L’herbe est encore verte, le ciel si bleu. Après quelques lacets, le sentier contourne quelques dalles polies par un glacier il y a vingt mille ans. D’un coup, la pente s’évanouit, le regard embrasse la plaine du Plan de l’Alpe, où se lovent les refuges de l’Alpe de Villar-d’Arêne et celui de Chamoissière.
Les eaux turquoises de la Romanche s’écoulent doucement dans cette savane d’altitude, où poussent quelques feuillus et où paissent un troupeau de vaches. Au bout de cet idyllique vallon de l’Alpe se dresse la montagne des Agneaux. Louée par Gaston Rébuffat comme l’une des plus belles montagnes des Écrins, sa face ouest prend le soleil de l’après-midi.
Du vaste versant englacé ne subsiste rien : blancs pendant des siècles et blancs dans nos têtes, les Agneaux sont devenus tous noirs.
À côté de moi, mon amie Juliette prend son appareil photo et s’ébahit de la vue sur la cime altière. « Quel beau sommet ! » s’exclame-t-elle. Elle respire l’air de l’altitude. Elle admire les crevasses qui rident à l’extrême les restes du glacier supérieur d’Arsine, là même où la célèbre cordée Coolidge-Almer a mené la première ascension des Agneaux, via la Calotte, en juillet 1873.
Les Agneaux, septembre 2026. ©JC
La Calotte des Agneaux est devenue rocheuse, entièrement. D’un noir de cendre comme mon regard blessé par cette mue irréversible. La Calotte de neige des Agneaux, où je vivais mes premières courses en autonomie. Mes pérégrinations dans le couloir Piaget, élégante ligne montant droit à la cime – si on corsait l’affaire par sa variante, la Directe nord-ouest. Du pur cramponnage, sauf pour ceux assez téméraires pour y poser leurs spatules.
Juliette n’y voit, elle, que ce qu’il y a à voir : une majestueuse montagne aux piliers rocheux qui découpent le cobalt du ciel.
La joie d’aller et venir, sur l’Agneau Blanc et l’Agneau Noir, de picorer ses versants, du Davin au glacier Blanc
La Meije, septembre 2026. ©JC
Mes souvenirs se noient dans ce tableau d’été qui n’en finit pas. La liberté inouïe de tracer son chemin dans ce royaume enneigé. Les nuits trois étoiles dans la bergerie du col d’Arsine, et les courtes nuits dans la cabane bancale des glaciologues du lac d’Arsine.
La terreur d’être allé chercher ce compagnon fracassé au pied du Piaget après sept cent mètres de chute.
La joie d’aller et venir, sur l’Agneau Blanc et l’Agneau Noir, de picorer ses versants, du Davin au glacier Blanc, du Villar d’Arêne au col Jean Gauthier. Apprivoiser les Agneaux, c’était se rapprocher de la reine Meije, aussi.
J’imagine un tracé, l’esquisse d’une nouvelle aventure
« Quel beau sommet ! » dit Juliette. Elle a raison. Vraiment. Même noir, même maintenant. Mon regard vagabonde sur les rives du Piaget, imaginant un cheminement, un tracé, l’esquisse d’une aventure nouvelle.
Plus proche de la voie normale du Viso que du jardin à la Rébuffat, et alors ? Feu les regrets.
L’air est pur. Je flâne dans le vallon du Plan de l’Alpe. L’une des plus belles portes d’entrée du parc national des Écrins, qui aurait pourtant pu disparaître sous les eaux d’un projet de barrage hydroélectrique dans les années 1980. Un projet abandonné et un lieu préservé. Bien vivant.
Le silence des Agneaux est d’or. « J’en garde des séquelles mais je sais /
Que le silence est d’or, et dort, alors je me tais. »

