Nouvelles pépites en cascade de glace et mixte dans le Dévoluy !

Roc Garnesier ©Kilian Moni

Le massif du Dévoluy a plusieurs qualités. Dans le désordre : des vallons d’altitude élevée, des cascades de glace encore secrètes, et une faible fréquentation.  La cascade de Saute Aure est rarement gelée, mais cela n’a pas empêché Kilian Moni, Melvin Bou et Raphaël Olbrecht d’y ouvrir une version mixte, stalactites suspendus au plafond.  Cette ligne esthétique et exigeante s’appelle Saute Aure et God Homme, 5 en glace et M11, 135m. Avant de récidiver pour une ouverture dans les flancs du Roc de Garnesier, Une histoire d’amitié, ED+ de 180 m. Récit de Melvin Bou de ces belles journées en pays dévoluard.

La Cascade de Saute Aure est une magnifique cascade jaillissant sous le col des aiguilles, entre le col du Festre et la Jarjatte, dans le Dévoluy. Elle représente l’une des seules rares chutes d’eau du secteur puisque le calcaire omniprésent de ce massif absorbe toute l’humidité et se contente donc de rivières souterraines ainsi que de quelques ruisseaux.

En hiver, la cascade de Saute Aure reste souvent un fort débit qui, par quelques années spéciales, forme un mur immense de glace. Je me suis récemment rendu compte que ce genre de cascade (qui forme tous les 15 ans) offre chaque année cependant des structures aériennes magnifiques, que l’on n’exploite pas, sûrement par habitude, sans trop se poser la question.

Approche de Saute d’Aure.  ©Coll. Kilian Moni / Melvin Bou

©Coll. Kilian Moni / Melvin Bou

ce genre de cascade Offre chaque année
des structures aériennes magnifiques

J’ai donc commencé à regarder ces lignes différemment en me demandant « qu’y a-t-il derrière ? » La génération précédente, mes mentors ont connu l’avènement du mixte et je ne fais que le pratiquer dans mon environnement proche : ce sera le Devoluy cette année, puisque j’y vis.

Mon envie s’est donc directement portée vers la cascade de Saute Aure. J’y fais un premier repérage au mois de Novembre lors de la première vague de froid de la saison. Avec un ami, nous gravissons le socle de 80 mètres jusqu’au pied de la barre, je repère le chemin potentiel et visualise quelques fissures qui pourraient nous permettre de rejoindre le tube principal.

Je suis impressionné par l’ampleur du dévers qui sépare ce tube du début des difficultés. On a sûrement plus de 10m de dévers presque horizontal ! Ce jour-là je redescends en rappel et garde l’idée en tête pour la prochaine vague de froid (il faisait 5 degrés). S’en est suivi le redoux bien observé, puis le froid est revenu en ce début janvier.

Saute d’Aure.  ©Coll. Kilian Moni / Melvin Bou

©Coll. Kilian Moni / Melvin Bou

Comme souvent, on fête la nouvelle année avec kiki (Kilian Moni) puis on se fixe quelques journées pour faire du mixte et de la glace. Cette année, notre camp de base sera chez moi à Truziaud, dans le Dévoluy. Kiki sort d’une grosse opération de la cheville. Pour ma part, je suis aussi sur la rééducation d’une belle entorse. Entre éclopés, nous privilégions les très courtes approches.

Notre Ice camp commence donc par deux jours dans quelques lignes du coin bien formées, puis nous décidons enfin de mettre le perforateur dans le sac et d’aller se lancer dans ce projet inconnu : tenter de rejoindre le tube de Saute Aure par le caillou !

nous décidons de mettre le perfo dans le sac
et de se lancer dans un projet inconnu :
tenter de rejoindre le tube de Saute Aure par le caillou !

Kilian dans Saute d’Aure.  ©Coll. Kilian Moni / Melvin Bou

©Coll. Kilian Moni / Melvin Bou

Jour 1 du projet inconnu

Il fait -17 degrés à Saint-Étienne-en-Devoluy le matin, nous parcourons tranquillement les 30 minutes d’approche qui nous séparent du pied de la ligne puis je m’engage dans la première grande longueur de glace. Perfo, pitons, broches et birds beaks au baudrier, Kilian grimpe la deuxième longueur de mixte, plus technique, jusqu’à une vire parfaite. Ce sera donc une superbe longueur alternant glace et rocher avant le début des vraies difficultés.

des stalactites pendent partout dans le plafond
Et une immense épée attend notre arrivée

Nous voilà au pied du monstre, des stalactites pendent partout dans le plafond et, au bout, une immense épée attend notre arrivée. Parmi les stalactites, le plus gros se trouve sur la ligne qui nous inspire et va nous servir de « repos » entre les quelques mouvements durs de la ligne.

Je pars en artif’ en spitant au mieux pour réfléchir à un enchaînement en libre, je déchiffre les mouvements potentiels : on comprend rapidement que la ligne sera dure. Ce jour-là, je m’arrête à la sortie du dévers, quelques mètres avant la jonction avec la glace.

Jour 2 du projet inconnu

Aujourd’hui, il fait -18 degrés. Nous sommes accompagnés de Raph’, un ami de la promo d’aspirant guide. Il nous rejoint au parking après avoir laissé son petit Lucien à la garderie. Encore une fois, on avale les 30 minutes de marche pour enfin pouvoir grimper en libre et réellement voir l’ampleur de la ligne, estimer plus efficacement la difficulté.

Kilian part dans la longueur de glace du bas, on laisse Raph’ grimper la deuxième longueur et avant que Kilian ne reparte dans notre longueur crux, nous complétons l’équipement de L2 et du relais avec des spits. Histoire que ce soit bien confort pour les futurs répétiteurs.

Saute d’Aure.  ©Coll. Kilian Moni / Melvin Bou

©Coll. Kilian Moni / Melvin Bou

l’ambiance est absolument folle
Je grimpe trois mètres puis explose en plein vol

Kilian part donc dans le crux en tentant quelques mouvements en libre, il arrive à joindre quelques dégaines et à déchiffrer les prises, purge un peu, mais la difficulté impose des « secs ! » à presque tout les points. Après près d’un mois de convalescence, on peut dire que la reprise se fait bien sentir ! L’idée sera donc de flasher au mieux en second. Il pose les trois derniers spits nécessaires à la jonction avec la glace puis part sur l’immense épée sommitale. Il construit le relais qui matérialise la fin du projet.

En second, je tente un essai en ayant en tête les prises vues la veille et celles que Kilian m’a indiquées en plus. J’arrive à joindre le tube de « repos », l’ambiance est absolument folle. Je grimpe encore trois mètres puis explose en plein vol. La ligne est tout de même assez dure ! Raph’, en deuxième second, teste certains mouvs, artifes la ligne et pose quelques paires en fixe pour les prochains répétiteurs.

Nous nous retrouvons tous la haut, très heureux d’avoir osé vivre cette belle aventure et convaincus que cette longueur sera appréciée des copains et deviendra une classique du mixte extrême. Nous rentrons en lorgnant déjà les prochains projets, et bien sûr en pensant déjà à notre prochain « run » dans la ligne.

La deuxième ouverture, au Roc de Garnesier, le 20 janvier.  ©Coll. Kilian Moni / Melvin Bou

Au Roc de Garnesier. ©Coll. Kilian Moni / Melvin Bou

Nouvelle ligne au Roc de Garnesier

Le 20 janvier, la cordée Kilian Moni et Melvin Bou récidive en ouvrant une ligne de mixte de haut vol dans le versant ouest du Roc de Garnesier, fier sommet du Dévoluy. Une histoire d’Amitié fait 180 m, ED+, 6/M8+. Texte de Kilian Moni

Avec le temps qui file, nos chevilles vont de mieux en mieux. On s’autorise donc finalement des approches à ski avec des sacs toujours plus lourds. Cette fois-ci, nous partons direction Lus-la-Jarjatte, avec sur le dos : perfo, friends, birds beaks, pitons et 30 spits de 8mm. Autant vous dire que les 1h40 d’approche à ski se sont bien faites ressentir. On jette notre dévolu sur la face ouest du Roc de Garnesier.

Une face peu connue et peu visible, que Melvin avait repérée quelques jours plus tôt. Le récent redoux n’a pas fait tant de mal à la ligne qui voit malheureusement le soleil en fin d’après-midi. Les conditions de glace, elles, ont l’air plus que parfaites pour s’attaquer à cette face qui nous attire autant qu’elle nous fait peur. Le choix des spits de 8mm s’est fait naturellement, afin d’être plus légers et parce que nous voulons donner un caractère terrain d’aventure à notre ligne.

nous voulons donner un caractère terrain d’aventure à notre ligne

Melvin attaque donc la première longueur et son premier pilier de glace. Rapidement, je lui fais monter le perfo’ pour équiper une petite traversée mixte assez coquine, qui permet de rejoindre un gros patch de glace où sera placé notre premier relais équipé. Le ton est vite donné : la longueur est raide, l’ambiance est déjà bien présente avec le petit cigare de L2 qui nous surplombe.

La suite sera pour ma pomme, je vais rencontrer ici le pire caillou de la voie, avec des plaques de calcaires de qualité discutable. Comprendre : bien branlantes. Malgré un gros travail de purge, la section reste délicate sur 5m et je rejoins rapidement le cigare convoité avec une belle ligne de spits. Une fois ancré sur celui-ci, je me sens tout de suite un peu plus dans mon élément. Ce seront donc 20m de glace verticale et surtout de plaisir avant de partir pour la longueur suivante.

Garnesier.  ©Coll. Kilian Moni / Melvin Bou

©Coll. Kilian Moni / Melvin Bou

une longueur digne d’une fissure chamoniarde

Melvin ne défriche pas la section de A0 et s’attaque rapidement à la superbe traversée de L3. Des pas d’équilibre, des sections de grimpe à mains nues, un peu de glace et 2 pitons sont au rendez-vous. Le troisième relai est enfin spitté, je m’attaque à la suite avec une pure longueur de rocher, en excellent caillou, les chaussons nous auront d’ailleurs manqué.

Alors que je pars en libre, le premier bird peak aura amorti une belle chute juste au-dessus du relai. Suite à cette chute, j’oublie la tentative de libération de section en tête et je passe en mode spits à répétition. Une fois le relais suivant boulonné, c’est mon Melvin de compétition qui libérera cette longueur crux composée de nombreux verrous, digne d’une fissure chamoniarde.

Avec Melvin on est dans la même promo d’aspirant guide
alors on peut dire que c’est une belle histoire d’amitié

L’heure tourne et nous sortons les frontales. Melvin file pour 15m de beau rocher dans un superbe dièdre peu prisu avant de rejoindre la langue de glace qui nous faisait tant rêver. La corde déroule, un premier ressaut est passé puis il gravit un magnifique tube vertical en glace qui conclura notre nouvelle pépite. En second, je libère une nouvelle fois la section. Encore une longueur dantesque.

Il est bientôt 20h, nous n’avons quasiment plus de batterie dans le perfo et peu de spits. Bien fatigués mais heureux d’avoir fait cette superbe découverte, nous entamons les rappels équipés à la montée.

Avec Melvin, on se connaît depuis bientôt dix ans, on a découvert la grimpe ensemble, la montagne, l’alpinisme, la glace, la spéléo et j’en passe. Cerise sur le gâteau, on est aussi dans la même promo d’aspirant guide alors on peut dire que tout ça c’est quand même une belle histoire d’amitié !