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« La recherche de l’innocence, c’est une quête abominable » disait Robert Badinter. Ce jeudi 24 octobre 2019, lors de l’audience en appel de Pierre Mumber pour « aide à l’entrée irrégulière d’un étranger », c’est le sentiment qui prévalait dans l’assistance et dans les yeux de l’avocat du maraudeur, Philippe Chaudon, qui s’efforçait de prouver la légalité du principe de solidarité. Originaire du Briançonnais, Mumber comparaissait à la Cour d’appel de Grenoble après avoir été condamné à 3 mois de prison avec sursis par le tribunal de Gap. Une ultime oreille du Ministère public qui devait notamment visionner une preuve vidéo, éloquente pour ce qui concerne l’accusé, et accablante pour les deux policiers et leur déposition.

Au lendemain de la condamnation en appel de Kévin Lucas, devant la même cour d’appel de Grenoble, et dont la peine pour aide à l’entrée irrégulière d’un étranger avait été diminuée à 2 mois avec sursis, contre quatre mois en première instance, c’est Pierre Mumber qui a pris place sur le banc des accusés. Gérant d’un gite dans le Briançonnais et accompagnateur en montagne, Mumber a le profil type d’un montagnard averti qui porte haut la valeur essentielle qui a court là-haut : ne jamais laisser quiconque dans la détresse en montagne. À nouveau, c’est le principe de solidarité qui est attaqué avec sa condamnation à 3 mois de prison avec sursis en première instance au tribunal de Grande instance de Gap. Ce 24 octobre, à Grenoble, la communauté des maraudeurs et autres défenseurs des droits humains, en particulier en montagne, étaient présente à l’audience pour apporter son soutien à l’un des siens.

 

Pierre Mumber, à la sortie du tribunal de Grenoble, le jeudi 24 octobre 2019. ©Ulysse Lefebvre

Une vidéo de la scène, preuve « non probante » pour l’avocat général

L’audience était attendue avec impatience par Pierre Mumber, « pas stressé mais impatient » de montrer une vidéo de 19 mn à la cour et à l’avocat général. Selon les deux policiers ayant procédé à l’interpellation des quatre migrants en janvier 2018 (et dont un seul restera au bout du compte dans leur voiture), Pierre Mumber aurait ouvert une portière de voiture de police afin d’en faire sortir les quatre migrants interpellés. Problème : sur la vidéo tournée par une équipe de télévision italienne qui accompagnait les trois maraudeurs, visionnée brute et sans montage à l’audience, on ne voit pas Mumber ouvrir de portières. Au contraire, on comprend qu’il est resté faire le traducteur entre un policier et le caméraman italien alors que la voiture de police est quelques dizaines de mètres plus loin. « Pourquoi mon client irait aider des migrants à s’échapper alors que c’est lui qui a porté l’une d’entre elles, malade, dans la voiture de police ? Alors que c’est lui qui s’est soumis au contrôle de police, allant même jusqu’à prêter sa lampe torche à l’agent pour qu’il puisse rédiger ? » a plaidé l’avocat de Mumber. Et quand l’un des magistrats demande à Mumber pourquoi il est resté sur les lieux alors même que les policiers lui demandaient dès le début de partir, il répond : « Parce que j’avais des craintes concernant la santé de l’une des migrantes ». Mumber apprendra par la suite que la police qui avait dit appeler le SAMU ne l’avait finalement pas fait. Et l’on voit les maraudeurs aider une femme assise puis à moitié allongée dans la neige tandis qu’autour, personne ne lui prête attention.

Mais pour l’avocat général, la vidéo n’est pas probante. Pire, elle n’est « qu’un petit plus » qui n’apporte rien. Il manquerait même des séquences. Pourtant, s’il manque la scène d’ouverture de portière et l’identité de son auteur (probablement les migrants eux-mêmes), on ne voit pas non plus Mumber le faire. C’est sa parole contre celle des deux policiers, mais avec une même version pour les deux autres maraudeurs et les deux journalistes italiens, concordant en faveur du maraudeur.  

Sa parole contre celle des deux policiers

© Ulysse Lefebvre

« Ne pas faire le procès de la police »

Le problème, c’est que le procès-verbal des deux policiers dit clairement le contraire de la vidéo. Plus encore, il indique que l’un d’entre-eux aurait gardé la carte d’identité du caméraman italien durant deux jours par inadvertance. Or, il est clair dans le film que l’agent de police dit garder le document d’identité tant que le journaliste italien ne lui aura pas montré les images. « Je ne veux pas être dans ton film » dit-il. « Give me my document » répond l’italien. Dès lors, la parole des policiers est remise en cause. Au-delà du délit de solidarité maintes fois établi par la justice française en condamnant des maraudeurs, on pourrait voir cette fois, aussi, une volonté de rattraper le coup de la part des policiers. En effet, comme l’indique l’avocat de Pierre Mumber, « comment justifier auprès de la hiérarchie d’avoir laisser filer trois migrants sur quatre, d’autant que la dernière, malade, a été envoyée à l’hôpital de Briançon, puis finalement prise en charge au Refuge solidaire, là-même où voulaient les emmener les maraudeurs ». La boucle est bouclée mais pas à la manière dont la police s’y attendait. Et deux policiers penauds ont peut-être dû s’en justifier…

©Ulysse Lefebvre

« Dans ces dossiers, la défense est souvent plus longue que l’attaque »

Ainsi débutait la plaidoierie de Maitre Chaudon, avocat de Pierre Mumber. Juste avant, l’avocat général avait requis le maintien de la peine prononcée en première instance, à savoir 3 mois de prison avec sursis. Il avait notamment rappelé les similitudes entre les profils de Mumber et Lucas, ainsi que les situtions analogues.

Comme toujours, il s’est agit de prouver l’innocence d’un homme en ayant sauvé d’autres.
Comme toujours il s’est agit de démonter la thèse souvent mise en avant par les autorités d’un réseau de passeurs, dont feraient partie les maraudeurs, souvent de part et d’autre de la forntière d’après la localisaiton de leurs téléphones portables « Dans le Briançonnais, on capte souvent le réseau italien, du fait de la proximité de la frontière italienne » rappelait Mumber. Et quand bien même l’accompagnateur en montagne avait-il envie d’aller chaque jour en Italie, ou serait le délit ?
Et comme toujours, la guerre d’usure judiciaire perdure et Pierre Mumber sera fixé sur son sort le 24 novembre prochain. À ce moment là, l’hiver s’installera et il sera temps, pour les maraudeurs, montagnards et autres femmes et hommes simplement solidaires, de reprendre le chemin nocturne des hauteurs.

À lire : Une nuit de maraude à Briançon