L’Antarctique attire toujours les alpinistes en mal d’aventure. Pourtant, elle ne se situe pas toujours là où ils l’attendent. Partis en novembre dernier pour gravir le Spectre, un sommet bien réel, Jean Burgun, Leo Houlding et Mark Sedon n’imaginaient pas que le plus dur serait l’approche et le retour, en kite contre les vents. Récit d’un combat catabatique.

Qui a eu cette idée débile ? Rire nous soulage momentanément mais ne lève pas tous les doutes. Nous sommes désormais seuls tous les trois, Leo Houlding (grimpeur professionnel anglais), Mark Sedon (guide de montagne néo-zélandais) et moi-même (touriste français). Le Twin Otter vient de nous déposer à sa limite d’autonomie à 200km du Pôle Sud avec 70 jours de vivres et des pulkas de 180kg pièce que l’on arrive même pas à bouger seuls. Il fait très froid et on n’en mène pas très large.
L’idée débile en question consiste à rejoindre en kite-ski un sommet rocheux, le Spectre, distant de 250km dans la chaine Transantarctique, y grimper, revenir à pieds et en kite (250km à nouveau) et ensuite kiter vers notre échappatoire : la base logistique d’Union Glacier à encore 1100km de distance. Mouais.

« Welcome storm » again. Nous profitons de la tempête pour enterrer 20 jours de vivres et de fioul pour notre retour d’ici un mois. Un cairn de neige et des perches en bambous (+un point gps!) marquent l’emplacement. ©Expe Spectre

Enfin au camp de base après 15 jours d’efforts et d’émotions. On distingue bien les 4 tours des « Organ pipes », le Spectre est la 3ième et plus haute avec son pilier sud haut de 750m.. ©Expe Spectre

15 jours

L’extrême éloignement de ce sommet fait qu’il n’a été gravi qu’une seule fois, par Mugs Stump en personne et son frère Ed lors d’une expé géologique en 1980. Y aller directement en avion coûterait une somme exorbitante et il a fallu trouver une solution financièrement viable et techniquement réaliste dans la courte saison australe, à savoir utiliser au maximum les vents dominants pour couvrir de grandes distances tout en charriant de lourdes charges.
La météo de cette saison 2017/18 est hélas la plus perturbée de ces 20 dernières années aux dires de guides venant régulièrement en Antarctique et on va en faire les frais.
Nous avions prévu 10 jours pour l’approche en espérant être plus rapides mais ce n’est qu’après 15 jours de lutte que, le mental un peu entamé nous installons le camp de base au pied du Spectre.
Nous n’avons pas pris de tout petits kites pour nous alléger et les vents quotidiennement violents nous ont obligés à évoluer en permanence avec des voiles plus grandes, rendues surpuissantes, sur des terrains peu recommandables de glace bleue hérissée d’obstacles et de crevasses. Concentration maximum et permanente pour éviter le carnage, grosses gamelles et ambiance « Salaire de la peur ».

Lors du retour sur le plateau, on kite à donf sur la piste damée par les tracteurs dont on distingue les traces de chenilles. Journée rentable: 120km dans la bonne direction! Sans ce vent inhabituel il nous aurait fallu 10 jours de marche..©Expe Spectre

Jean Burgun, Mark Sedon & Leo Houdling. ©Expe Spectre

Le piler Sud du Spectre, point de rencontre de nos rêves de gosses, de kiteurs et d’alpinistes. ©Expe Spectre

A ce jeu les statistiques nous donnent perdants et après avoir traversé des centaines de ponts de neige une crevasse s’ouvre sous la pulka de Leo à moins d’1km de l’arrivée. Il est catapulté en arrière malgré son kite et ne doit son salut qu’à un nœud sur la corde de la pulka coincé dans la lèvre du trou. Trois heures  seront nécessaire pour sortir la luge de 130kg pendue dans le vide 10m plus bas.
La météo dans les montagnes Transantarctiques s’avère vraiment instable, alternant toutes les 5h temps calme et glacial, couvert et doux puis vent violent, dans le désordre. Les bulletins ne servent à rien et le temps nous est désormais compté.

Sauvetage de la pulka de Leo. Pendue dans le vide il faut pourtant la vider et hisser les sacs un à un avant de la remonter. ©Expe Spectre

Lors du retour sur une portion peu (jamais?) parcourue de 350km. Cela nous a semblé long, c’est pourtant ridicule à l’échelle de ce continent vide et plus grand que l’Europe. Le vent est ici fuyant, élusif, parfois contraire. Rien ne sert de marcher, la distance d’un jour de marche se kite en une heure. On attend parfois longtemps, prêts à décamper à n’importe quelle heure. ©Expe Spectre

Mission Spectre

Notre objectif, le piler Sud du Spectre, authentique big wall de 750m n’est pas envisageable en style alpin dans ces conditions. Nous n’avons ni portaledge, ni spits, ou cordes statiques et il faut changer de plan. Leo :  «Bien qu’il ne présente pas l’esthétique parfaite du côté sud, le versant nord du Spectre est tout de même un fantastique sommet. C’est une dédale complexe de rampes de neige, de cheminées et de raides ressauts qui ne constitue pas une ligne évident vers le sommet. » Nous allons donc répéter la voie Stump, agrémentée de variantes épicées dans le haut de la face. En conditions plus mixtes qu’à l’ouverture, on a trouvé ça dur ! Festival de cheminées remplies de neige, rocher compact et rampes raides avec l’angoisse des nuages menaçants.
Au sommet la vision des deux minuscules tentes du camp, si loin, finit de nous effrayer : Nous sommes tellement isolés, tellement vulnérables ici… Allez on s’arrache car si le vent se lève on est mal. La descente est oblique pour retrouver l’axe de montée et il n’est pas question de coincer un rappel maintenant.
Enfin de retour au camp de base après 22h d’effort non-stop, les rafales commencent presque aussitôt à secouer les tentes. On se regarde mais pas besoin d’échanger nos points de vue : c’était juste !

Au sommet du Spectre le temps se bouche de plus en plus. Une seule idée: Descendre. On prend tout de même quelques minutes pour faire voler le drone qu’on a trimballé jusque là. ©Expe Spectre

Trois jours plus tard un créneau météo nous permet de grimper enfin au soleil une tour vierge adjacente au Spectre. Là encore le terrain est plus raide que prévu, le rocher plus compact et il faudra 12h aller-retour pour en venir à bout. Le crux, un infâme offwidth au fond garni de glace, demandera plus d’une heure de bataille à Leo pourtant coutumier de ce genre de blague. Les rampes que l’on pensait faciles sont des pentes à 60, 70° parfois plus, en neige inconsistante, aussi délicates à grimper qu’à protéger. Même la descente en rappel s’avère compliquée parmi les dalles immenses car les fissures sont très rares. L’élasticité de nos cordes nous permet tout juste de retoucher enfin la pente de glace au pied de la face, ouf !

Leo dans les rampes de neige lors de la première d’une tour adjacente au spectre, juste avant le crux, le « Eat-a-brit offwidth ». ©Expe Spectre

Au Spectre, pendant que le leader patine entre dalles et cheminées, les seconds se pèlent au relais en regardant arriver les gros nuages. C’est paradoxalement ce temps couvert qui rend la température supportable à l’ombre, ce qui n’est pas le cas par beau temps. ©Expe Spectre

Vent de dos

Après seulement neuf jours sur place, il est déjà temps de repartir car vu la difficulté de l’approche, il n’est pas question de rogner sur le temps dévolu au retour. Notre salut se trouve à 1400km de là, dont plus de 200km face au vent et les 80 km vérolés, détestables, du Scott Glacier. Il y a également sur le plateau une portion de 350km de no man’s land sur laquelle nous n’avons quasi aucune information et dont nous étudions le vent depuis trois ans grâce à un modèle météo, en espérant qu’il soit juste.
Nous quittons le camp de base le 13 décembre et il nous faudra 4 journées de marche harassantes avec les pulkas de plus de 110kg pour remonter le Scott Glacier, encordés, à sonder la boule au ventre des myriades de ponts de neige, dont certains atteignent 10m de large avant de retrouver un terrain plus propice à l’usage des kites.
A partir de là, nous n’allons plus marcher mais tirer des bords comme en voilier pour gagner du terrain et du dénivelé pour remonter sur le plateau. Le vent, toujours inhabituel en force comme en direction va finalement nous donner un coup de pouce quelques jours plus tard, car une longue portion qui est normalement vent de face se retrouve vent de travers, ce qui nous permet d’avaler en une journée 120km qui nous aurait demandé une dizaine de jours de marche…
Comble de chance, l’angle du vent est alors parfait pour que nous puissions utiliser la trace du convoi de ravitaillement de la station du Pôle Sud où les tracteurs sont passés il y a quelques jours. Sur cette partie tourmentée du plateau, que les conducteurs américains ont surnommé le « sastrugi national Park » en raison des innombrables congères sculptées par le vent, nous filons à plus de 30km/h sur une piste fraîchement damée comme en station de ski, totalement surréaliste !

Le Scott glacier fait partie des grands glaciers descendant du plateau polaire à travers la chaîne transantarctique (190km de long pour 20 à 30km de large). Il alimente la barrière de Ross, un glacier flottant de la taille de la France. ©Expe Spectre

Nous sommes de retour où l’avion nous a posé un mois auparavant, juste à temps pour Noël Après avoir déterré notre repas de réveillon et la bouteille de whisky gelée, nous fêtons dignement l’événement. Il nous reste encore 1100km à parcourir mais nous en avons fini avec la remontée au vent et ça va aller plus vite désormais. Il nous faut tout de même 12 jours pour traverser le « no man’s land » à cause de vents très légers et parfois défavorables.
C’est donc soulagés et excités que nous parvenons enfin dans la dernière phase du trajet, que nous savons bien ventée, le long de la voie classique du Pôle Sud. Là les grosses journées s’enchaînent à merveille et malgré certaines portions de neige dure travaillée par le vent nous parcourons près de 650km en 4 jours (pas de record pour autant car cette distance a été kitée par le canadien Frédéric Dion en 25h il y a quelques années !)
Ce sont les journées auxquelles on rêvait depuis des années : bien toilés avec nos plus grands kites montés sur des lignes de 65m, nous avançons pendant des heures et des heures, confortablement car nous avons désormais le vent dans le dos. On se goinfre de kilomètres, enfin !
Afin de rejoindre directement la base d’Union Glacier notre point d’arrivée nous choisissons pour les derniers 60km un itinéraire original, à travers la dernière chaîne de montagne, The Heritage range, et à proximité des mythiques Patriot hills. Deux derniers cols, passés à la hussarde dans le vent turbulent des montagnes, et nous posons les voiles une dernière fois à 5km de la base quittée 51 jours plus tôt. Nous rêvons de salade et de bières fraîches, mais malgré nos efforts, nous allons être en retard pour l’excellent buffet servi à 19h, angoisse totale !
Heureusement, avertis par un Twin Otter en approche, les cuistots nous ont gardé un copieux repas et, hirsutes et puants, nous sommes chaleureusement accueillis par l’équipe de la base. Pari gagné !
L’Antarctique, qui n’a que faire des trois minuscules guignols en tenue flashy que nous sommes, nous a laissé passer non sans montrer un peu les dents. Malgré la technique moderne, les moyens de communications, nous restons des particules étrangères sur ce continent de folie. « Nothing is conquered, Nature always win » comme dit mon ami Bruce Corrie par qui j’ai rencontré Leo il y a trois ans. Si ce n’était déjà ma conviction, ça le deviendrait assurément !

 

Plus d’infos sur spectreexpedition.com en attendant un film pour cet automne.
Et surtout merci à nos partenaires : Berghaus, Mount Everest Foundation, Sir Wally Herbert Award, Scarpa, Sea to Summit, FirePot, The outward bound Trust, magasin King’s Sports de Vallouise.

nous restons des particules étrangères sur ce continent de folie

Sur son trône de glace, Leo rêve de conquérir le monde… ©Expe Spectre