D’être alpiniste

Il est un plaisir supérieur, celui de prendre son café au comptoir d’un bistrot inconnu.
On s’assoit en observateur du monde, notre anonymat nous protège, les habitués se fichent de notre avis, aucun ne le réclame. Alors on se tait. Sauf à ce que nos bornes soient dépassées.
Le type avait la tête à dire ce qu’il a dit. La morphopsychologie est une science fondamentale. Sa vérité, maintes fois assénée, était qu’on aurait dû la laisser là-bas, l’autre. L’autre, c’est Élisabeth Revol, une himalayiste revenue de nulle part. Là-bas, c’est le Nanga Parbat mais le type n’avait pas jugé utile de s’en souvenir ; il avait retenu la montagne tueuse, c’est plus efficace. Que ce soit une femme ne semblait pas lui déplaire. Que Pakistan sonne comme Afghanistan semblait fluidifier sa pensée. Alors mon silence s’est tu.
Je lui demande quelle était l’autre solution. La laisser mourir donc ? Je tente de lui expliquer que l’himalayisme est un truc qui dit la binarité, la vie ou la mort, la mort ou la vie, que les matchs nuls ou les bonnes défaites n’y existent pas et qu’il nous est interdit, à lui comme à moi, en Himalaya ou au coin de la rue, de ne pas tout tenter pour sauver une vie. Vain. Il me dit qu’elle n’a pas fait grand chose, elle, l’autre, pour son compagnon de cordée, Mackiewicz ou un nom comme ça, je lui fais remarquer que tiens…ça y est, le sort des alpinistes soudainement l’intéresse. Mais tout ce fric dépensé clame-t-il ! Je songe à parler de Zidane ou d’un autre mais c’est m’aventurer sur son terrain, à domicile qui plus est. Je songe à défendre le crowdfunding, du virtuel qui sauve des peaux mais c’est du pain béni pour le réac qu’il joue à merveille. Alors je préfère lui raconter ce souffle de solidarité, l’argent récolté, oui, puisqu’il en faut et le courage absolu de ses sauveteurs. Qu’il jette un œil sur les images de Denis Urubko serait une riche idée, « nice to see you Élisabeth ! » s’exclame-t-il de bonheur et de naturel lorsqu’il la retrouve. Nice to see you, jamais cette formule automatique n’a eu autant de sens et de puissance émotionnelle. Il me dit que c’est une connerie, ça me flatte et qu’elle n’avait qu’à s’en sortir toute seule puisque l’Himalaya est son choix, à elle. Plaisir personnel et soutien collectif, à ses yeux, il y a comme quelque chose qui cloche.

Le type avait la tête à dire ce qu’il a dit. La morphopsychologie est une science fondamentale.
Sa vérité, maintes fois assénée, était qu’on aurait dû la laisser là-bas, l’autre.

Puis il sort fumer. À son retour, je tente un grand écart sans échauffement et ose comparer les chaines de solidarité dont celle qui le sauvera, qui sait, d’un cancer des bronches. Calquons sa logique himalayenne sur sa propre addiction. Pourquoi n’en serait-il pas autrement ? N’entrevoir qu’un plaisir personnel, égoïste même, respecter son choix mais le laisser crever sans que le collectif ne s’agite et n’y perde des plumes. Il connaît ma chanson et me décline le prix d’un paquet de clopes dont la part majeure consacrée à la Sécu. Lui aura le droit d’être sauvé, Revol, elle, n’avait pas cotisé. Je reprends un café, il est vaillant le bougre. Si je suis son raisonnement et si un jour la misère frappe à sa porte, celle des Restos lui sera fermée puisqu’il n’a rien avancé. C’est pas pareil qu’il glousse, ce truc qu’on dit quand on n’a plus rien à dire. Je crois saisir sa définition de la solidarité : inutile et coûteuse sauf si c’est pour lui.
Je songe à quitter le bar mais je sais que le temps d’intérêt pour l’alpinisme est compté, sang et larmes seront bientôt séchés, micros et caméras vite rangés alors battons le fer.
Le type souligne qu’elle semble d’ailleurs les aimer les caméras, Madame la solitaire. Je lui dis qu’il vaut mieux qu’elle parle plutôt qu’on ne le fasse pour elle. Puis il me fait le coup des souffrances en miroir, ces milliers de migrants qui se noient en silence quand l’autre pleure à la une. Je lui demande ce qu’il fait pour leur venir en aide à ces réfugiés oubliés.
C’est quand même crétin d’aller se cailler les meules pour pas un rond. Monsieur reprend la main, ses aficionados à galopin sont ravis du poncif. J’attends le suivant, cette connerie des alpinistes à sans cesse revenir d’où ils sont partis. Je lui souffle qu’il y a des immobilismes apparents et d’autres plus profonds comme celui d’avoir son tabouret de bar réservé pour chaque jour et pour toujours. Voici venu, c’était inévitable, le temps de parler des rêves de nos vies, de ce qui est vertueux et de ce qui ne sert à rien, je sens que nos échelles vont s’inverser. Il me récite sa vérité, celle des goûts de chacun qui ne se valent pas, celle de la suprématie de ses choix. Je récite la mienne, celle de l’idiotie absolue qui consiste à classer les rêves, à noter les goûts, à juger les passions, du foot au désert, de la philatélie au Nanga Parbat. En fait, je n’ai pas d’échelle. Je tente d’incarner le propos et lui demande quels sont ses rêves, à lui.

Le type souligne qu’elle semble d’ailleurs les aimer les caméras, Madame la solitaire. Je lui dis qu’il vaut mieux qu’elle parle plutôt qu’on ne le fasse pour elle.

Il me dit qu’il n’a pas les moyens de rêver. Je dis non, trop facile le couplet du faux misérable. Certains alpinistes vendent leur maison pour grimper. Jamais les rêves ne s’indexeront au RIB, c’est presque le contraire. Alors il me classe ses besoins. Déjà, qu’on ne l’emmerde pas. Je lui chuchote qu’il a comme des exigences d’alpiniste, c’est un premier pas. Boire son café tous les matins, ici, à refaire le monde. Je lui demande comment on peut connaître le monde, le faire et le refaire, cloué ici. Il me désigne la télé d’un coup de menton. Et que ça dure comme ça le plus longtemps possible conclue-t-il. Décidément, la liste de ses envies est celle d’un himalayiste endurant. Et surtout, il avait oublié, c’est le plus important, qu’il ne lui arrive jamais rien. C’est là que nos hymnes se désaccordent. Il y a des gens, comme ça, dont le but premier est de se préserver, qu’il ne leur arrive jamais rien, objectif auquel ils accèdent avec talent, réconfortés ça et là par ce qui survient péniblement à ceux ayant fait le choix d’accepter qu’il leur arrive quelque chose, le pire s’il le faut. Chacun porte en lui sa définition de vivre et d’exister. Le type du bar a la sienne, lui et sa certitude vivront vieux, ne pas s’aventurer, c’est comme le formol, ça endort et ça conserve. Il en a le droit mais qu’il laisse les autres jouer.
Je dis poliment au revoir et je sors au grand air.
J’observe ce bar une dernière fois. Dans quelques mois, Élisabeth Revol retournera en Himalaya, c’est heureux et ça donnera du grain à moudre aux commentateurs qui commentent. Lui, le type, sera toujours là, au même tabouret. Un café, un demi sucre, l’anse à main droite.
En moi, cette furieuse envie d’aller boire un café dans mon bistrot habituel, plein d’alpinistes, ce lieu que je trouve parfois étouffant et sans horizon. En moi, presque une fierté d’appartenir, à mon niveau et en cousin lointain, à cette famille des Revol, Urubko, Bielicki, Mackiewicz, Pierre, Paul, Jacques et les autres. Il est des moments de la vie où notre identité, c’est d’être alpiniste. Il est des moments de la vie où d’être alpiniste peut suffire au bonheur.
Je me rappelle alors qu’il y a deux façons de faire avancer le monde. Dénoncer le moche et célébrer le beau. Nous autres alpinistes avons nos travers, c’est indéniable, ici un dépouillement d’opérette, une marginalité de bien nés, là cette croyance d’être les seuls à souffrir et une suffisance de classe. Je le dis assez, il nous faut être vigilant à ne pas donner la leçon, à ne pas oublier le monde. Mais nous n’avons pas à rougir de la beauté et de l’innocuité de nos agissements. L’alpinisme est une belle invention, ce ventilateur à priorités qui fait du bien à nos vies, parfois à celles des autres et qui ne fait, au fond, de mal à personne. Alors ne nous cachons pas des grincheux, n’ayons ni peur ni honte de nous agiter sur les montagnes et s’il faut nous justifier, redisons au monde comme l’inutile est essentiel, une chanson, une peinture, une hivernale au Nanga Parbat. S’il faut nous justifier encore, ne nous justifions plus. Fonçons. De travers un peu mais la tête haute.
Et si le seul prix à payer pour bien vivre nos rêves et nos existences est de supporter quelques cafés incompris, alors c’est ma tournée, ce lundi et tous les autres.
Bien serrés et dont le marc ne lit pas la vie.