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Libérez la montagne Pour une pratique responsable

Prenons de la hauteur. Pour cet édito, je laisse la deuxième personne du singulier pour m’adresser à vous, collectivement, passionné(e)s de montagne, de nature et d’aventure. Car oui, notre passion commune fait de nous un collectif. Prenons de la hauteur, même à l’intérieur. Après tout, nul n’a besoin de rocher pour être un grimpeur – c’est la théorie poétique défendue par Bernard Amy et son personnage de Tronc Feuillu. Prenons, donc, le cas de la montagne. La montagne interdite ? Oui. Pour les besoins du confinement, dans l’affolement collectif que nous avons connu, il était, peut-être, nécessaire de faire simple et d’interdire à peu près tout. Nous n’allons pas ici nous ériger en spécialistes en épidémiologie (1) et chaque disparition est tragique.

Rien ne garantit que nous aurons la possibilité d’aller en montagne comme nous l’entendons après le 11 mai.

Aujourd’hui, il s’agit de parler des jours d’après. D’après le 11 mai. J’écoutais André Comte-Sponville, philosophe peu connu pour sa rebelle attitude, par ailleurs âgé de 68 ans. Que dit-il ? « Ne pas faire de la médecine ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions » (2). Et nous met en garde contre une société qui demande tout à la médecine. Il cite Voltaire : « j’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé ». Il remarque que nous atteignons par un curieux renversement « le jour où le bonheur n’est plus qu’un moyen au service de cette fin suprême que serait la santé » alors qu’il faudrait considérer, à l’inverse, que « la santé n’est qu’un moyen pour atteindre ce but suprême qu’est le bonheur ». Et de saluer le « formidable effort » des soignants, mais qu’il ne faut pas demander à la médecine de tenir lieu de politique et de morale.

Ce long préambule m’amène à cette question : quel sera notre pratique de la montagne après le 11 mai ? Posons le décor. Les refuges, hélas, seront probablement encore fermés ce printemps. Les remontées mécaniques – disons chamoniardes – le seront aussi, pour la plus grande joie égoïste des puristes et le désarroi des professionnels et de nombreux amateurs. La montagne, redevenue temple du silence, va le rester en grande partie. Reste l’inconnue majeure : sera t-on autorisé à une (certaine) dose d’autonomie en montagne ? Rien ne garantit que nous aurons la possibilité d’aller en montagne comme nous l’entendons après le 11 mai. À l’heure actuelle, l’interdiction de randonner ne repose sur aucune assise scientifique.

Mais quid de l’après ? Mens sana in corpore sano : la devise antique (« un esprit sain dans un corps sain ») est plus que jamais nécessaire. Après le confinement, autorisera t-on le III sup ou le ski de randonnée pour tous, ou avec des dérogations pour Adam Ondra et/ou les professionnels désirant s’entraîner (à partir de quel niveau, pour quel diplôme) ?

©JC

Bien que gravé au fronton de nos mairies, la liberté est décidément un concept élastique. Comme l’a rappelé ici un représentant du Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne, les deux piliers du PGHM sont le secours et la répression. Certes, mais que faut-il penser de ces patrouilles bleues en hélico dans les Alpes, de ces rondes en 4X4 Dacia pour traquer les traileurs en station (Valmorel, etc), par ailleurs souvent saisonniers privés de job ? Un pays où l’on chasse trois surfeurs en hélicoptère, jusqu’à poser à l’arrache l’hélico sur une plage de dix mètres de large, entre route et cailloux, exemple Réunionnais cette fois (3). Un pays, le Mont Blanc, où le maire de St-Gervais, droitiste reconverti, houspille les résidents secondaires à longueur de tweets rageurs, pendant que d’autres tagguent une voiture jugée suspecte à Cham’ (ou relaient ce triste spectacle). Un pays où quand un jeune skieur de 24 ans se tue (le 5 avril) en montant au Nid d’Aigle, la haine le dispute à la bêtise sur les réseaux sociaux, sur l’air de « il n’a eu que ce qu’il méritait ». Pour le coup, j’ai moins envie d’aller en refuge partager ma soupe avec ce type de gens. Peut-être jugent-ils que sa punition n’a pas été assez sévère ?

La montagne d’après est à réinventer. Univers à part, la montagne pourrait-elle être un refuge en tant que telle ? Ses pratiquants considérés comme responsables ?

La montagne d’après est à réinventer. Mais dès à présent, la montagne et ses pratiquants doivent faire entendre leurs voix. Dans son article sur le Point, Nathalie Lamoureux cite Olivier Bessy, sociologue du sport : « la tension entre travail et loisir prend une tonalité particulière car la lutte contre l’épidémie fait du loisir, principalement lorsqu’il est visible, quelque chose d’égoïste et d’irresponsable, donc de condamnable. Alors, faudra-t-il choisir entre loisir visible et loisir invisible ? » Nous ne voulons pas nous cacher. Univers à part, la montagne pourrait-elle être un refuge en tant que telle ? Ses pratiquants considérés comme responsables ? Comme pourraient l’être ceux qui iront à vélo travailler plutôt que s’entasser dans des trains de banlieue.

La montagne est un univers dans lequel on se file un coup de main en cas de coup dur, un lieu où le salut s’échange encore au détour d’un sentier – quand ce n’est plus le cas ailleurs, et encore moins sur le web. N’attendons pas d’être bannis des montagnes, qui, au regard des villes, sont si peu peuplées. Je serais tenté de dire : non à la prohibition qui s’annonce. Après avoir autorisé les débits de tabac pendant le confinement, ou la pratique de la chasse dans certains cas, va t-on mettre la montagne en quarantaine sous prétexte de conduite à risque ? Et en cas de déconfinement montagnard « partiel », qu’en sera-t-il par exemple des assurances ?

N’attendons pas d’être bannis des montagnes, qui, au regard des villes, sont si peu peuplées.

Pour paraphraser Lionel Daudet, « l’aventure c’est l’acceptation du risque, un acte de vie ». Le « monde d’après » dont on nous rabâche les oreilles sera-t-il celui de la surveillance généralisée, ou celui de la responsabilisation des comportements, du supermarché à l’école d’escalade, du sentier aux glaciers, et du respect, individuel et collectif ? Pourrons-nous pratiquer le ski de randonnée, l’alpinisme, l’escalade après le 11 mai ? La réponse doit être oui.

Sidérés par la menace du Covid-19, nous n’avons pas eu le temps de réfléchir, seulement celui d’obéir. Aujourd’hui, nous avons le temps de changer le monde d’avant, période Covid comprise (4). Imaginons une pratique respectueuse et responsable. Imaginons la montagne libre et préservée.

Notes

  1. ceux qui aiment les chiffres, les ratios hospitalisation/population se référeront pour la région Auvergne-Rhône-Alpes à cet article où figurent les chiffres par département – Isère, Savoie, Haute-Savoie entre autres.
  2. https://www.franceinter.fr/idees/le-coup-de-gueule-du-philosophe-andre-comte-sponville-sur-l-apres-confinement
  3. Les surfeurs se sont échappés.

  4. À écouter sur facebook, Aurélien Barreau, le 12 avril.
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