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La Traversée des Hauts Plateaux du Vercors en trois jours ? Une belle randonnée, sans nul doute. Mais… Une expédition, vraiment ? Pour cela, il faut un élément perturbateur : Anaëlle, 8 kg, 10 mois, et toutes les affaires nécessaires à son confort. La preuve qu’avec un peu d’imagination et beaucoup de motivation, montagne et bébé peuvent faire bon ménage. Un bel exemple d’aventure familiale réalisée avant le confinement.

C‘est la question des jeunes parents et passionnés de montagne. « Lorsque l’enfant paraît », comment réinventer sa pratique de la montagne, en particulier lors des frimas ? Adieu vaux, Petite Vache, vallons. Quels défis trouver à réaliser en famille ? La carriole sur lugeons étant le seul moyen de transport adapté au long cours, le Vercors et ses hauts plateaux sauvages, classés réserve naturelle nationale, s’imposent comme une évidence depuis Grenoble. On n’y fait souvent que de brèves incursions, passant d’un pas à l’autre sur la barrière orientale, d’où on les voit onduler dans leur splendide isolement, piquetés de pins et parsemés de rares cabanes. 

Du sud, la traversée par le GR 91 peut démarrer depuis le vallon de Combau, à l’extrême sud-est du massif. Ce départ complique néanmoins considérablement le transport, et le col de Rousset est un bon point de départ alternatif. Les préparatifs sont moins sereins qu’à l’accoutumée : c’est un saut dans l’inconnu. Lors d’un raid, nous savons pouvoir puiser dans nos ressources, supporter un contretemps ou l’anxiété d’un passage scabreux. Cette fois, nous sommes à la merci des réactions d’un petit être, sur lesquelles nous n’aurons aucune prise. Anaëlle sera immobile toute la journée avant de passer soirées et nuits dans de rustiques cabanes chichement chauffées par un petit poêle. Couvertures, doudounes, duvets doivent être prévus en abondance. Nous ne sommes que mi-mars, mais cette année l’enneigement est très déficitaire. L’ombre de la crise sanitaire en cours grandit.

Le bébé-pulka : un autre sport. ©Franck Mazas

Le plat valloné des hauts plateaux. ©Franck Mazas

Leçon de cartographie anticipée. ©Franck Mazas

Quand la caravane passe…

Qu’importe ! Nous partons en milieu de journée et traversons un massif déjà bien sec. À la montagne de Beure, malgré l’altitude (1 380 m) et l’exposition nord, c’est la douche froide : seules quelques langues de neige parsèment les pentes… Heureusement, des skieurs nous informent que la neige n’est pas si loin. La pulka prévue pour le matériel restera dans le coffre. Sacs et carriole sont chargés à ras, et celle-ci d’abord équipée… de ses roues ! 

Après 20 min, nous pouvons chausser et fixer les lugeons. Nous nous élevons, moyennant quelques traversées herbeuses, jusqu’aux crêtes. Le tirage de la carriole s’apprend ! Le moindre raidard est délicat: les 35 kg mettent à rude épreuve l’accroche des skis, le rayon de giration est énorme… Suivant la ligne de crête vers l’est, nous prenons pied sur les plateaux. Les pins à crochets apparaissent, le terrain s’aplanit, la cabane de Pré Peyret surgit. Un feu dans le poêle, il est temps de préparer biberon et petit pot. Nullement décontenancée, Anaëlle batifole sur les bat-flancs, engoncée dans sa combinaison, avant de s’endormir entre les duvets de ses parents. 6°C au réveil, vite un biberon chaud. Il fait grand beau et la journée s’annonce facile : 11 km jusqu’à la Jasse du Play à parcourir le fjell des Hauts Plateaux, topographie karstique résultant de l’action de la calotte glaciaire lors des périodes froides et donnant au terrain cette microtopographie « en boîte d’oeufs », alternation de bosses et de creux. Bercée par la progression régulière, chauffée par un soleil printanier, Anaëlle dort. Nous nous relayons pour tirer ; seul un plissement plus prononcé du terrain entrave notre avancée dans la plaine de la Chau. 

Le pari est gagné : jamais Anaëlle n’a été en inconfort, et nous avons réussi à mener notre lourd paquetage en dépit de conditions difficiles.

La caravane-pulka au grand complet. ©Franck Mazas

À vos carrioles !

Une fois installés à la cabane, nous faisons un point pour le lendemain. En théorie, 17 km devraient nous mener à Corrençon. Mais nos commensaux raquettistes nous avertissent: une bonne moitié du trajet est totalement déneigée. Par ailleurs, les nouvelles de la fermeture de la station et du confinement imminent nous atteignent, ce qui devrait fortement compliquer l’auto-stop du retour. C’est décidé : nous allons quitter le GR et incurver notre route vers l’ouest, jusqu’à Saint-Agnan. Un trajet plus court mais, dans les conditions du moment et avec notre lourd équipement, nettement plus laborieux que le GR en temps normal. Le lendemain, nous embouquons le talweg encaissé que suit le Sentier Central, sillonné par les traces de raquettes. C’est un boardercross avec carriole ! Quelques arbres abattus finissent par avoir raison de notre obstination. Nous déchaussons, l’un au tirage, l’autre au poussage. Les choses se gâtent sous 1 450 m, et les derniers km ne sont qu’une succession de portages à bout de bras sur un enneigement de plus en plus discontinu. Un dernier raidillon caillouté et nous rejoignons la route forestière de Pré Râteau (1 300 m). C’est le moment choisi par Anaëlle pour sortir d’un sommeil qu’aucun ahanement n’avait pu troubler : il est temps de mettre un petit pot sur le butagaz. Reste à rejoindre le départ ! Je m’allège et fonce à Saint-Agnan, tandis qu’Apolline enquille la longue route attelée à la carriole, rééquipée de ses roues et chargée de trois paires de skis. Sur le point de rejoindre la grand-route, je vois une voiture arriver et fonce à travers champ en gesticulant. Le conducteur se hâtait de rentrer à Digne pour éviter de passer le confinement chez ses parents ! La « traversée incurvée » des Hauts Plateaux prend ainsi fin dans un champ ensoleillé de St Agnan. Pari gagné : jamais Anaëlle n’a été en inconfort, et nous avons réussi à mener notre lourd paquetage en dépit de conditions difficiles. Jeunes parents, à vos carrioles ! 

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