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Aux vents contraires du Groenland : un nouveau refuge Carnet d'Ocean Peak #2

Après avoir planté le décor d’une veille de départ au solstice islandais, l’heure est à la découverte d’un nouvel élément, de nouveaux compagnons de cordée et d’un nouveau refuge. Ocean Peak peut commencer. Deuxième épisode d’un carnet de bord, en toute subjectivité.

Ils sont rares ces moments où, l’âge faisant, l’on redécouvre :
l’excitation,
l’intensité,
la force,
la joie,
l’angoisse,
la peur,
le soulagement,
la curiosité,
l’emballement,
la précipitation,
l’aberration,
la nécessité, 
l’impérieuse nécessité,
d’une première fois.
– Larguer des amarres – 
Ce matin ou ce soir, allez savoir, nous quittons un jour sans nuit, avec tous un morceau de nouveauté dans la poche. Et une mer d’huile dont on découvre les calmes sillons. Une lumière surréaliste, aux couleurs automnales dans l’été austral pour l’embraser. Une boule de feu roule sur l’horizon. L’inconnu enfin.

Premières manoeuvres. ©Ulysse Lefebvre

Quitter la Terre. ©Ulysse Lefebvre

Un refuge qui peu à peu
étouffe les aspirations des marins d’eau douce,
dévore leurs fantasmes de papier

Et un nouveau refuge d’abord. De 16m. Trifon de son p’tit nom. Lévrier des mers, à son bord nous sommes prêts à filer sans arrêt vers la terre lointaine des Vikings. Mais sans pause non plus. Sans pouce levé pour s’arrêter. Allez s’teuplait, j’en peux plus de gerber… Pas de répit après les quelques heures de glisse sur le disque parfait de l’Atlantique au repos. Le bateau, c’est un refuge qu’on découvre, dans les moindres recoins de ses bannettes, où l’on se réfugie au plus vite allongés. Que l’on découvre dans chacune de ses arrières-planches, des placards à provisions au caisson du moteur en passant par les planchers qu’il faut de temps en temps pomper. Un poul qui bat et nous abat. Blam, blam.

Un refuge qui peu à peu étouffe les aspirations des marins d’eau douce, dévore leurs fantasmes de littérature. Lire Moitessier, Tabarly, Autissier ou Janichon c’est beau. Passer une semaine dans l’Atlantique Nord, même par beau temps mais avec un putain vent de face, un odieux près, un enfoiré de flux d’ouest, c’est recoller à la réalité. Oublier ses fantasmes de la navigation et apprendre des marins, des vrais. Et délaisser le carré où l’on s’imaginait rêvasser, écrire, lire, discuter. Non, il faut contenir cet estomac qui se fait la malle. S’allonger. Couché pas bouger. 

Tourne-disque : Trifon, tête de lecture des sillons de l’Atlantique. ©Ulysse Lefebvre

Depuis la bannette, en levant à peine la tête. ©Ulysse Lefebvre

C’est justement une nouvelle épopée pour eux, affublés de rigolos que nous sommes, nous autres montagnards au pied alpin. Les seules fois où nous naviguons, c’est à vue, au pif, à peu près, dans quelque étendue d’altitude embrumée, par jour blanc ou brouillard persistant. Jamais sur cet élément mouvant qu’est l’océan. Jamais dans les brumes d’Islande, racontées par Loti et ses pêcheurs. Cette fois, nos amis marins s’embarquent pour une traversée pas si longue (entre quatre et sept jours selons les pronostics, eux-mêmes envisagés selon les vents). Mais comment tenir un équipage dont le degré d’utilité frise le ridicule ? Comment ne compter que sur trois sur six pour mener cette lourde barque à bon port, quand bien même on en trouverait un là-bas, au loin ?

Premières nausées. ©Ulysse Lefebvre

Premiers déséquilibres. ©Ulysse Lefebvre

Premiers quarts esquivés. ©Ulysse Lefebvre

Première mouette pêchée. ©Ulysse Lefebvre

Des marins qui forment une nouvelle équipe aussi, n’ayant que peu ou prou navigué ensemble. Marta Capitaine, à la décision et l’action. Pierre et Alberto à l’exécution. Marta gère tout, pense à tout, vérifie tout, a de la patience pour tout, et surtout avec nous. Et de la bienveillance aussi, lorsqu’après les 24 premières heures, et des quarts à peine respectés cause nausées, nos noms s’effacent du planning pour ne laisser que le trio marinier. Sans parler d’Alberto toujours le premier pour aller réparer. Premiers réglages de GV. Premiers rigs à décoincer. Sans parler de Pierre devenu Pierro, devenu cuistot. N’avez-vous jamais éprouvé l’indicible bonheur d’une purée de pommes de terre livrée, distribuée avec attention dans votre main fragile, tendue depuis la bannette, fébrile ?

Pile : par beau temps. ©Ulysse Lefebvre

Face : aux premières réparations chahutées. ©Ulysse Lefebvre

Et soudain la vie. Une autre. La rencontre, inattendue mais espérée. La rencontre avec l’animal, globicéphale. Curieux, avide, sauvage, joueur, désinvolte. Du vivant, enfin, dans l’immense diamant d’acier, poli par notre coque depuis 24 heures déjà, au premier matin du premier quart. Trait noir d’un aileron, balafre dans un métal de tous les bleus. Et qui le fend. Dans le désordre apparent du près, lorsque ça tape et que ça claque, que ça monte et que ça descend, décolle et s’écrase à contre-sens de la houle. C’est le chaos des titans, qui semble durer quelques centaines de milles d’éternité. Nous avons le nez pointé vers les nœuds, coulants d’anxiété, les voiles gonflées d’aspirations à l’inconnu. Alors on joue avec les dauphins avant de les laisser s’en retourner. Ils ont mieux à faire que convoyer quelques humains pressés.

Et puis soudain la baleine. Au loin, discrète, elle bien raison. Juste un jet d’évan, l’instant d’avant, puis plus rien. L’apparition s’est évanouie. On le pourrait aussi de sa beauté.

Aube sur globe. ©Ulysse Lefebvre

Aube sur globicéphale. ©Ulysse Lefebvre

Perdu dans l’Himalaya, les forces telluriques écrasent tout. Vous propulsent au rang de grain de sable parmi les géants d’une autre ère. Un souffle pourrait vous balayer, en un courant d’air. Ici, dans le ventre de l’Atlantique, ce sont les milliards de milliards de litres d’eau qui vous noient. Vous digèrent et vous lessivent. Gouttes de rosée sur coquille de noix entre deux rives. Le menu d’un grand restaurant. Notre plat de résistance est pourtant consistant, avec 900m de granite à dévorer aussitôt l’autre côté abordé. Bon sang c’est dans longtemps. Comment garder le corps résistant, la force, la souplesse ?

©Ulysse Lefebvre

Il faut réinventer les exercices. Revoir sa routine d’entraînement et utiliser le bateau comme salle de muscu ou de gym. Souvent à bord, les bras s’entretiennent mais les cuisses fondent comme les glaciers du Groenland, à vue d’oeil. Il faudra pourtant pousser sur les pieds, en plus de tirer sur les bras. Il faut donc s’économiser, se reposer, se divertir, pêcher, discuter lors des longs moments partagés sur le pont et ses quarts à palabres. C’est là qu’on refait le monde qui s’étire à nos pieds. C’est là qu’on en prend plein la gueule et qu’on en redemande, sourire aux lèvres, l’inquiétude nichée quelque part derrière les certitudes. Mais quand même, ça tape fort là non ?

À suivre…

Le vent se lève… ©Ulysse Lefebvre

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