fbpx
@

L’activité ski au Groenland s’est développée récemment, encouragée par des professionnels y voyant une nouvelle manne pour skieurs fortunés. Si l’hélicoptère et les nuits en gîte de luxe sont lucratifs, il existe d’autres approches possibles, peut être plus en phase avec ce lieu et avec le futur. Vagabonder, ralentir, voire même s’arrêter, pour apprendre à voyager vraiment, comme ce voyage guidé par Yannick Ardouin à skis-pulka quelque part sur la côte du Groenland.

Depuis 2006, le titre d’une merveille de Sylvain Tesson rythme mes pas : « Éloge de l’énergie vagabonde ». Éloge…de l’énergie…vagabonde. J’aime à me le répéter, je m’en délecte. Et souvent j’en fais même un fil conducteur : je m’applique à ce que l’énergie me permette le vagabondage, ce qui a priori ne va pas forcément de pair. L’énergie est notre carburant à tous, mais elle est souvent associée à des notions technico-comptables que sont le débit, la performance, l’efficacité, l’infrastructure, la gestion, la mesure, la rapidité… Autant de notions indissociables de la frénésie ordinaire, de l’ultra-trail quotidien que beaucoup s’imposent à eux-même, quand ce n’est pas en plus des ultra-trails du week-end. Aller loin, aller fort, aller vite et en 280 caractères max.

En 2006 donc, je découvre que l’énergie peut être « vagabonde », que l’on peut s’en abreuver sans pour autant courir, que l’on peut s’en imprégner sans pour autant subir. Quel choc ! Alors j’adopte l’ultra-traine plutôt que l’ultra-trail : j’irai loin (ou pas), fort (ou pas) mais assurément pas vite. Je choisirai de vagabonder, je revendiquerai de vagabonder. Le ralentissement sera mon compagnon. C’est en vagabondant que plusieurs fois j’ai dérivé skis aux pieds jusqu’en Arctique, à la faveur d’une irrépressible envie de Grand Blanc. J’y ai découvert une forme ultime de vagabondage, j’y ai gouté ce que le ralentissement offre de plus luxueux : prendre la pleine mesure de ce que nous sommes. Pour, éventuellement, transmettre ce trésor aux gens que l’on emmène là-bas.

Au front du glacier. ©Yannick Ardouin

Quand la brume promet de belles découvertes.
©Yannick Ardouin
Cabane de chasseurs et traces d’ours (à droite).
©Yannick Ardouin

L’école de l’ultra-traine

La dernière fois que je suis parti faire un ultra-traine, c’était au Groenland au printemps dernier. Je voulais m’assurer que l’ultra-traine n’était pas réservée à une élite, celle qui a le temps d’avoir du temps. Non : si l’approche « façon ultra-trail » au Groenland est bien réservé, elle, à une élite – qui a peu de temps et beaucoup d’argent – il n’en va pas de même pour l’ultra-traine où un peu de temps et d’argent suffisent (en conscience que « un peu » est une notion très subjective). Par contre l’un et l’autre relèvent d’un choix strictement personnel. Pourtant, en tant que professionnel, je pense avoir un rôle à jouer dans ce choix que feront celles et ceux qui rêvent de Groenland. Et si possible un choix éclairant. 

Pourquoi l’évocation du simple mot « Groenland » nous emplit-elle d’images, de rêves, de fantasmes, de craintes ? Combien sont-ils ces territoires où, à notre modeste niveau, nous pouvons encore imaginer vivre une Aventure ? Bien sûr, Jean Charcot, Paul-Emile Victor et Jean-Louis Etienne sont passés, bien avant nous. Néanmoins vendre le (ski au) Groenland comme on vendait alors les classiques Alaska, Kamchatka et autres hauts-lieux de l’héliski constitue à mes yeux une tromperie et une malhonnêteté : être malhonnête avec soi-même (devenir Guide présuppose, me semble-t-il, d’avoir un certain goût pour l’effort et pour la démarche qui mène au « sommet », quel qu’en soit le niveau) et tromper les autres (continuer de faire croire que tout s’achète, y compris dans les montagnes groenlandaises). Je n’ai par contre aucun doute sur le caractère lucratif de telles offres. Temps contraint, confort maximum, effort minimum, dénivelée négative maximum… Faire vite et bon, quel qu’en soit le prix et l’impact. Vous pensiez être lassé d’Héliski, venez donc vous gaver au Groenland. L’ultra-trail quotidien continue…

le temps est ce après quoi tout le monde ou presque court, mais selon la manière dont on l’aborde, la course est souvent perdue d’avance.

Quand tirer une pulka devient un plaisir. ©Yannick Ardouin
Chambre avec vue. ©Yannick Ardouin
Au plus profond des fjords. ©Yannick Ardouin

S’arrêter pour mieux partir

Pourtant d’autres voies sont possibles, voies peut être plus en phase avec nos rêves de gosses, avec notre supposée « prise de conscience » que quelque chose ne tourne plus rond sur Terre, avec ce besoin de ralentissement que nous entretenons tous plus ou moins consciemment. Ignorer celui-ci, c’est se retrouver à coup sûr terrorisé par la lenteur et le confinement, qu’il soit dans un T3 mal insonorisé ou au fond d’une VE25 battue par les vents, à se demander dans tous les cas ce qu’on fait là.

Mais par quelle alchimie peut-on aimer le ski, la glisse, la poudre – enfin ce que l’on cherche dans nos Alpes – et proposer dans le même temps d’aller ultra-trainer au Groenland et de faire volontairement l’impasse sur ce merveilleux outil qu’est par ailleurs l’hélico ? 

C’est justement la magie du Groenland, et d’autres déserts d’ailleurs : (re)donner de la valeur à la lenteur, pour soi et pour les autres ; donner un sens à l’isolement, à l’effort, à l’autonomie, à l’engagement, à la solidité de l’individu indissociable de celle d’un groupe. Alors certes, on pourra trouver ces valeurs ringardes, pas franchement main stream. Certes. Mais j’observe qu’en temps de crise, on y revient de toutes façons, de gré ou de force. J’observe aussi que le temps est ce après quoi tout le monde ou presque court, mais que selon la manière dont on l’aborde, la course est souvent perdue d’avance.

« Le voyage commence lorsque l’on s’arrête » écrivait Nicolas Bouvier. Contraints de nous arrêter, nous le sommes factuellement hic et nunc en cette fin mars 2020. Mais en mars 2019, nous étions déjà à l’arrêt au Groenland ; et peut-être même que nous nous préparions sans le savoir, aussi incongru que cela puisse paraître, à vivre ce que nous vivons maintenant. Bien sûr on pourra m’objecter, à juste titre, que la distance parcourue depuis la France tempère quelque peu ce concept d’arrêt, et j’avoue être en prise avec ma conscience à ce sujet : y aller ou pas ? Je n’ai pas encore pris de décision tranchée, mais au moins je sais vers quoi je tend et c’est déjà pas mal. Le pire dans la tempête c’est quand le phare n’éclaire même plus. 

Alors venez, prenons le temps. Arrêtons-nous.

Suivre son intuition, traverser, contourner, plonger. ©Yannick Ardouin
Premier crépuscule sur le Grand Blanc. ©Yannick Ardouin
L’un rouille, l’autre sèche. ©Yannick Ardouin

Arrêt dégustation

Rêver sur des cartes, des récits, c’est s’arrêter. Goûter au temps du voyage, et regarder par un hublot de l’avion plutôt qu’un écran soporifique, c’est s’arrêter. Charger sa pulka du strict nécessaire vital, ni plus ni moins, y adjoindre une once d’intimité à force de choix cornéliens (Opinel ou couteau Suisse ? Polar ou essai philosophique ? Génépy ou génépy ?)  c’est s’arrêter. Envisager une frugalité heureuse plutôt que de fantasmer sur l’épaisseur des moquettes du Lodge, c’est s’arrêter. Avancer lentement en tirant sa « maison » et s’imprégner d’un paysage qui ne défile pas, c’est s’arrêter. Se sentir ensemble blottis sous la tente au soir d’une longue journée, en devisant joyeusement sur la marche du monde et l’incomparable saveur chimique des Chinese Noodles, c’est s’arrêter. Attendre 36h que la tempête passe, confinés dans une cabane providentielle, tout en jouissant de chaque heure confinés, c’est s’arrêter. Ne pas accumuler les mètres de D-, mais se dire que les quelques descentes qui nous sont offertes sont les plus savoureuses du monde, c’est s’arrêter.

Héliskieurs durables. ©Yannick Ardouin

Nous avons donc le choix, la course n’est pas une fatalité, et faire passer le Groenland comme une simple extension d’un domaine skiable où, in fine, seul le prix du forfait serait différent constitue une escroquerie intellectuelle. Puisque nous avons la chance que des voyageurs-skieurs s’en remettent parfois à nous pour concrétiser leurs rêves, nous pouvons faire le choix de les emmener dans une direction qui les transcende et les fasse grandir. Où nous pouvons faire le choix de les ancrer dans des pratiques ringardes d’un autre temps qui, de toutes façons, disparaitront d’elles-mêmes qu’on le veuille ou non.

Alors, ralentissement ou escroquerie ? L’ultra-traine me semble promis à un bien bel avenir. Merci Monsieur Tesson.

* Titre de l’article inspiré de la nouvelle de S. Tesson, « Éloge de l’énergie vagabonde« .

Copy link