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Son Top 100 des cascades de glace fera rêver beaucoup d’alpinistes. Mais Matthias Scherer n’est pas n’importe lequel : depuis vingt ans il traque les plus belles cascades de glace de la planète, des Hautes-Alpes au Canada. C’est en Norvège qu’il a établi son camp de base hivernal, à Lavangen, là où lors du dernier Arctic Ice Festival on a pu discuter – et grimper – avec l’un des gourous de la glace. Rencontre avec l’un des prophètes de la cascade, qui entretient la flamme de la glace de Cogne au cercle Arctique. Entier et passionnant.

Alpine Mag : comment est née ta passion pour la montagne ?

Matthias Scherer : Je dois ma passion pour l’alpinisme et le Mont-Blanc à ma mère. Elle voyageait beaucoup. En 1953, elle a fait un voyage en vélo d’Allemagne au Cap nord, toute seule. Pour une femme, à cette époque, c’était énorme ! Elle a toujours voyagé avec nous. La première fois que je suis arrivé ici en Norvège, c’était en 1980. J’avais 6 ans. On est retourné en Norvège presque chaque année. Ma mère était manager principale pour tous les hôtels Intercontinental en Allemagne. Mon père était professeur de statistiques à la fac. Ils ont tous les deux fait du ski alpin, on allait à Megève pour skier. J’ai commencé à avoir cette attirance pour le Mont-Blanc. L’hiver, c’était les vacances de luxe à l’hôtel, mais l’été, toute la famille dormait dehors, lors de ces deux mois dans la nature norvégienne. C’était huit semaines dans une petite tente et il pleuvait souvent ! A l’intérieur de la tente je me souviens, on n’avait pas assez chaud dans nos sacs de couchage, on dormait les racines dans le dos.

Je n’avais pas de corde. C’était ma première cascade.

Raconte-nous ta première cascade de glace.

A 16 ans, j’ai convaincu mes parents que je pouvais commencer avec le ski-alpinisme en hiver, aux Contamines-Montjoie. Ensuite à 18 ans j’ai fait des petits sommets, le Dôme de Neige des Ecrins, le Grand Paradis, mes premiers 4000. Cette année-là, l’hiver 1992-93, j’étais en Autriche pour skier avec l’école. On était dans le massif du Stubai et je me suis acheté des piolets et des crampons dans la fabrique de Stubai, sans que mes parents le sachent. Je suis directement allé grimper sur une cascade de deux ou trois longueurs. Je n’avais pas de corde, c’était ma première cascade. J’ai eu peur, mais j’ai aussi senti que c’était mon truc. Je n’avais pas de casque, des chaussures de ski de rando au pied, mais j’avais déjà la passion de la glace. Une fois dans la cascade, je ne pouvais pas faire demi-tour de toute façon ! Mais j’avais toujours rêvé de faire ça. Toute mon enfance à Megève à la côte 2000, j’ai appris à skier à côté des cascades de glace, cela me faisait rêver. Quand j’ai pu faire cette cascade, Patience, à Megève, il y a deux ou trois hivers, j’ai pleuré une fois en bas tellement j’étais ému.

 

Lavangen fjord, cercle arctique. ©JC

Matthias Scherer, à Lavangen, Norvège. ©JC

Approche de Rubben dans le froid polaire. ©JC

Le mieux pour moi est de trouver des lignes de glace est de faire de ces rêves une réalité.

La glace est un milieu hostile au premier abord.

Dès cette première expérience j’ai eu une vision très claire de ce que je voulais faire et j’ai jamais dévié de cette vision-là. Si je regarde la glace, c’est un univers qui m’attire extrêmement et c’est pour moi un moyen de m’exprimer et de trouver une sensation que je ne trouve pas autrement. Pour moi le mieux c’est de regarder les montagnes, trouver les lignes de glace, et après faire du rêve une réalité. Quand j’étais avec la famille en vacances, j’allais déjà faire des sorties tout seul en montagne. Ils ne le savaient pas mais j’allais toujours sur les crêtes et je grimpais déjà des rochers. Vers 14 ans, j’ai commencé à grimper en falaise. Je n’avais pas un grand niveau, du 6a, pas très haut, mais c’était suffisant. A 17 ans, je m’entraînais déjà beaucoup beaucoup sur les piolets au manche droit en faisant des tractions !

Matthias Scherer ©JC

J’ai rencontré Thierry Renault à cette période

Comment as tu organisé ta vie autour de la cascade de glace ?

Je suis entré à la fac en psycho, mais ça ne me disait rien du tout, je n’avais pas la patience. Je suis parti et avec un ami on a loué un petit appartement en Haute-Savoie. On faisait de la montagne, des voies comme la face nord des Dômes de miage, la face nord de Bionnassay, la traversée du mont Blanc… On partait toujours de la vallée à pied, on n’a jamais pris les bennes.
En 1995, j’ai rencontré Bernie, aspirant guide à l’époque. Il vivait à Vallorcines et il avait ce fameux hôtel de voyageurs. J’ai vécu là-bas et j’y ai rencontré Thierry Renault pour la première fois, et quelques années plus tard, François Damilano. J’ai toujours eu ma propre vision de la cascade mais j’ai toujours trouvé leurs deux caractères différents inspirants et intéressants. Voir le professionnalisme de François Damilano et le côté mystique de Thierry. À partir des années 1997-98, j’ai rattrapé le niveau, et répété des voies dures en cascade. L’hôtel était une communauté de grimpeurs skieurs. Bernie était guide et mon meilleur ami, mais il n’a jamais réussi à faire tourner l’hôtel.

Souvent, on n’avait pas d’argent pour lui payer le loyer, ou quand on en avait on filait à Chamonix pour s’acheter du matériel ! Bernie a vite compris et souvent on a eu des mois sans eau chaude ! J’ai vécu à Vallorcines jusqu’en 2003, Bernie Schülke est mort dans une avalanche dans le couloir Marbré avec des clients. C’était le moment de quitter Chamonix pour moi.

J’ai quitté Chamonix pour m’installer à Cogne. J’y suis toujours. Sauf quand je suis en Norvège.

Matthias Scherer, Flagbekken. ©JC

Avec ta femme Tanja Schmitt vous formez une cordée spécialiste de la glace ?

Tanja finissait aussi ses études de géographie à Fribourg en Allemagne, mais elle a quand même tout de suite commencé avec moi la cascade. Elle a bien senti ça, elle a dit “c’est ça que je veux faire”. elle a grimpé un an et elle a tout de suite grimpé des trucs en tête, en maîtrisant la peur. Sa sœur Heike c’est la même chose. Au début, il y avait une compétition assez forte entre les deux, elles sont jumelles. Quand Bernie est mort, Tanja et moi on a décidé de quitter Chamonix et son climat toxique de compétition. Notre décision était d’aller vivre à Cogne, et c’est ce que nous avons fait à partir de 2004. Le premier hiver, on a fait presque toutes les lignes classiques – 70 jours de l’hiver, à grimper chaque jour. Ensuite à partir de 2005 on a recommencé à voyager. Avec Tanja, j’ai fait Juste une illusion à Gramusat qui est l’une des plus belles cascades. Elle figure dans les 10 premières de mon Top 100 des cascades !

En 2012 on a fait notre premier voyage en hiver en Norvège, au sud, à Rjukan. On a répété Lipton, un grade 7. En 2013, on a traversé la vallée de Gudvangen – et cette vallée est le Yosemite pour les grimpeurs de cascade. On a repéré cette ligne qui s’appelle Kierskretkvaeven et qui fait 1000 m de longueur, 13 longueurs de 70 m. On a répété cette voie. C’était une sacrée expérience. Dans la onzième longueur très raide je n’ai pas fait gaffe, j’ai cassé une grosse méduse et elle est tombée sur l’épaule de Tanja. Elle était très mal mais on était très haut. Il faisait très froid (-13 degrés), et malgré cela, Tanja a fait la longueur suivante en tête, dans la nuit, avec la petite frontale.

Après avoir grimpé Rubben, en février. ©JC

Comment as tu trouvé cet endroit, ici, à Lavangen, avec plein de cascades autour pour faire l’Arctic Ice Festival ?

Matthias Scherer : En 2018. On savait qu’à Senja il y a cette fameuse cascade, Finnkona, qui donne directement sur la mer. C’est une cascade vraiment belle et magique. Au fur et à mesure, on a eu d’autres infos sur les grandes cascades du coin et on s’est dit qu’on allait faire un trip combinant la région de Bardu et de Senja. On est arrivé et on a fait les premières cascades au lac. On a ensuite cherché à se loger mais on ne trouvait pas grand chose… Puis on est tombé sur cet hôtel, le Fjellkysten, à Tennevol. On a sympathisé avec le propriétaire, Tur. En 2019 nous somme revenus et c’est comme ça qu’est né l’Arctic Ice Festival, avec le soutien de Petzl et de la municipalité de Lavangen, avec notre expérience du Cogne Ice Climbing Festival. Entre temps on a rencontré de supers locaux comme Sandre Jakensen, un spécialiste du ski-alpinisme. Avec qui on a fait la descente de la face nord du Arbostatingen.

L’idée du festival l’année prochaine est de faire cet événement à Narvik, où on a déjà eu 250 personnes cette année. On a un soutien du gouvernement norvégien pour développer ce festival et Narvik nous aide beaucoup. De même que la municipalité de Lavangen, et aussi Salangen et Bardu.

La cascade de glace est une vocation

Comment tu expliquerais ta passion pour la glace à quelqu’un qui n’en a jamais fait ?

Matthias Scherer : Je dirais d’abord que la plus grande différence entre l’escalade sportive et l’escalade sur glace c’est que l’escalade sur glace n’est pas un sport. C’est une passion et une vocation. Tu as déjà en toi le désir d’aller dans le froid et de chercher l’inconnu. La cascade de glace, c’est l’inconnu. Steve Swenson et moi avons fait la définition : la cascade de glace, c’est du micro alpinisme. C’est une pratique où tu as les mêmes valeurs et facettes que l’alpinisme. C’est très dense et condensé.

Qui t’a beaucoup inspiré ?

l y a des gens qui m’inspirent beaucoup : des gens comme Jeff Mercier. Son imagination est frappante. Je me souviens aussi de Max Bonniot et de Pierre Labbre quand ils ont fait Fosslimonster, c’était top classe. C’est tout un petit groupe de grimpeurs, la ice connexion. Et François Damilano, comme je le disais, ça reste Francois ! Son chemin est aussi une inspiration : gérer l’activité en étant professionnel, sans perdre sa passion… Parce que François a une immense passion pour la glace mais il est quand même super pro ! Cela m’a toujours plu.

Février. Matthias pied du tube de Flagbekken. ©JC

Matthias Scherer, Flagbekken. ©JC

Est-ce que l’âge d’or de la glace est derrière nous ? Les Damilano n’ont pas laissé grand chose.

Non ! Pas du tout. Parce que les grimpeurs des années 80/90 n’ont pas fait cette partie de la Norvège par exemple. En Norvège cest toujours possible de trouver un site tout nouveau que personne n’a touché avant ! Ici, il ne manque pas de nouveaux objectifs.

Combien as-tu fait de jours de cascade cet hiver ?

On a commencé le 3 novembre au Canada, pendant 15 jours. Ensuite 15 jours à Cogne, et ici on a bien fait 20 jours. La semaine prochaine je vais encore grimper ici, puis à Cogne. Ça fera de nouveau dans les 60, 70 jours, ce qui est un hiver normal pour moi en glace. Le plus de jours que j’ai grimpé en un seul hiver c’était en 2008-2009 avec 95 jours de cascade ! Mais j’ai fini par déprimer à force de grimper des trucs vraiment monstrueux. Au Canada j’ai fait Replicant et French Reality pendant cette période. J’ai accumulé vraiment des trucs durs, en freestanding, sans protection.. des choses qui t’usent la tête.

Le plus gros hiver, j’ai fait 95 jours de glace

Jeff et Matthias, Arctic Ice festival ©JC

Comment penses-tu qu’en glace le grimpeur peut améliorer son mental ou maîtriser sa peur plus facilement ?

Matthias Scherer : Je crois que la meilleure chose c’est de se respecter, respecter ses propres capacités et les conditions de la cascade. Et en pratiquant ! Il faut accumuler de l’expérience et éviter la compétition avec les autres. Tanja, Heike et moi nous soutenons beaucoup. On est une équipe, on soutient celui qui grimpe en tête au maximum. Ça arrive aussi de ne pas avoir envie. Il faut surtout éviter la pression. Il ne faut pas être fixé sur les degrés, il ne faut pas être obsédé par les cotations en glace ! C’est ma vraie réponse à la question. Dans ma vie, je n’ai jamais regardé les degrés en escalade. Sur ma page par exemple, je ne mets pas les degrés parce que dans les cascades il n’y a que deux degrés : 0 et 1. 0 égale je ne peux pas le faire, 1 veut dire je peux le faire. Je regarde la cascade plutôt que le topo, je me concentre sur mes sensations, mon ressenti, et après je décide si je peux le faire ou non. C’est ça mon degré. Quand on sort maintenant, c’est toujours la règle. Soit toute l’équipe est d’accord et on le fait, soit on descend. C’est très important de respecter ça, comme ça tu as du plaisir à grimper et tu vas progresser naturellement.

Matthias Scherer dans la partie supérieure de Rubben. Norvège, l’autre dimension. ©JC

il ne faut pas être obsédé par les cotations en glace

 

« Il faut également expliquer comment fonctionne le haut niveau. Mes plus belles cascades sont souvent des tentatives de plusieurs années jusqu’à ce que je réussisse ! Par exemple la plus belle cascade que j’ai faite à Gudvangen, la Svartbergfossen. On l’a regardée pendant des années, on l’a bien étudiée, on a planifié que le temps soit bien à -20 degrés parce qu’il y a un énorme débit. C’est une colonne monstrueuse de 150 m. Il n’y a pas beaucoup de jours par an et dans ta vie où tu peux faire des choses comme ça. Il faut également toujours avoir un plan B en tête. Il ne faut pas être fixé sur une seule idée en cascade. Gardez l’esprit libre, les yeux libres et jouez pour découvrir et avoir du plaisir.»

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