sur le site de couenne où chacun trouve une voie à son niveau, y compris les enfants qui peuvent y accéder facilement par le sentier en 45 mn de marche depuis le parking.
un site de couenne
où chacun trouve une voie à son niveau
Marco Ribetti, directeur adjoint du musée de la montagne de Turin, découvre le rocher macédonien. ©UL
Shar, le plus jeune parc national d’Europe
Ciao Skopje. On roule plein ouest et le soleil tape fort en cette fin de journée. Au-delà de Tetovo, la deuxième ville du pays, la longue chaine des montagnes de Shar se dresse sur plusieurs dizaines de kilomètres de long. C’est une longue frontière de 2000 m d’altitude qui sépare la Macédoine du Nord du Kosovo. « Le parc est l’un des plus récents en Europe. Il a été officiellement créé en 2021, mais ce fut un travail de longue haleine, de plus de dix ans, pour en arriver là » confie Anela Stavrevska-Panajotova, responsable des services de protection du parc national de Shar, tandis que le cuistot du restaurant Saç cuit ce que le magazine Courrier International a désigné « meilleur burek des Balkans« , c’est à dire le meilleur feuilleté à la viande.
Ici, même si le plus sommet culmine à 2748m (le Titov Vrv) et qu’une petite station accueille les skieurs (Popova Shapka), l’attention des gardes du parc se concentre essentiellement sur les problématiques de vie quotidienne des 17 000 habitants, plutôt que sur celles des touristes : « Il faut bien se rendre compte que sur les 27 villages que compte le parc, la moitié ne sont pas raccordés à la collecte de déchets. Certains ne sont pas accessibles par la route l’hiver et les activités illégales comme la coupe de bois, les constructions illégales ou le braconnage sont monnaie courante. Le dialogue avec les locaux est essentiel. On part de loin pour les sensibiliser à la protection de la faune et de la flore, sachant que leurs difficiles conditions de vie sont leur premier soucis. »
Parmi les usages traditionnels, on trouve les moulins à farine utilisant la force hydraulique des torrents. ©UL
La vocation du parc national se rapproche donc plutôt d’un parc naturel régional à la française, du moins dans son soucis de faire cohabiter nature et activités humaines. Le partage des ressources naturelles est l’un des enjeux principaux, notamment l’eau avec les nombreux lacs glaciaires du massif. « Shar signifie coloré. C’est une manière de dire que ces montagnes sont à la fois blanches par la neige, vertes par les forêts et bleutées par ses cours d’eau et ses lacs. » Quid des touristes ? « On veut aussi les faire venir dans nos montagnes. Mais il faut déjà que l’on fasse respecter un cadre strict aux habitants pour être en mesure d’accueillir comme il se doit davantage de visiteurs » explique Anela.
Ibrahim Dehari, président du parc national de Shar, et Anela Stavrevska-Panajotova, responsable du service de protection. ©UL
Ibrahim est confiant
dans la capacité du parc
à se transformer
en véritable lieu touristique
Pour se faire, le parc peut compter sur son directeur, Ibrahim Dehari. Originaire des lieux, Ibrahim est écouté par les locaux. Et il est confiant dans la capacité du parc à se transformer en véritable lieu touristique : « Nous avons mis en place un plan décennal avec une vision ambitieuse : devenir l’une des 20 destinations les plus visitées d’Europe » explique t-il posément. Pour l’heure, le parc de Shar est encore un lieu préservé où les amateurs de randonnées sauvages seront comblés.
Ohrid, joyau du pays
C’est un lac immense qui concentre l’essentiel des visiteurs du pays. Et pour cause, le lac d’Ohrid (prononcez Okrid), a des allures de mer intérieure, avec ses plages de galets et son village fortifié éponyme, entouré de montagnes. Les ruelles y sont pavées et les petites maisons à colombage rappellent le riche passé de la ville, ancienne capitale de l’empire bulgare de Samuel 1er. C’est à Ohrid également que le moine Clément d’Ohrid a développé l’alphabet cyrillique.
Ce n’est pas dans un monastère mais au centre de secours local que nous rencontrons Martin Pejoski. Martin est architecte mais passe le plus clair de son temps comme secouriste en montagne. Sa deuxième maison, c’est ce centre de secours tout neuf, équipé de tout le matériel d’intervention, des skis au quad à chenilles, en passant par les Jeep et les cordes. Pendant que les enfants s’amusent sur le mur d’escalade dédié à l’entrainement des 20 secouristes d’Ohrid, Martin explique la problématique locale : « Nos interventions concernant beaucoup de secours d’habitants de la région, souvent coincés chez eux en hiver. Du côté des touristes, c’est beaucoup d’accidents de parapente. Mais nous devons être opérationnels en toutes situations en montagne. »
Mais le secours en montagne est une exception dans les Balkans et sa raison d’être n’est pas toujours bien comprise : « Le gouvernement ne comprend pas forcément que les 50 ou 60 interventions que nous réalisons chaque année sont essentielles. Nous voulons créer une union des secouristes de Macédoine du Nord et unifier les standards d’entraînement, sur le modèle de la Croatie. En comptant ceux des clubs alpins du pays, on compte 250 secouristes dans le pays ».
La conversation se poursuit au grand air, sur une via ferrata que Martin a équipée récemment sur une barre rocheuse du parc national de Galicica. La via domine le lac d’Ohrid et offre un panorama magnifique sur le lac. On en mesure l’ampleur en apercevant les rives albanaises, de l’autre côté. Les enfants gravissent facilement les difficultés de l’itinéraire pensé pour les familles et les débutants. « Cette via permet d’ajouter de la verticalité à l’offre de randonnées déjà existante dans les montagnes autour du lac » précise Martin. Et pour cause : les sommets alentours rappellent les Préalpes et leurs sommets dégarnis s’atteignent facilement après de courtes marches en forêt.
Prilep, capitale du bloc balkanique
Après la via ferrata, l’envie de toucher le rocher se fait sentir. Et il parait qu’un site de bloc est incontournable, plus au sud-est du pays. Il se dit même qu’un certain « rock trip » serait passé par là il y a quelques années, mettant en lumière le spot aux yeux des grimpeurs européens. Pour y accéder, il faut rouler quelques heures vers la vile de Prilep. À quelques kilomètres de cette petite ville secondaire du pays, un vaste chaos de blocs de granite offre des itinéraires de tous niveaux.
la grimpe est facile
sur des petits blocs
très faciles et ludiques
En famille, c’est d’abord une balade agréable dans une ambiance mi-désertique, mi-fantastique. Mais même sans crash-pads (dur d’en trouver à la location, encore plus de les faire rentrer dans la petite voiture de location), la grimpe est facile sur des petits blocs très faciles et ludiques. Les tickets de magnésie marquent les projets plus ambitieux sur des blocs aux formes toutes plus étonnantes les unes que les autres. Pour cela, nous reviendrons une autre fois, plus affutés et mieux équipés.
Ici la terre est de granite et Prilep est une orange. Les blocs s’embrasent dans la lumière rasante de fin de journée. Le jour s’achève tout comme notre périple aux confins des Balkans. On se dit que comme toujours, l’envie de raconter la beauté des lieux se heurte à celle de le préserver d’une trop grande fréquentation.
Mais la Macédoine du Nord a besoin de visiteurs. Ses montagnes les méritent et peuvent les accueillir avec toute la chaleur et l’authenticité de ses habitants. Lieu préservé du tourisme de masse, ce pays est une alternative à la Croatie surfréquentée ou à l’Albanie à la mode. Du vol low-cost au voyage au long cours en train ou voiture, la Macédoine du Nord est à un objectif original et familial qui s’atteint facilement. Il parait même que l’hiver, le ski de rando y est conseillé…




































