Pas d’images, pas d’exploit

Quand l’info tombe sur nos messageries, ce week-end, c’est une grande joie, un soulagement aussi. Benjamin Védrines et Nicolas Jean ont réussi à gravir le Jannu East, et à en redescendre entiers. Un exploit, puisque cette ascension tentée à plusieurs reprises a été réalisée en style alpin, à deux, sur un sommet vierge de presque 7500 mètres. Et sans bouteille d’oxygène ni sherpa, soit l’exact opposé de ce que l’himalayisme est devenu. L’exploit, c’est donc la rareté.

Benjamin Védrines a déjà réalisé un exploit cet année : l’une des voies les plus dures des Drus en solo hivernal. L’année dernière il a réalisé l’exploit du K2 en onze heures et première en parapente. C’est le même Benjamin Védrines qui affirme à propos du Jannu : « ce sommet représente nos aspirations les plus profondes en tant qu’alpiniste : évoluer en style alpin dans une face complexe, sans oxygène, sans aide extérieure, seuls sur la montagne. Réussir une telle ascension, dans un endroit si reculé, c’est d’une rareté absolue. » La filmer aussi, également, et, a-t-on envie de dire, obligatoirement.

La cordée Jean et Védrines émerge sur l’arête sommitale du Jannu Est, sous l’oeil du droniste ©Thibaut Marot

Si exploit égale rareté, on peut dire que le mois d’octobre a été exceptionnel, avec les deux descentes à ski de l’Everest. L’une, celle versant népalais, est la première descente intégrale de ce versant sans oxygène, mais pas sans support (sherpas qui eux ont de l’ox), et l’oeuvre d’Andrzej Bargiel, seul homme à avoir skié les deux plus hauts sommets de la planète avec le K2.

L’autre est la ligne de rêve du couloir nord, versant chinois, tentée par Marco Siffredi, qui n’en est pas revenu. Et c’est l’Américain Jim Morrison qui a bouclé le sommet absolu de la pente raide en quatre heures de descente tendue, vraisemblablement avec oxygène. Pas encore d’images, mais soyons sûrs que National Geographic et The North Face, les sponsors de l’expédition, sauront produire un film célébrant l’exploit.

D’ailleurs, deux des exploits cités ici partagent une nouveauté : Védrines comme Bargiel disent avoir bénéficié l’un de photos de drone, l’autre de guidage en direct par drone. Une forme d’assistance, même mineure.

Colin Haley dit que son solo hivernal du Cerro Torre, un sacré exploit, ne serait pas jugé aussi radical si un droniste ne l’avait pas immortalisé

Le drone, c’est aussi l’image renversante de ces petits bonhommes dans l’immensité himalayenne : pas d’image, pas d’exploit, c’est ce qu’a compris René Desmaison aux Jorasses avant tout le monde. Ce n’est pas minorer l’exploit de Charles Dubouloz avec son solo de Rolling Stones que de dire que la médiatisation et les vidéos de drone participent évidemment à sa qualification comme tel. Ceux qui négligent le versant communication sont rares.

Auteur d’exploits exceptionnels (comme le solo hivernal de Divine Providence), Alain Ghersen s’est mordu les doigts de n’avoir pas été, ou peu, mis en scène. Plus proche de nous, la cordée Léo Billon – Enzo Oddo signe avec la Lafaille aux Drus la voie en libre la plus dure du massif du Mont-Blanc l’été dernier, avec cinq longueurs en 7 et 8eme degré. Une poignée de photos prises à l’arrache, et un exploit qui reste confidentiel, en tout cas pas connu au-delà des alpinistes.

Colin Haley reconnaît que son solo du Cerro Torre en hiver, un sacré exploit, ne serait pas jugé aussi radical si le droniste Ty Lekki ne l’avait pas immortalisé, seul sur ces champignons de glace géants.

La ligne entre l’image de la performance sans cesse demandée (par les sponsors, les algorithmes des réseaux) et la performance elle-même est plus que brouillée. Quand un fort grimpeur fait une voie en solo auto-assuré, avec un droniste dans les environs, voire un photographe sur corde, on peut légitimement se demander pourquoi le vidéaste n’est pas plutôt à l’assurage.

Quand une cordée américaine gravit le Jirishanca, un sommet très rare, le film de l’ascension « qualifie » l’exploit, tout en oblitérant une autre cordée au passage. Un scandale que nous avions dénoncé. Ne pas croire tout ce qu’on voit va devenir une saine habitude, a fortiori avec l’IA.

La Gousseault-Desmaison aux Jorasses ©Arthur Poindefert

Ascension et descente express pour Arthur Poindefert

La notion d’exploit en montagne évolue. Surtout dans les Alpes. En 2023 la cordée Billon – Védrines sonnait les cloches du milieu chamoniard en pliant la Gousseault-Desmaison aux Grandes Jorasses à la journée… et au départ de Cham’. Une voie considérée comme la crème de la difficulté, nécessitant trois jours en paroi.

À la journée c’est un exploit qui vient d’être réitéré deux fois la semaine dernière : la cordée Amaury Fouillade (GMHM) et Victor Garcin a sorti la Gousseault en 13 heures. Puis Arthur Poindefert et Pierre Girot (tous deux du GEAN), qui en plus de plier le mythe à la journée se payent le luxe de descendre en parapente. De là à dire que la Gousseault est devenue une autoroute, il y a un col infranchissable. Mais l’étoile de l’exploit pâlit.

L’exploit est donc quelque chose de rare et d’unique. L’image est le langage de l’exploit, sans lequel celui-ci n’existe pas, ou plus, aujourd’hui.