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On ne présente plus les frères Huber : pionniers du libre extrême au Yosemite, du neuvième degré (pour Alex) et des expéditions pointues (pour Alex et Thomas), le parcours des deux frères demeurait méconnu jusqu’à ce que François Carrel leur consacre leur première biographie, qui après sa sortie en France en 2017, a été ensuite éditée en Allemagne. Ce livre a aussi le grand mérite de raconter l’histoire récente de parois et de voies de haut-niveau ignorées de ce côté-ci des Alpes. 

À corde tendue, François Carrel. Éditions Guérin Paulsen, 2017, 48p., 56€.

À nos jeunes lecteurs, et à ceux qui perdent la mémoire, peux-tu retracer la carrière des frères Huber avant l’an 2000 ?

François Carrel : les frères Huber ont été d’abord emmenés en haute-montagne par leur père. Alex Huber fera ainsi la face nord des Grandes Jorasses par la Walker à seize ans encordé avec lui. Par la suite ils deviennent tous deux guides de haute-montagne. Les frères Huber sont les héritiers d’une école menée par Kurt Albert et Wolgang Güllich : l’escalade libre extrême ou “rotpunkt”, des couennes aux grandes parois, qui se développe depuis les années 70 puis 80 sur la scène germanique. Il s’agit d’ouvrir, ou de faire en libre les voies d’artificielle existantes, mettre en place des procédures d’entraînement.

Il y a quelque part un parallèle avec des grimpeurs comme Patrick Berhault, en gardant à l’esprit qu’il y a eu peu d’échanges entre grimpeurs de culture germanique (allemands, autrichiens, mais aussi certains suisses et italiens du Tyrol) et les grimpeurs français. Les Huber s’inscrivent dans cette démarche de libération de grandes voies, tout en ouvrant des voies extrêmes en falaise.

Alex Huber a probablement ouvert le premier 9a+ de la planète avec Weisse Rose au Schleier Wasserfall en 1994 – ceci après avoir ouvert le second 9a au monde en 1992 avec Om (Höher Göll). Ensuite, très vite, ils ouvrent des voies de plusieurs longueurs totalement extrêmes : Thomas libère The End of Silence, (8b+ / 11 longueurs) au Reiter Alm, sans doute l’une des voies les plus dures d’Europe en 1994 !

Quand Alex Huber réalise la première véritable en libre de Salathé sur El Capitan (8a+, 1000m), ce n’est pas un hasard puisqu’il est sans doute en 1995, l’année suivant Weisse Rose (et précédant Open Air, son autre 9a+) le meilleur grimpeur du monde.

Quand Alex Huber réalise la première véritable en libre de Salathé sur El Capitan, ce n’est pas un hasard puisqu’il est alors le meilleur grimpeur du monde.

Pourquoi les français ignoraient-ils les réalisations des grimpeurs germanophones ?

François Carrel En France nous avons sans doute un certain mépris des Préalpes calcaires du Tyrol ou de la Bavière aux noms difficiles à prononcer, et bien entendu un vieil antagonisme dû à deux guerres mondiales. Et ce, malgré l’importance historique (premier sixième degré) de massifs comme le Wilder Kaiser. Au pied de ce massif se trouvent des falaises comme Schleier Wasserfall, ce sont les Alpes de Berchtesgaden, où habitent aujourd’hui, à quelques kilomètres l’un de l’autre, les frères Huber. Au vieil antagonisme franco-germanique s’ajoute l’incompréhension, ou du moins la confusion avec les cotations locales (Om, 9a, est coté XI), mais surtout Weisse Rose, initialement cotée 8c+/9a n’est reconnue comme un 9a+ que quinze ans plus tard et l’ascension d’un certain Adam Ondra. Sûrement timoré à propos des cotations, Alex Huber s’est fait un nom avec la Rambla à Siurana – et pas pour ses nombreuses voies extrêmes chez lui. Auparavant ils oeuvraient déjà en grande voie, vec Scaramouche, (8a, 8 longueurs) libérée en 1989.

Alex Huber, Thomas Huber, et Cedar Wright au Yosemite. Collection Huber – éd. Guérin.

Alex Huber, El Nino, El Capitan. Ph. Heinz Zak – éd. Guérin.

Bien que venant du calcaire tyrolien, les Huber ont ensuite frappé les esprits au Yosemite.

François Carrel : Les américains ont sans doute vécu un choc avec la première en libre du Nose par une femme, Lynn Hill, puis c’est un barbu quasi inconnu, Alex Huber, qui libère Salathé. Ensuite il y aura la version en libre du North America Wall, El Nino (8a+, 800m), en 1998, par Alex et Thomas, et Freerider (la version “facile”, en 7c+, de Salathé), la même année. Mais après un court apprentissage de l’escalade en fissure, les Huber n’ont pas eu de mal à s’acclimater à l’escalade au Yosemite grâce à leur habitude de l’engagement  : leurs voies au Höher Göll comme Scaramouche sont très engagées, avec des spits lointains et sans possibilité de mettre des coinceurs. Cet entraînement aussi mental que physique les conduira à devenir ceux qui ont le plus libéré de voies à El Capitan, puisqu’ensuite s’ajoutent aussi à la liste Golden Gate (8a) en 2000, El Corazon (8a+) en 2001 et Free Zodiac (8b+) en 2003. Ils se mettent au speed climbing pour s’amuser… mais leur record à Zodiac, 1h51, est réellement incroyable. Ils influencent la génération des Stones Monkeys, Dean Potter, Caldwell, Cedar Wright, Honnold, qui vont, comme les Huber, travailler les voies pour passer en libre.

les Huber n’ont pas eu de mal à s’acclimater au Yosemite grâce à leur habitude de l’engagement  : leurs voies au Höher Göll sont très engagées

Comment ont-ils ensuite réalisé de superbes expéditions ?

François Carrel Ils ont transposé leurs capacités énormes sur des falaises inconnues jusqu’aux parois les plus prestigieuses les frères Huber s’inscrivent dans la même démarche qu’un Kurt Albert. Comme lui, ils veulent grimper les plus belles montagnes, Thomas réussissant l’Ogre III (VIII/A2) en 2001 après 25 buts… Thomas va d’ailleurs développer une passion pour les montagnes du Pakistan, en grimpant régulièrement dans le Karakoram, à l’Ogre, au Latok, au Baintha Brakk, tandis que son frère Alex poursuit une quête de solos d’ampleur : Brandler-Hasse à la Cima Grande (Dolomites, 7a+ mais sans repos les 150 premiers mètres…), ou encore le Grand Capucin par la voie des Suisses en aller-retour en solo intégral, et relance quelque part une tradition du solo en montagne. Alex craint les risques objectifs et l’altitude, mais pas l’engagement en rocher, ouvrant Bellavista au Tre Cime, d’abord en artif puis en libre, puis avec Pan Aroma (8c, 500m, 2007), son chef d’oeuvre engagé qui est une réponse à ceux qui avaient pitonné Bellavista. En 2012 il libère Nirwana (8c+, 7 longueurs) au Sonnenwand, au Loferer Alm dans le Tyrol, et en 2014, Wetterbock (8c, 9 longueurs) à côté de chez lui, en bavière, sur le Höher Göll. En 2016, À 50 ans, Thomas tentait encore la face nord du Latok I. Et depuis, son frère Alex ouvre d’autres voies dures près de chez lui avec Fabian Buhl.

À corde tendue, l’extrait

(à propos des records de vitesse sur le Nose au Yosemite) :

« Au printemps suivant, tout le monde est de retour dans le Yosemite, à son poste pour la poursuite du film. Thomas et Alexander travaillent longuement la voie, améliorent sans cesse les techniques qui leur permettront de grappiller quelques minutes, manœuvres complexes de corde, placements de coinceurs, portions d’escalade simultanée à corde tendue, etc. L’équipe de tournage est elle aussi de plus en plus au point. Le jour d’une nouvelle tentative sérieuse arrive enfin. Au matin, Thomas ne se sent pas parfaitement en forme mais il serre les dents : tout le monde est prêt, il faut y aller… Top chrono. Ils survolent les difficultés, au prix d’une prise de risque presque permanente : leur système de progression en short fixing, comme dans Zodiac, et leur renoncement à toute protection non indispensable les expose régulièrement à des chutes de plusieurs dizaines de mètres dont les conséquences seraient, par endroits, dramatiques. Thomas est à la peine, les images en attestent, sa grimpe est heurtée, parfois hésitante. Soudain, il vole de plus de 20 mètres, heurtant une petite vire en pleine chute. Il a beaucoup de chance à son tour : il n’a pas de blessure grave. Il souffre tout de même de sévères contusions et il est sonné, salement. C’en est fini de la course au record pour cette année.(…) » FC

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