Ce n’est pas un scoop, mais ça m’a sauté aux yeux lors de cette immersion dans un lieu qui n’a rien d’autre à offrir que sa glace. Pas de sentiers, pas de vue qui porte, pas de paroi qui se grimpe. Pas de gibier, pas de cristaux. Pas une mobylette, pas un bistrot. Rien que de la glace. Et des avalanches par-dessus lorsque les conditions ne s’y prêtent pas, 99% du temps.
Rien ne claque, rien ne brille. C’est une glace modeste mais qui se mérite. ©Ulysse Lefebvre
La grimpe fut bonne et tranquille même si la cascade des gorges de l’Oiseau, sise au beau milieu d’un immense et austère ravin, n’a de léger que le nom. On est loin de l’ampleur du cirque du Fer à Cheval, du pan d’histoire de Gavarnie ou de la pléthore de lignes scintillantes du bassin d’Argentière.
Dans ce versant nord de Chamechaude, en Chartreuse, rien ne claque, rien ne brille. C’est une glace modeste mais qui se mérite, au beau milieu des blocs englacés et posés sur un torrent, de la terre dure comme la pierre, des arbres en travers. La cascade de glace, c’est l’art de s’immiscer dans l’éphémère et l’intime, celui de la montagne bien sûr. Un peu du nôtre aussi.
la glace dérange l’ego
Car la cascade de glace n’est pas une pratique rentable. Vu le ratio temps, distance et hauteur de grimpe, difficile de s’en servir pour combler un vide existentiel. Pas d’activité « cascade » sur Strava. La glace est un affront à la logique de visibilité permanente et de reconnaissance instantanée. Autrement dit, la glace dérange l’ego.
Elle n’est pas non plus « scalable » comme disent les ambitieux, ni « copier-collable » comme le cherchent les flemmards en manque d’imagination. Une ligne ne se ressemble jamais tout à fait d’une année à l’autre. Pire : dans une même saison, les traces de passages modifient significativement la difficulté et empêchent de se comparer. À charge pour les prétendants de toujours se remettre en question, de se gratter la tête pour comprendre la méthode d’ascension.
elle gèle quand vous êtes au boulot
elle fond quand vous êtes en week-end
La glace ne s’adapte pas aux plannings, elle gèle quand vous êtes au boulot, elle fond quand vous êtes en week-end. Et quand vous trouvez le créneau, il faut encore être en forme, avoir un peu d’entraînement, beaucoup d’expérience surtout. C’est d’autant plus difficile à acquérir que les bons moments de pratique sont comptés.
Alors oui, la cascade de glace est une pratique élitiste, exigeante, inconfortable, onéreuse. Elle exclut par nature. Elle s’oppose au fantasme d’un monde accessible, fluide et contrôlé. Elle ne nourrit pas non plus l’illusion méritocratique selon laquelle tout effort bien conduit mène nécessairement à la réussite. Elle rappelle, honnête et cruelle, que certaines choses dépendent de facteurs qui nous échappent. Yes we can, ou pas.
Gorges de l’Oiseau : Jocelyn dans la 4e longueur de l’une des lignes. ©UL
La glace exclut le confort
celui des corps
mais aussi celui des promesses
D’ailleurs, côté sécurité, c’est le pompon. Certes on place des broches pour s’assurer, mais l’adage dit bien qu’en glace, il ne faut pas tomber. Quand bien même la broche tient, crampons et piolets menacent toujours le corps qui chute.
Faut-il parler du froid ? Des morceaux de glace qui vous tombent dessus sans arrêt ? Des ruissellements qui vous recouvrent d’une gangue de givre ? Ouin ouin. La glace exclut le confort, celui des corps, mais aussi celui des promesses qu’on aurait la faiblesse d’écouter.
À l’heure où l’on essaye de faire rentrer à peu près tout ce qui est possible dans le droit chemin du secteur marchand, via la compétition, l’exploit ou toute forme de story-telling, la cascade de glace reste l’un des éléments les plus insaisissables. Ephémère par essence, c’est un espace de résistance qui continue d’exister, à l’ombre imposante des stalactites. Une sublime provocation.

