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Sophie Lavaud – Le dernier sommet : pourquoi un film de montagne intéresse t-il la télé ?

Le film de montagne est un genre à part entière, avec ses codes, ses héros, ses particularités mais aussi ses tics de langage. La sortie prochaine du film Sophie Lavaud – Le dernier sommet sur Canal+, documentaire réalisé par François Damilano, est l’occasion de se demander pourquoi un film de montagne intéresse des producteurs et une chaîne de télévision. Nous avons échangé avec les co-producteurs français et suisse du film, ainsi qu’avec le directeur de programmation de Canal+ Docs, pour comprendre ce qui les intéresse dans l’histoire du Dernier Sommet, et comment ils envisagent de la raconter à un large public.

Très souvent limité à une diffusion dans les festivals spécialisés, le film de montagne ne fait que de rares incursions sur les écrans de télé ou au cinéma. Un film, c’est évidemment un réalisateur pour le fabriquer. Mais c’est aussi un ou plusieurs producteurs pour s’engager à le financer, et un diffuseur pour le montrer au public. Rares sont les réalisateurs ou alpinistes-réalisateurs à avoir pu convaincre producteurs et diffuseurs avant de partir en expé. C’est pourtant le cas de François Damilano pour son projet de film dans les pas de Sophie Lavaud, au Nanga Parbat l’été dernier. 

François Damilano devant le Nanga Parbat en juin 2023, un projet de film initié il y a plusieurs années. ©Ulysse Lefebvre

Pourquoi une telle confiance des professionnels du cinéma ? Olivier Agogué, directeur de la programmation de Canal+ Docs y répond avec une recette aussi simple que rare : « On cherche des histoires hors du commun, avec des personnes extraordinaires comme Sophie Lavaud. C’est une Madame tout le monde, une employée de bureau qui décide de gravir l’Everest. Et ça devient un destin de vie, pour quelqu’un qui n’est pas du sérail. On peut s’identifier à elle et la suivre dans sa dernière ascension qui est une promesse d’aventure, d’exploit et d’images spectaculaires. » 

Le film documentaire

Free solo, The Alpinist, 14 peaks ou encore The Dawn wall : les documentaires consacrés à la montagne qui dépassent le cadre des festivals ne sont pas légion. Si quelques films de fiction ont touché une large audience, tels que La mort suspendue ou L’ascension, le film documentaire peine à percer. Trop souvent, les « films d’expé » sont en réalité des compte-rendus filmés, qui tombent rapidement dans l’ornière du récit chronologique.

Alors, documentaire Le dernier sommet, que nous avons pu voir en avant-première aujourd’hui ? C’est l’avis de Marianne Jestaz, co-productrice avec la société Nilaya, et qui en résume les grands principes en quelques mots : « Un documentaire n’est pas un reportage, c’est un point de vue d’auteur. Il faut que le réalisateur lui-même soit totalement impliqué, avec une relation particulière à son sujet. Autrement dit : personne d’autre que lui ne peut faire ce film. C’est un regard singulier. » 

Au camp de base du Nanga Parbat, François Damilano et Sophie Lavaud observent la face à gravir. ©UL

En tournage : Damilano à la base du mur Kinshofer (5800 m). ©UL

Un documentaire
n’est pas un reportage

À entendre cette description, on peut se demander qui de mieux que François Damilano pouvait accompagner Sophie Lavaud jusqu’au sommet de son dernier sommet de plus de 8000 m ? Avec son bagage technique de haut-niveau (petit mémo), sa résistance à la haute altitude (il a déjà filmé Sophie jusqu’au sommet de l’Everest, puis au K2 jusqu’à 7000 m environ) et sa relation de confiance avec Sophie (chacun se connaît, chacun se supporte dans des situations parfois délicates), Damilano semble gagner ici sa casquette de réalisateur de documentaire.

Sacha Aranicki, co-producteur suisse du film avec Caravan Prod confirme : « C’est grâce à son excellente connaissance de l’Himalaya que François parvient à nous immerger dans un monde que peu de gens connaissent, en étant proche de nous et de Sophie qu’il connait bien ». Marianne Jestaz ajoute : « François est parvenu a sortir du film d’aventure classique, avec une vision plus artistique et la capacité à dresser un portrait de femme. Ça donne aussi la possibilité d’aller dans un endroit où très peu de gens ont la chance de pouvoir se rendre. »

Une histoire plus qu’une ascension

C’est peut-être la clé d’un documentaire portant sur l’alpinisme, a fortiori réalisé par un fort alpiniste lui-même : parvenir à se détacher des considérations trop techniques, dont sont pourtant friands les connaisseurs. « Ce n’est pas un film sur la performance mais un film sur la persévérance » clame d’ailleurs Damilano. 

Il ne fallait surtout pas « sortir » du film
avec des éléments trop didactiques

Olivier Agogué rappelle l’ingrédient essentiel : « Notre but n’est pas de raconter ce qu’est l’alpinisme, mais de raconter des histoires. J’ai presque envie de dire que peu importe le contexte dans lequel évolue le personnage. C’est le principe du « Il était une fois ». Un exemple parlant chez nous, c’est Dirty tricks, un documentaire qui se passe dans le monde professionnel du bridge, qu’on pourrait croire ennuyeux. Mais c’est un thriller incroyable, avec des petits génies des maths qui calculent tout. C’est une histoire dingue, captivante et passionnante. Quand une histoire est bien racontée, on peut se laisser embarquer dans n’importe quel univers. Dans Le dernier sommet, on va déduire des choses sur l’alpinisme et apprendre sans s’en rendre compte. Il ne fallait surtout pas « sortir » du film avec des éléments trop didactiques. » 

François subit les effets d’efforts prolongés en altitude (camp2, 6000 m). ©UL

François au sommet du Nanga Parbat (8126 m), caméra en bandoulière. ©UL

Style alpin et style cinématographique

N’en déplaise aux grincheux qui, dans le monde très fermé de l’alpinisme en style alpin ou de haut niveau, peinent à entendre que l’on puisse gravir des montagnes autrement, sans démériter : l’histoire ici racontée dépasse les considérations techniques. Ne pas confondre style alpin et style cinématographique.

Bien sûr, il n’est pas question de masquer la réalité d’une expédition lourde, bien sûr les cordes fixes, les sherpas et l’oxygène sont déterminants dans l’histoire. Marianne Jestaz : « Il est important que le spectateur prenne la mesure de la difficulté du défi et comprenne que ce n’est pas une promenade de santé ». Ou mieux : qu’il le ressente, sans qu’on lui explique.

On est même face à une mise en abîme intéressante qui mêle la réussite du sommet à la réussite du film lui-même. « Sophie est concentrée sur le sommet et oublie François. Mais lui pense bien à elle et à sa caméra, jusqu’au sommet et malgré l’hypoxie » explique Sacha Aranicki. Damilano devient un personnage de son propre film lorsqu’il intervient de temps à autre pour expliquer la complexité de filmer à haute altitude.

c’est un tournage très ambitieux

Risque d’alpiniste et risque financier

D’ailleurs, les producteurs et la chaîne ont-ils envisagé l’échec de l’ascension mais la réussite d’un film malgré tout ? Olivier Agogué : « Au même titre que Sophie, à notre petit niveau dans notre bureau au chaud, on prend le risque avec elle. On parie sur le fait que ça va le faire. Et puis on se dit que même sans sommet, il y aura une histoire à raconter ». 

Et financièrement parlant ? Sacha Aranicki est très clair : « On y va par goût du challenge et des gros projets, pas pour la rentabilité ». Marianne Jestaz confirme : « C’est un film de prestige, on a l’impression de participer à un moment important de l’histoire de l’alpinisme. Mais pour le reste, c’est un tournage très ambitieux et relativement cher. Après Canal+, on espère par exemple que la RTS (télévision suisse romande) achète le film pour aider à boucler le budget »

La montagne reste un cadre puissant pour le cinéma, avec des ressorts narratifs qui n’existent pas forcément dans d’autres disciplines que l’alpinisme. Elle met en œuvre également cet engagement dont on parle souvent, bien ressenti par la co-productrice : « On se sentait une lourde responsabilité de produire un film sur une aventure dangereuse. J’ai tremblé pendant tout le tournage. J’attendais surtout le retour de toute l’équipe ! ».

Le documentaire est parfois qualifié de cinéma du réel. La genèse de Sophie Lavaud – Le dernier sommet est un exemple rare de production aux standards du cinéma, au cœur de l’univers extraordinaire mais bien réel de l’Himalaya. À la croisée de ces deux mondes, on trouve le sel de l’aventure pour l’alpiniste et pour le réalisateur. 

Sophie Lavaud. Le dernier Sommet. Un film de François Damilano, 90mn.
Sur Canal+ le 23 mai 2024 à 21h puis à la demande sur myCanal. À suivre également en festivals.