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Le haut niveau en escalade est très exigeant. Au point que des athlètes eux-mêmes, mal conseillés ou peu entourés, cultivent la perte de poids, aux conséquences dangereuses. Ex-compétitrice, Caroline Ciavaldini a décidé de prendre la parole pour témoigner : dire qu’elle-même savait que ses propres troubles alimentaires résultaient de sa quête de réussite, et causaient ses blessures à répétition. En questionnant d’autres grimpeurs, Caroline Ciavaldini et Coralie Havas se sont aperçues que ce rapport biaisé à la nourriture qui peut se traduire par de l’anorexie et des épisodes de boulimie, est hélas répandu. Il est temps que la parole libère de certaines (mauvaises) habitudes. 

J‘ai 36 ans, j’ai des centaines de kilomètres d’escalade sous mes mains, beaucoup d’expérience dans les compétitions au plus haut niveau, mais aussi en « trad », en « terrain d’av » et j’ai connu toutes sortes d’aventures verticales que le monde de l’escalade peut nous offrir. J’ai aussi un petit secret, oublié avec les histoires et le temps qui passe. Je ne pensais pas en ressentir un jour le besoin, et encore moins que l’occasion se présenterait mais ce jour est venu : il est temps que je partage cette partie de mon histoire.

Il y a 2 mois, la jeune Coralie, une grimpeuse de 22 ans est venue me confier quelque chose qui lui tenait à cœur. Je l’ai vue grandir car depuis l’âge de 15 ans, elle venait chaque semaine chez moi, grimper sur mon pan d’escalade.

Coralie venait de voir le film documentaire Light, et cela lui a donné le courage de venir me parler de ses troubles alimentaires.  « Mon trouble de l’alimentation a commencé après un commentaire désagréable sur mon apparence. Il a ouvert la porte aux obsessions, au comptage des calories, à me peser tous les jours, toujours avec peur. Pendant longtemps, j’ai pensé que c’était juste moi qui avais un problème. J’avais honte, je n’en ai pas parlé pendant des années. » me confia-t-elle.

Coralie se sent prête à s’ouvrir à ce sujet, et c’est un excellent moyen de gravir les étapes jusqu’à un rétablissement complet.

Caroline Ciavaldini, ouverture en trad à la Réunion. ©Damiano Levati

Je me souviens que la toute première fois que j’ai commencé à lui donner des conseils d’entraînement, à l’âge de 16 ans, je lui ai dit de ne jamais suivre un régime pour l’escalade. J’avais pensé, sur le moment, qu’elle s’en rappellerait, sauf que si pour moi ces mots signifiaient beaucoup, ils n’avaient pas la même importance à l’époque pour elle. Coralie, 16 ans, ne voyait pas les dangers d’un régime. J’aurais dû en dire beaucoup plus …
Plus tard, quand elle a commencé à suivre un régime pour s’améliorer en escalade, cela a plutôt bien fonctionné : elle était plus mince, et bien sûr plus forte …
Mais elle est vite tombée dans le cycle infernal qui amène de plus en plus de régimes, de plus en plus de réflexion sur la nourriture, et malgré son niveau d’escalade haussant légèrement, cela n’en valait absolument pas la peine.

J’ai alors réalisé que j’aurais pu arrêter cela. Je n’ai pas vu ce qu’il y avait sous mon nez, car comme beaucoup d’autres jeunes grimpeurs, elle était douée pour faire semblant… comme moi-même je l’avais fait avant elle.

Il n’y a pas d’autre moyen pour sensibiliser les gens que de devenir plus averti sur le sujet. Si je veux aider la nouvelle génération, je dois raconter mon histoire, avec ce côté obscur.

Je n’ai pas vu ce qu’il y avait sous mon nez, car comme beaucoup d’autres jeunes grimpeurs, Coralie était douée pour faire semblant… comme moi-même je l’avais fait avant elle.

Une relation anormale avec la nourriture

Je veux que ce soit très clair pour les jeunes, c’est arrivé à BEAUCOUP de grimpeurs. Des grimpeurs de haut niveau, mais aussi des grimpeurs qui voulaient s’améliorer et à qui on avait dit de suivre cette direction. Coralie et moi avons commencé une étude, avec un questionnaire s’adressant aux grimpeurs les plus forts et aux grimpeurs « normaux », et finalement la plupart des athlètes de haut niveau ont reconnu avoir une relation anormale avec la nourriture. Qu’il s’agisse d’anorexie, de boulimie, de contrôle excessif, de comptage des calories… Cela vous fera toujours du mal. Dans le pire des cas, cela vous conduira jusqu’à la mort, ou bien cela pourra aussi vous rendre stérile, mais cela pourrait simplement vous désocialiser, vous obséder au point de vous faire vous réveiller tous les matins en pensant au petit-déjeuner et en vous endormant en ne pensant uniquement à ça. Vous perdrez la sensation de satiété. La nourriture deviendra tout ce dont vous vous souciez et tout ce que vous détestez en même temps.

L’escalade, ou plus précisément les conseils d’entraînement que l’on entend sans suffisamment d’informations, peuvent entraîner des problèmes de santé. J’en étais là.

il était évident qu’il fallait faire attention à notre poids. Notre entraîneur n’en parlait pas beaucoup, mais il nous a acheté une balance.

J’ai commencé l’escalade à La Réunion à l’âge de 12 ans. J’avais un club très dynamique qui entraînait très bien ses jeunes. Bientôt, j’ai rejoint l’équipe de la Réunion, puis l’équipe de France des jeunes, et j’ai déménagé en France à 16 ans pour entrer dans un « Pôle espoir ». Nous avions pourtant des préparateurs physiques, des diététiciens, des coachs mentaux… Mais nous avions aussi des exemples d’athlètes plus âgés, et en les regardants il était évident qu’il fallait faire attention à notre poids. Notre entraîneur à l’époque n’en parlait pas beaucoup, mais il nous a acheté une balance.

Avec du recul, je suis tout à fait consciente que bien qu’il soit un très bon entraineur, il n’était pas très au point sur les moyens de prévenir les troubles alimentaires. Il avait seulement les mêmes convictions que tout le monde dans l’univers de l’escalade : il faut être mince pour gagner. Donc, tout comme les autres athlètes, j’ai commencé à faire plus attention à ce que je mangeais. La diététicienne ne m’a pas vraiment aidé, car elle me disait seulement de manger plus. Le moyen le plus simple était de compter les calories. Je pouvais passer des heures au supermarché à compter les calories des différentes boîtes.

Épisodes boulimiques

J’ai eu quelques épisodes de boulimie. Cela a commencé assez naturellement, car j’avais vu ma mère aller aux toilettes après avoir mangé une tablette de chocolat complète. Avec le recul, je pense qu’elle aussi avait une étrange relation avec la nourriture, mais elle la manipulait plus ou moins… Toutes les années où je faisais de la compétition, donc de 16 à 25 ans, j’étais constamment au régime de janvier à novembre, comptant les calories, ne mangeant que de la soupe le soir et ayant des épisodes de boulimie quand je ne n’arrivait vraiment pas à m’empêcher de manger du chocolat, des céréales, des biscuits ou des chips…

Tous mes amis autour de moi savaient que je suivais un régime, car je cuisinais souvent pour eux et je mangeais juste une soupe. Mais pendant toutes ces années, je n’ai jamais parlé de mon problème à personne. Même mon petit ami, qui vivait pourtant avec moi, n’a pas remarqué ma boulimie. J’étais une experte de la clandestinité.

j’avais une alimentation très déséquilibrée, et avec l’expérience, je pense que c’est la raison pour laquelle je me blessais presque chaque année

Je pensais que c’était en quelque sorte sous contrôle. Ou j’aimais me le dire. J’avais fait beaucoup de recherches sur toutes les maladies que pouvait créer la boulimie, et je savais que je devais garder mes épisodes rares si je voulais éviter le cancer de la gorge ou d’autres horreurs. Je n’étais pas mince au point de mettre en danger, car avec 1m68, mon poids de « meilleure forme » était de 52 kg. Mais pour y parvenir, j’avais une alimentation très déséquilibrée, et avec des années d’expérience, je pense que c’est justement la raison pour laquelle je me blessais presque chaque année : j’avais une faiblesse aux tendons des doigts et chaque année une tendinite, voire une poulie m’empêchait de m’entraîner pendant 1 ou 2 mois. J’ai réalisé ce dont je rêvais : j’étais l’une des « stars ». J’ai fait douze podiums en coupe du monde, j’ai gagné une fois la coupe du monde à Chamonix. Et j’ai terminé deux fois 3ème du classement général de la coupe du monde.

Caroline victorieuse à Chamonix, 2011.

Le prix à payer

Je savais que les troubles de l’alimentation étaient le prix à payer. Les autres filles, ainsi que les autres garçons autour de moi, étaient tous au moins aussi minces que moi, voire beaucoup plus minces. Je pouvais facilement voir qu’ils se comportaient étrangement avec la nourriture aussi. Presque tous les meilleurs avaient une relation anormale avec la nourriture.

Emily Harrington est l’une des rares athlètes à avoir raconté son histoire, et je me souviens précisément d’être arrivée deuxième quand elle a gagné à l’événement international de Serre Chevalier, en France, et de me dire qu’elle n’était devant moi que parce qu’elle était plus mince et probablement plus malade que moi. Je n’ai pas eu le luxe d’être désolée pour elle, sinon j’aurais dû être désolée pour moi-même.

Je savais que mon trouble alimentaire était une « simple » conséquence de ma quête d’être une meilleure grimpeuse, et j’ai été très prudente lorsque j’ai commencé à associer boulimie et tristesse. Je devais toujours m’assurer de dissocier mes émotions de mes comportements, car sinon cela deviendrait une partie de moi dont je ne pourrais jamais me débarrasser.

Je savais que mes troubles alimentaires étaient une conséquence de ma quête d’être une meilleure grimpeuse

J’ai arrêté les compétitions à l’âge de 25 ans, après neuf années complètes, car je me considérais comme une vieille athlète. J’ai toujours su que j’arrêterai avant 35 ans, car je voulais me débarrasser de mon trouble de l’alimentation et découvrir une autre vie que la compétition m’interdisait. Dès que j’ai quitté les compétitions, j’ai commencé une transition pour devenir grimpeuse professionnelle en plein air.

J’ai eu de la chance, en rencontrant les bonnes personnes (James Pearson bien sûr), les bons sponsors (The North Face), et avec eux, j’ai grandi en tant qu’athlète pour découvrir un tout autre aspect de l’escalade : l’aventure. En même temps, j’ai jeté ma balance et j’ai juré de ne plus jamais en posséder. J’ai recommencé à manger normalement. Je bougeais plus, avec de longues marches d’approches, de longues journées sur des voies de plusieurs longueurs, et même si je prenais du poids, je retrouvais lentement la sensation de satiété, et retrouvais mon équilibre naturel. Je pouvais encore faire du 8c, je pouvais toujours grimper à vue du 8b, mais bien sûr je n’avais plus la même endurance. Je ne serais plus aussi douée pour l’effort très spécifique des compétitions, mais je pourrais être une tout aussi bonne grimpeuse. Et tellement plus heureuse.

à l’époque, je ne voyais pas le lien entre mes blessures et mes habitudes alimentaires

Je ne sais pas si j’aurais pu monter sur des podiums sans ces solutions extrêmes et malsaines. Mon poids aurait pu être un peu plus élevé, mais j’aurais pu m’entraîner mieux et éviter les blessures, et cela aurait fonctionné je pense. Mais à l’époque, je ne voyais pas le lien entre mes blessures et mes habitudes alimentaires. Je ne vous dis pas que je regrette d’avoir concouru. C’était extrêmement dur, mais j’ai aussi apprise à être la meilleure possible, à me relever après un échec. J’aurais juste aimé trouver un moyen de concourir sans avoir à recourir à cela.

J’espère simplement que mon histoire pourrait aider les jeunes grimpeurs à se rendre compte qu’ils ne sont pas seuls dans leur trou, que c’est l’escalade qui fait ça aux gens. Parler de son problème est la solution la plus courageuse, et peut-être que quelqu’un vous aidera à voir la situation dans son ensemble, car après tout, le plus important est d’être heureux.

L’escalade peut aussi, et doit être, le chemin du bonheur, il suffit de choisir le chemin qui vous convient !

Si vous souhaitez témoigner, ou si vous cherchez des informations à ce sujet, vous pouvez écrire à [email protected]

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