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Aux vents contraires du Groenland – Le départ Carnet d'Ocean Peak #1

L’été dernier, l’équipe du projet Ocean Peak a largué les amarres depuis La Rochelle, pour convoyer son voilier vers l’Islande, point de départ d’un mois d’expédition au sud du Groenland. Alors que le solstice repousse la nuit plus qu’ailleurs par 64° Nord, l’équipage composé de navigateurs et de montagnards s’apprête à se lancer dans la traversée vers le cap Farewell, vers une paroi immense à grimper, le Saft Wall. Premier épisode d’un carnet de voyage, à la veille du départ de Reykjavik, un jour sans nuit. 

Tout départ répond à une question. Ou n’est qu’un relais vers d’autres points d’interrogations. Mais qu’importe, l’intonation est là. L’injonction.
Prendre le large, n’est pas anodin. Grimper des montagnes n’est pas qu’une conquète inutile. Surtout avec dans l’objectif de se retrouver au pied du mur, avant de le grimper.
À ce stade de l’expé, à la veille de prendre la mer, il est un peu tard pour chercher les raisons du départ, les motivations de chacun à partir. D’autant qu’elles sont souvent obscures, opaques, entremêlées avec des aspirations officielles, couvertes par les discours rôdés : la liberté, la découverte, le dépassement de soi… Et ne me parlez pas de « sortir de sa zone de confort », s’il vous plait !

Trifon, 16m. L’océan, infini. ©Ulysse Lefebvre

Ce jour là, comme toujours, il était seul devant nous six. Fier de ses quelques milliards de milliards de milliards d’hectolitres cubes.
Il paraît qu’un corps humain est constitué essentiellement d’eau, à 65% précisément. Nous sommes donc six bouteilles à la mer, pleines cependant, prêtes à embarquer, prêtes à se diluer dans plus vaste que leurs 45 litres respectifs, dans l’Atlantique Nord. En ce 20 juin 2019, à Reykjavik, le jour n’est qu’une longue claque de soleil. La nuit comme un lointain souvenir. L’étoile chatouille à peine les lignes de crêtes alentours avant de repartir de plus belle, pour relancer d’autant, en lumière. Pour voir.

Au loin derrière les garde-fous. ©Ulysse Lefebvre

Au poker menteur, je tente de déceler les motivations de chacun. De trouver ce qui dans les membres de notre équipe hétéroclite, réunie autour du projet Ocean Peak, peut bien les pousser à prendre le large une semaine durant, au péril de leurs oreilles internes et de leurs estomacs soudain externes.
Pourquoi monter sur ce fier rafiot pour atteindre le Groenland, avant de tenter de grimper quelques grandes parois, rencontrer les Inuits, caresser les icebergs, quand un vol en avion, suivi d’un saut de puce en hélico vous amène au coeur de la Terre Verte ?

Le Saft Wall
à l’extrême Sud du Groenland
est une paroi de 900m

Christophe Dumarest n’a plus rien à prouver en montagne. Mais en mer ? Et en big wall ? Il me rappelle ses aventures à Trango, au Pakistan. « Flamme éternelle » qui reste son climax bigwallien. Il semble qu’il en ait encore, du big à retordre. Le Saft Wall, dans le Prins Christians Sund fjord, à l’extrême Sud du Groenland, est une paroi de 900m de haut déflorée par une cordée d’anglais, Steve McClure et Miles Gibson. Elle est rayée à nouveau par le trio Daudet-Vanhee-Oddo en 2016. C’est un sacré morceau qui attise l’appétit de l’alpiniste annécien. L’ouverture pour objectif. Et pourquoi pas la répétition d’autres voies mythiques, telle que Moby Dick quelques fjords plus loin…

Il n’est encore qu’un rêve lointain, mais le Saft Wall est bien là. ©Ulysse Lefebvre

Dans son sillage, Baptiste Dherbilly est un acharné de grimpe. Taquineur de 9a (« J’ai réalisé un rêve de gosse en répétant Salamandre, un 9a+ de Fred Rouhling»), il appartient à cette famille de grimpeurs ultra doués, fins techniciens et poids-plume. Qu’en sera t-il après une longue navigation qui aura affaibli les muscles les plus gainés ? Avec son niveau et sa détermination, il est une Formule 1 aux côtés du 4×4 Dumarest. 

Côté marins, la capitaine Guemes, est une énigme à bien des égards. Ingénieure grenobloise, Marta à grandi entre Valencia et Lanzarote. Navigatrice émérite issue de l’école des Glénants, elle a participé à la mini-transat, qui n’a de mini que le nom, puisqu’elle emmène des marins par-delà l’Atlantique à bord de minuscules esquifs de 6,50m. Pourquoi diable partir aujourd’hui dans l’Atlantique Nord vers des terres bien moins accueillantes que les Açores ou la Guadeloupe ? Qui plus est avec une équipe de bras cassés alpins ? « Mais t’es relou Ulysse Lefebvre avec tes questions ! » Il paraît ouai…

L’apprentissage de Baptiste par Marta. Ou quand les cordes deviennent bouts. ©Ulysse Lefebvre

Des lignes, des voies, des sillages dans les topos… ©Ulysse Lefebvre

Quant à Pierre Revol, il faut s’imaginer Corto Maltese qui aurait bossé aux Inrocks et aurait une référence musicale, cinématographique ou littéraire pour chaque situation ou conversation : « On se regarde Elephant Man les gars ? Je ne suis pas un monstre… » Ouai attends, on vomit et on revient. Sans prétention aucune, sauf peut-être celle d’échanger et d’avoir l’avis de son interlocuteur. Une bonne définition de la conversation. Ce qui est toujours utile, notamment pendant les quarts. Ah oui, accessoirement le gaillard a lui aussi couru la Mini-transat, entre deux arrachages de dents, tout dentiste qu’il est. Sans mentir.

Pierre « Manoeuvre » Revol. ©Ulysse Lefebvre

Et comment finir ce tableau sans parler d’Alberto ! Un gars énervant. Brillant. Avec son jean et ses sneakers, il fait figure de touriste sur le pont, lorsque nous autres, marin-alpinistes d’eau douce, sommes engoncés dans nos tenues de quart alors que le soleil brille et que la mer est d’huile.
Alberto est détendu, avec son clope au bec. Alberto voit tout, Alberto analyse tout, Alberto comprend tout. Ingénieur dans un truc pas clair pour le commun des mortels (éléctricité ? physique ? magie ?), il est surtout l’un des plus talentueux marins italiens du moment. Il revient tout juste, vainqueur, de la Mini-Fastnet. Ah oui aussi : Alberto est curieux de tout et c’en est parfois gênant « Hey ça sert à quoi ce bouton là sur ton appareil photo ? » Putain j’en sais rien…

Alberto « il geniale » Riva. ©Ulysse Lefebvre

Partir le jour le plus long implique surtout des jours sans nuits. Elles sont facilement blanches à Rykjavik car il faut bien galvaniser le moral des troupes avant de larguer les amarres. Et la ville est riche de petits troquets où l’on se rêve marin de passage, écumeur de rades enfumés, baroudeur de port en port.

Et les marins doivent penser à tout.
Et les grimpeurs s’inquiètent de ne servir à rien.

En réalité, la mer nous obsède et nous tend. Et le port de Harpa, avec ses façades de verre ultra-moderne est loin de l’image d’Epinal du petit port ancestral. Et les marins doivent penser à tout. Et les grimpeurs s’inquiètent de ne servir à rien. Et puis on sera malades de toutes façons hein… Alors on s’active. Sur le bateau on vérifie les derniers réglages du moteur, on met la paperasse en règle avec les douaniers, on fait les stocks de nourriture.

Les frontières existent aussi en mer, il parait. ©Ulysse Lefebvre

Pour partir ? Un zig, un zag, et zou. ©Ulysse Lefebvre

Sur le ponton, on étale la quincaillerie pour faire, déjà, des sacs de grimpe prêts à l’emploi, on monte le portaledge, on répartit les cordes. Sur le bateau voisin, les marins partent aussi vers le Groenland. Mais les vents s’annoncent contraires, de face, au près. Il ne faut pas se presser et ces marins là partiront dans 5 ou 6 jours pour laisser passer l’épisode. Nous, nous jouons le jeu des aventuriers pressés, 30 jours de dispo, pas un de plus. On doit y aller. Et tant pis s’il faut tirer des bords carrés pour avancer. L’important est de se mettre en mouvement. 
Au matin du départ, la mer est d’huile. Signe de bienvenue ? Calme avant la tempête ? On s’en fout on verra bien ….

Port à ledge. ©Ulysse Lefebvre

Cames à l’eau. ©Ulysse Lefebvre

Ambition ou précaution ? ©Ulysse Lefebvre

Après sûrement trop d’obscures réflexions diurnes sur les motivations de chacun, il me semble que la seule envie de grimper ou de naviguer ne suffise pas. Il y probablement autre chose, au-delà du mouvement, au-delà du temps passé. Continuer à chercher…
C’est un truc qui perdure, que l’on soit novice d’expé ou vieux routier des baroudes.
Un élan à l’image de ce jour sans nuit.
Un souffle qui jamais ne s’éteint. Une braise qui ne demande qu’à être attisée pour devenir incendie, par tous les vents, même contraires. Une flamme plus vive à chaque pas, à chaque mile.
Brindilles que nous sommes sur coquille de noix, elle nous emporte.
Et que volent les amarres. 

À suivre…

Et que volent les amarres. ©Ulysse Lefebvre

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