Crime et ronflement | Ronfler, c’est dormir tout haut (Jules Renard)

Vous le connaissez forcément, ce ronfleur invétéré, celui qui est à vos côtés en refuge et qui donne le tempo d’une nuit déjà trop courte. Portrait.

Le ronfleur est un compagnon fidèle de l’alpinisme.
En montagne, une nuit sans vrombissement serait presque inquiétante.
L’habitat du ronfleur est plus volontiers le dortoir du refuge que la tente de bivouac, les bivouacs présentant cet atout suprême du choix, avec qui l’on souhaite les partager ou ne plus jamais les partager.
L’expérience aidant, il est des signes permettant de reconnaître avec un fort degré de probabilité un représentant de cette minorité audible.
Le ronfleur est ordinairement un homme. Si les femmes se sont récemment dotées des plus hautes qualités masculines dont le quad, le dimanche en survêtement ou le doigt dans le nez, elles n’ont semble-t-il pas fait du ronflement un terrain de haute lutte paritaire. Nous les en remercions.
Il a la quarantaine bien tassée, souvent cinquante. Au fur et à mesure d’une vie qui rétrécit, le voile du palais semble inversement s’épaissir. On trouve peu de jeunes ronfleurs. La Nature est bien faite, l’homme ne révèle ce talent nocturne qu’une fois la parade nuptiale derrière lui.
Sa nationalité oriente peu. Le ronflement est de tradition internationale ; sorte d’esperanto, il y a de l’universalité en lui. Il est un des rares sons émis par l’homme que l’on n’a pas jugé utile de traduire dans chaque langue, les xénophobes auraient pourtant adoré détester ceux « qui ronflent pas comme chez nous. »
Il est souvent rond, de visage et un peu de corps. La veille, on dit bonhomie. Au réveil, on dit gros tas de soupe. La nuit porte conseil. Il semble en effet qu’un léger embonpoint rende la luette, gentille la luette, plus joueuse qu’à la normale. Dans l’univers anorexique des alpinistes, c’est une donnée aisément repérable.
Il peut être barbu pensant à tort que la barbe camoufle ou isole phoniquement. On tient peut-être ici l’explication à ce que les dames ronflent moins.
Le ronfleur fait la sieste l’après-midi, au refuge. Il ne s’interroge pas sur les graves conséquences que ce choix pourrait avoir sur son désir de sommeil le soir venu. Son capital sommeil est infini et immédiatement rechargeable. Il voit dans la sieste une forme d’échauffement. La plupart du temps, il ne ronfle pas durant celle-ci. Manque d’auditoire.
Il est rarement premier de cordée. La responsabilité de l’itinéraire, l’inquiétude face aux conditions de la montagne, l’horaire à tenir ébranleraient à coup sûr sa sérénité nocturne. Pas fou. Il attend qu’on le réveille. C’est à cet instant précis qu’il commence à s’intéresser au projet du jour : « où on va déjà ? » demande-t-il en s’étirant les bras.
Le ronfleur ne porte pas de boules Quies. À quoi bon ? Il pourrait passer à côté d’un chant en canon à ajuster ou d’un concurrent à terrasser.
Il s’endort le plus souvent sur le dos, les mains croisées sur le ventre, un léger rictus de contentement. Toujours plus vite que vous, quelles que soient les stratégies que vous mettrez en place. Juste avant le ronflement, il tapote des lèvres, déglutit un peu comme une impatiente jubilation.

Le ronfleur ne porte pas de boules Quies. À quoi bon ? Il pourrait passer à côté d’un chant en canon à ajuster ou d’un concurrent à terrasser.

Il peut être sensible à votre coup de coude dans ses côtes mais assez provisoirement. Généralement, il repart de plus belle. Il y a de la résilience dans le ronflement. Si vous insistez, le ronflement se fera animal, rugissement teinté d’hostilité. Un coup de coude minuté vous lassera vite et ne vous aidera pas forcément dans votre désir d’accès au sommeil.
Le plus souvent, il dort juste à côté de vous, hasard malheureux des attributions. Dans toute cordée, il y a un chat noir, celui qui tombe systématiquement à vingt centimètres des cents décibels. Si c’est un autre que vous, alors tant mieux, et si vous détenez ce type de malchanceux dans votre cercle de compagnons de montagne, entretenez durablement cette amitié pare-feu.
Si vous ne l’avez pas identifié avant la nuit, il sera facile de le faire après. Le ronfleur arrive au petit-déjeuner, frais, dispo, heureux de sa nuit et demandant innocemment si vous l’êtes de la vôtre, condamnant au passage la caste des alpinistes de se plaindre à l’excès des nuits inconfortables en refuge. Les plus provocs d’entre eux attendent ce petit matin pour apposer leur écarteur nasal, rapport à l’hypoxie. « Plus c’est gros, plus ça passe » disent-ils en parlant air et narine. Tu m’étonnes pensez-vous. C’est une séquence de votre vie où vous toucherez du doigt ce qu’est la tentation du meurtre mais vous ne le ferez pas car ça ne se fait pas. Les ronfleurs vivent donc vieux sans aucune menace d’extinction.
Quel succès aurait un refuge affichant le choix de regrouper les ronfleurs dans un même dortoir…
Parfois discrimination et communautarisme ont du bon.