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Les bons outils

Ce n’est pas grand-chose un décoinceur. Presque rien.

Ça doit faire dans les cinquante grammes, vingt centimètres avec une tête de girafe. Ça sert assez peu. Souvent, on oublie qu’on l’a ; on peut jusqu’à oublier l’avoir oublié.

Mais un jour, la montagne décide de passer un peu de temps avec vous ; elle vous félicite d’avoir placé votre coinceur avec zèle au point d’être irrécupérable. Vous vous échinez, vous secouez le massif entier, vous consacrez un lot de crampes et de jurons à tenter de récupérer votre bien mais rien n’y fait, il a comme épousé le rocher. C’est drôle la vie, en une heure on peut faire mille kilomètres comme se figer sur dix centimètres de notre Terre. Vous vous décidez, il est venu enfin le moment d’utiliser ce petit bidule de décoinceur. Vous vous tapotez les hanches, vous cherchez sur votre baudrier ces cinquante grammes inutiles mais ils sont restés à la maison, comme toutes les futilités. Vous remuez la montagne encore une fois, sans succès. Tant pis, qu’un coinceur reste coincé obéit à une certaine forme de logique. La grimpe et la vie continuent. Puis, la fissure d’après, un deuxième se coince, puis un troisième dans la longueur suivante, c’est le côté sériel des emmerdements. Au début, vous pensez en euros et à ces chers nuts qu’il faudra remplacer. Puis c’est à l’inestimable prix de la vie que vous songez, comment sortir au sommet sans coinceurs, comment s’en sortir tout court ? L’engagement d’un coup se rehausse, la trouille s’invite, l’existence s’affole, vous voilà dépourvus. Fragiles. Pour un tout petit machin manquant.

Ce n’est pas grand-chose un décoinceur mais ça décoince ; ça peut faciliter la vie jusqu’à la sauver.

Au début, vous pensez en euros. Puis c’est à l’inestimable prix de la vie que vous songez, comment sortir au sommet sans coinceurs, s’en sortir tout court ?

Dans la vie aussi, on les croise, ces outils de rien du tout.

D’apparence insignifiante, ils existent par milliers. Tellement qu’on pense pouvoir aisément les remplacer et de beaucoup se passer. S’ils font moins de bruit que nos quincailleries d’alpinistes, ils sont aussi précieux. C’est absents qu’ils sont les plus lourds à porter. Ces outils, ce sont les mots et leur choix attentif. Les mots justes.

On le dit chaque jour aux jeunes pousses peu convaincues, méconnaitre la langue vous rendra insuffisants, vulnérables. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, dans la vie, celui usant du mot juste maîtrise la situation. Il suffit de quelques mots manquants et l’existence se durcit. Sans ces outils précis que sont les mots choisis, vous vous exposez dangereusement, on vous fera gober n’importe quoi, vous saurez mal ou peu vous défendre. On moquera la panne générale de votre pensée alors qu’il ne vous manque que la parole. Beaucoup vous tendront la main, la plupart mais d’autres ne vous écouteront même pas, vous négligeront ; les plus sûrs d’eux vous piétineront avec l’apparence de l’élégance, sous les dorures de l’éloquence peuvent se planquer les lazzis les plus odieux. En réponse, vous n’aurez que l’agressivité ou pire, vous vous tairez. Vous serez les perdants. Le monde sera illisible, vous serez inadaptés à son usage et votre rapport aux autres, à jamais, sera déloyal. Ça fait beaucoup pour des tout petits mots.

La langue, c’est une cuirasse et c’est une clef qui vous protège et vous ouvre les portes. (…). N’oubliez pas le plus précieux des décoinceurs : un dictionnaire.

C’est l’histoire du décoinceur ou de la clé de douze. On se dit que ce truc ne sert à rien, qu’on s’en sortira bien avec un objet qui lui ressemble. On devient même méfiant, les fabricants nous bernent avec ce déluge d’outils, chacun indispensable. Mais arrive le jour où vous avez besoin de celui-là, précisément celui-là et il vous manque. De même pour les inventeurs de mots et ceux les maîtrisant, à quoi bon tous ces termes, ils nous enfument avec autant de ressemblances, c’est certain. Mais survient le jour où vous avez besoin de ce mot plutôt que cet autre qui le dit moins bien et il vous manque. C’est cela notre langue, elle est forte de ses nuances qui ne sont pas des préciosités, la maîtriser porte en elle la force de la subtilité. La langue, c’est une cuirasse et c’est une clef qui vous protège et vous ouvre les portes.

Alors nous vous en prions, lisez, écrivez, raturez, récitez, parlez, trompez-vous, demandez puis recommencez, c’est une bonne discipline, celle qui offre d’affûter sa sensibilité, de voir ce qui se cache derrière les jolies broderies de la vie, de s’ancrer au monde et de l’explorer lucidement. Tout n’est pas perdu, tout n’est pas joué d’avance, soyez-en s’il-vous-plaît persuadés. C’est vrai, certains foyers sont pauvres de livres, d’échanges et de possibles. C’est vrai, ceux allant au sommet des montagnes ne sont pas toujours les plus talentueux, parfois, ils possèdent un matériel que vous n’avez pas. C’est rageant la vie pipée. Mais des passeurs sont là pour vous ouvrir l’accès et vous offrir cette chance qu’ils ont reçue ou conquise. Si l’iniquité vous met en fureur, c’est précisément de la langue dont vous aurez besoin pour la combattre. Tous les manieurs d’idées ont eu besoin des mots justes. Tous les élans d’indignation, de résistance et de rêve sont passés par la puissance du verbe. Le langage est le moteur des libertés.

Alors, avant de foncer le monde qui a tant à vous dire, avant de gravir les montagnes ou d’autres échelons qui vous sont chers, faites le choix de ce noble paquetage ; une carte pour le bonheur de vous perdre, des jumelles pour voir au loin, un bout de corde si la vie penche et, lové au beau milieu de ce fatras, le plus précieux des décoinceurs : un dictionnaire.

Il alourdira votre sac mais vous ne le sentirez pas tant votre existence en sera allégée.