Le rapport est sévère. Sur le domaine des Sybelles, présenté comme le quatrième domaine skiable relié de France, la Chambre régionale des comptes pointe des contrats déséquilibrés, des bénéfices importants très largement captés par les exploitants privés, des investissements insuffisants, mais aussi des conflits d’intérêts et de sérieuses entorses aux règles des marchés publics. Rendu public le 13 août, le document de 95 pages est pourtant resté étonnamment discret.
Près de 310 kilomètres de pistes, plusieurs stations reliées et une marque qui s’est longtemps présentée comme le quatrième domaine skiable de France. Les Sybelles constituent l’un des poids lourds du ski français. La Chambre régionale des comptes avait elle-même repris ce classement dans un précédent rapport consacré à la SOREMET.
Derrière la vitrine, le tableau dressé cet été par la Chambre régionale des comptes (CRC) Auvergne-Rhône-Alpes est nettement moins flatteur. Son rapport définitif sur la gestion des communes de Saint-Sorlin-d’Arves, Saint-Jean-d’Arves et Villarembert, ainsi que du SIVU des Grandes Bottières, porte essentiellement sur les exercices 2019 à 2024.
Le rapport de la Chambre a été rendu public le 13 août sans provoquer beaucoup de bruit. Quelques médias locaux l’ont relayé, avant que Saint-Sorlin-d’Arves ne le publie à son tour le 8 septembre. Étonnant au regard de la sévérité de certaines conclusions.
Car le rapport ne s’arrête pas à quelques erreurs administratives : il décrit un système dans lequel des collectivités divisées disposent d’un faible pouvoir de négociation face à trois exploitants privés, la SAMSO, la SATVAC et la SOREMET, étroitement liés entre eux et placés sous une direction unique depuis 2022.
Pendant ce temps, souligne la Chambre, l’association des maires des Sybelles ne s’est tout simplement jamais réunie entre 2019 et 2025. Circulez, y a rien à voir ?
Le cas des Sybelles est d’autant plus notable que le domaine est le fief d’Alexandre Maulin, patron de la SATVAC et de la SAMSO, mais aussi président de Domaines Skiables de France entre 2018 et 2024. Autrement dit, l’un des principaux représentants nationaux des exploitants de remontées mécaniques était directement aux commandes d’une partie du domaine aujourd’hui épinglé par la Chambre.
20,79 millions de bénéfices sur la période
Le cœur du rapport est financier. De 2019 à 2024, le chiffre d’affaires annuel cumulé des délégataires a progressé de 38 %, l’essentiel de cette hausse venant d’une augmentation des tarifs de 30 %. Malgré l’année blanche du Covid, les trois sociétés ont dégagé sur la période 20,79 millions d’euros de bénéfices nets cumulés. Leur rentabilité est, selon la Chambre, deux à trois fois supérieure à celle d’un panel d’autres grands domaines alpins. SOREMET affiche 7,65 millions d’euros de résultat cumulé, SATVAC 7,65 millions et SAMSO 5,48 millions.
Ces profits ne sont pas restés en caisse. Entre 2019 et 2024, SOREMET a distribué 3,40 millions d’euros de dividendes, SAMSO 2,60 millions et SATVAC 2,47 millions. La Chambre résume sans détour : ces sociétés sont « très rentables pour leurs actionnaires ».
Le problème n’est évidemment pas qu’un délégataire gagne de l’argent. Il tient au partage de cette richesse entre les sociétés privées et les collectivités qui leur ont confié l’exploitation du domaine public. Or la CRC estime précisément que ce partage ne fonctionne pas. Les bénéfices réalisés sont nettement supérieurs aux prévisions ayant servi à conclure les contrats et le surplus « ne fait pas l’objet d’une répartition équitable » : il reste dans les sociétés et peut être distribué aux actionnaires.
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5,48 millions de bénéfices, 108 048 euros pour Saint-Sorlin
Le cas de Saint-Sorlin-d’Arves est spectaculaire. La SAMSO y exploite le domaine skiable. Entre 2019 et 2024, elle a engrangé 5,48 millions d’euros de bénéfices nets et versé 2,60 millions de dividendes. Combien la commune a-t-elle reçu au titre de la redevance d’occupation du domaine public ? 108 048 euros, versés en 2024. Rien les cinq années précédentes.
L’explication tient au contrat : la redevance ne se déclenche qu’au-delà de 9 millions d’euros de chiffre d’affaires, puis passe à 2 % au-delà de 9,8 millions. La Chambre juge le seuil « anormalement haut ». Plus étonnant encore, la SAMSO a indexé ce seuil sur l’inflation sur une base contractuelle que la CRC qualifie de fragile. Cette interprétation lui aurait permis d’éviter près de 300 000 euros de redevances en 2022 et 2023. Le différend est désormais devant le tribunal administratif de Grenoble.
La formulation de la Chambre est particulièrement nette : ces clauses « ne permettent pas un partage équitable des résultats de l’exploitation » et méconnaissent les dispositions du code général de la propriété des personnes publiques. La rémunération des sociétés apparaît, écrit-elle, « disproportionnée » par rapport à celle des collectivités.
Lors du conseil municipal du 7 septembre consacré au rapport de la CRC, la mairie de St-Sorlin écrit dans le compte-rendu que « la commune a demandé à la SAMSO le versement de montants plus important au titre de ses recettes, estimant que les montants dus devaient être calculés sur des bases différentes que celles retenues par la SAMSO » avec laquelle persistent des « désaccords ». On dit merci la Chambre Régionale des Comptes ?
La rémunération des sociétés apparaît « disproportionnée » par rapport à celle des collectivités
Bénéfices privés, dépenses à la charge des communes
Saint-Sorlin n’est pas une exception. La Société des remontées mécaniques de La Toussuire/Les Bottières (SOREMET) n’a versé aucune redevance au Syndicat intercommunal (SIVU) des Grandes Bottières entre 2019 et 2024, alors qu’elle a réalisé 7,65 millions d’euros de bénéfices et distribué 3,40 millions de dividendes. Cette fois, la CRC ne parle plus simplement de contrat avantageux : l’absence de redevance constitue selon elle « une anomalie majeure, mais aussi une irrégularité ».
À Saint-Jean-d’Arves et Villarembert, la Sté Anonyme des Téléskis de Villarembert Arves Corbier (SATVAC) a versé 1,62 million d’euros de redevances sur la période, soit seulement 20 % de son bénéfice comptable, et moins que les dividendes distribués. Villarembert avait même renoncé à la moitié de la part fixe qui lui était due pendant la crise sanitaire, alors que, relève la Chambre, la situation de la société n’était pas dégradée et que celle-ci avait parallèlement bénéficié des aides de l’État.
La SOREMET n’a versé aucune redevance au Syndicat intercommunal (SIVU) des Grandes Bottières entre 2019 et 2024, alors qu’elle a réalisé 7,65 millions de bénéfices
Pendant ce temps, les communes assument une partie des dépenses induites par le ski. Les seules navettes leur ont coûté près de 1,11 million d’euros en 2024. Saint-Sorlin a dépensé 1,60 million pour ses navettes entre 2019 et 2024 ; Saint-Jean-d’Arves et Villarembert ont également financé leur retenue collinaire, tandis que Fontcouverte-La-Toussuire a engagé 1,19 million dans les navettes et plus de 500 000 euros dans le stationnement.
Des délégations très longues, des investissements qui tardent
Le déséquilibre ne se limite pas aux redevances. Les anciennes délégations ont toutes été résiliées avant leur terme, officiellement afin d’accélérer les investissements. Selon la Chambre, le résultat a surtout été de permettre aux exploitants déjà en place de conserver leurs contrats, sans que les investissements annoncés soient pour autant réalisés plus vite.
À Saint-Sorlin, la nouvelle délégation accordée à la SAMSO en 2017 court sur quarante ans. Lors de l’appel d’offres, un droit d’entrée de 20,16 millions d’euros était imposé au nouveau candidat, dont 10,03 millions au titre de l’indemnité de résiliation du contrat précédent. La Chambre estime que cette clause était « de nature à avantager le délégataire en place ». De fait, la SAMSO a été la seule candidate.
une partie de la forte rentabilité de la SAMSO et de la SATVAC est liée à cette situation de « sous-investissement »
Les programmes d’investissement de la SAMSO et de la SATVAC n’ont ensuite pas été respectés. Plus troublant, le mode de calcul retenu permettait d’intégrer des biens réalisés avant les nouvelles concessions, des frais financiers et même certains investissements liés aux activités immobilières des exploitants. La Chambre relève d’ailleurs qu’une partie de la forte rentabilité de la SAMSO et de la SATVAC est liée à cette situation de « sous-investissement ».
En gros, les amortissements effectifs ont été inférieurs à ceux prévus, ce qui traduit selon elle un sous-investissement et contribue à expliquer pourquoi les bénéfices réels ont largement dépassé les prévisions. Le mode de calcul de l’investissement appraît conçu pour permettre aux exploitants d’atteindre, sur le papier, l’objectif fixé par le contrat, même lorsque des équipements importants sont retardés ou abandonnés. Ce sous-investissement réduit aussi les amortissements et contribue mécaniquement à gonfler les bénéfices de la SAMSO et la SATVAC, relève la Chambre.
Même certains flux entre sociétés interrogent. En 2024, les exploitants ont versé 2,15 millions d’euros à Soremet.ski pour diverses prestations de support. Le taux de facturation, fixé à 4 % du chiffre d’affaires, n’a pas été justifié de manière détaillée. Soremet.ski a dégagé cette année-là une marge d’exploitation de 51 %, que la Chambre considère comme ne constituant pas « une marge raisonnable ».
Marchés publics : des irrégularités autrement plus concrètes
Le rapport continue à faire mal lorsqu’il se penche sur la commande publique. À Saint-Jean-d’Arves, hors marchés groupés avec Saint-Sorlin, aucune procédure de publicité et de mise en concurrence n’a été utilisée sur la période contrôlée, y compris pour plusieurs dépenses qui dépassaient largement les seuils légaux : 169 918 euros de goudronnage, 182 292 euros pour un tracteur ou encore 116 644 euros de travaux de voirie. La CRC parle de « manquements importants ».
À Saint-Sorlin, le marché d’une tyrolienne quatre saisons offre un autre exemple. Les travaux ont été engagés avant l’obtention des autorisations environnementales nécessaires. La modification ultérieure du tracé a entraîné un avenant de 340 740 euros HT, soit 39 % du marché initial de 877 110 euros. La Chambre parle ici de « graves défaillances ».
À Saint-Sorlin, le maire Fabrice Baudray détenait encore des actions de la SAMSO lorsqu’il participait, comme élu, aux négociations et au suivi de la délégation
À Villarembert, enfin, les marchés de déneigement ont été attribués chaque année de 2019 à 2024 à la société dont le premier adjoint était l’associé majoritaire et le gérant. Les sommes versées oscillaient de 84 930 à 181 851 euros HT par an, très au-delà du plafond permettant à une petite commune de contracter dans certaines conditions avec l’entreprise d’un élu. La CRC estime que le premier adjoint entrait « manifestement » dans la catégorie des entrepreneurs de services municipaux et était, à ce titre, inéligible en 2020. Elle relève en outre que le maire n’était pas habilité à attribuer seul plusieurs de ces marchés.
Les conflits d’intérêts ne s’arrêtent pas là. À Saint-Sorlin, la CRC relève que le maire Fabrice Baudray détenait encore des actions de la SAMSO lorsqu’il participait, comme élu, aux négociations et au suivi de la délégation. Il a ensuite cédé ces titres à ses enfants, mais la Chambre considère explicitement que cette cession familiale n’a pas fait disparaître la situation de conflit d’intérêts. Elle précise que celle-ci demeure après les élections de mars 2026.
À Villarembert, le rapport demande également le remboursement de 15 552 euros de frais de représentation indûment versés au maire, qualifiés de « complément déguisé d’indemnités de fonction ».
Jusqu’au nom « Les Sybelles »
Dernier symbole de ce déséquilibre : même la marque n’appartient pas aux collectivités. « Les Sybelles », puis « Sybelles.ski », a été cédée en 2024 pour 265 000 euros à une société détenue par les exploitants. Depuis 2022, elle figure dans les contrats comme un bien propre des sociétés privées, alors qu’elle était auparavant considérée comme un bien susceptible de revenir aux collectivités en fin de délégation. La Chambre juge cette qualification « erronée ».
Au terme de 95 pages, le rapport ne décrit donc pas seulement quelques négligences isolées. Il montre surtout des communes qui négocient séparément face à des exploitants très intégrés, des contrats de trente ou quarante ans peu favorables au public, une richesse largement conservée par les sociétés privées, et des règles élémentaires de la commande publique parfois ignorées.
La CRC formule huit recommandations, dont deux résument la situation : instaurer une répartition des recettes fondée sur des critères « objectifs et mesurables » et négocier enfin des redevances permettant « un véritable partage des résultats de l’exploitation ».
Un domaine skiable commun, des collectivités divisées et des bénéfices très largement privatisés : c’est le portrait des Sybelles dressé par la Chambre.




