Une nuit étoilée au col du Géant, des éclairs au loin sur la plaine du Pô, des chutes de pierres qui résonnent dans l’obscurité… Dans L’Esprit de cordée, le guide François Damilano et le physicien Étienne Klein reviennent sur leur traversée des Grandes Jorasses, déjà racontée en images dans le film du même nom. Au premier jour, avant même d’attaquer les arêtes, il faut décider de partir et se lancer de nuit vers les arêtes de Rochefort, encordés. Extraits de ce récit croisé, en librairie le 7 octobre 2026.
Premier jour, 19 juillet
Les arêtes de Rochefort
4 heures. Col du Géant. 3 350 mètres.
François Damilano – Le ciel est intensément étoilé.
Au départ du col du Géant, nous sommes déjà en panorama au-dessus de la Vallée d’Aoste et des Préalpes italiennes. Les montagnes d’ombres dessinent un paysage en camaïeu de noir. Au sud, des éclairs s’illuminent fugacement. L’été, il est fréquent d’apercevoir les orages lointains qui éclatent au-dessus de la plaine du Pô surchauffée. Je préférerais ne pas les voir. C’est assez spectaculaire mais chacun est concentré sur l’ajustement de son matériel avant de traverser le glacier. Serrer le harnais, vérifier le positionnement des accessoires sur les porte-matériels, bloquer les lanières des crampons, ajuster les bretelles du sac à dos, inspecter les nœuds.
— Nous voici encordés.
— Nous sommes encordés, il nous reste à nous accorder, mon cher Étienne.
Il me faut faire bonne figure. Malgré ce réveil au cœur de la nuit, Étienne est d’humeur badine et me gratifie d’un sourire un peu narquois.
— Tu es en forme, mon cher François.
— En alpinisme, la légèreté est autant un atout qu’une politesse.
À nos côtés, une deuxième cordée dédiée au tournage du film. Ulysse Lefebvre, avec qui j’ai déjà partagé nombre de reportages et tournages dans les Alpes et en Himalaya. Je sais son pied et son œil sûrs. Et, pour assurer sa sécurité et son autonomie de mouvement, Vincent Sprungli, mon vieux complice – brillant alpiniste, champion de parapente. Notre fraternité est indéfectible, notre confiance totale.
Je connais bien notre itinéraire du jour : longer le col du Géant pour atteindre le pied des contreforts de la dent du Géant, monter à la « salle à manger » – je voudrais y arriver au lever du jour –, traverser l’intégralité des arêtes de Rochefort, rejoindre en rappel le col des Grandes Jorasses. Au col, nous pourrons passer une première nuit dans l’abri Canzio, minuscule demi-tonneau de tôle perché sur une brèche ventée à 3 800 mètres d’altitude.
L’approche glaciaire ne devrait être qu’une formalité, mais nos frontales décèlent d’immenses crevasses qui barrent la trace. Il faut sauter quelques trous noirs ou entreprendre de larges circonvolutions pour éviter les plus grands abîmes. Déjà du temps consommé, déjà des efforts déployés. Étienne est enthousiasmé par ce départ nocturne.
Alentour, des chutes de pierres sonorisent le décor. Je les entends distinctement. Je sais que Vincent les entend aussi. Vincent sait que je les entends et que je sais qu’il sait. Nous ne pipons mot. Nous partageons la vigilance mais devinons que si l’un parle, ce sera sans doute pour évoquer – déjà – un repli.
Avançons un peu. Tant que l’ascension n’est pas vraiment commencée, le demi-tour est facilement possible. Jusqu’à l’aiguille de Rochefort, le premier 4 000 de notre série, revenir sur nos pas ne posera pas de difficultés importantes. Vincent et moi connaissons les points de bascule, les étapes de non-retour. Mais rien n’est dit, tout est euphémisé. Allons.
Je vais être sur le fil.
La décision du départ en ce milieu de juillet aurait probablement été différente s’il n’y avait pas eu la volonté de faire un film, si je m’étais abstenu d’ajouter un défi au projet. L’équation quotidienne que doit résoudre un guide, c’est l’alignement des contraintes.
Mais pourquoi diable m’en rajouter une ? En conséquence, alors qu’Étienne s’est rendu disponible une grande partie de l’été pour s’offrir cette ascension, tout n’est pas parfaitement aligné : son acclimatation à l’altitude est limitée et les cartes annoncent le passage d’un front perturbé en marge du massif du Mont-Blanc pour la soirée.
Chercher la synchronie totale
est une illusion, un premier pas
vers la paralysie décisionnelle
En conscience, j’ai pris la décision de partir car il ne sera plus possible ultérieurement de profiter de la disponibilité de notre petite équipe de tournage, et la canicule du printemps qui se prolonge dans l’été est en train d’accélérer la dégradation des conditions de la montagne. J’ai abaissé la marge de confort et fait un pari. Je sais que les alignements parfaits sont l’exception.
En réalité, chercher la synchronie totale est une illusion, un premier pas vers la paralysie décisionnelle. Reste à savoir comment passer d’une vision idéale – la rationalité pure – à une décision pragmatique – le compromis acceptable. C’est l’essence de notre métier. Le guide cherche à satisfaire certains seuils plutôt qu’attendre indéfiniment une solution parfaite.
En partant ce matin, j’ai saisi ce qui me semble une fenêtre d’opportunité même si elle n’est pas pleinement confortable. J’ai une contrainte non négociable – la sécurité – et je hiérarchise les autres comme des variables d’ajustement : le ciel immaculé qui ôterait toute inquiétude ou l’acclimatation aboutie d’Étienne qui augmenterait son plaisir de grimpe. En haute montagne, résoudre les injonctions contradictoires est la norme. Le risque calculé doit simplement rester inférieur au risque résiduel. Et ce risque est partagé.
— Je te fais entièrement confiance, même si me revient en mémoire cette réplique de Jean Gabin dans Le Cave se rebiffe : « Depuis Adam se laissant enlever une côte, jusqu’à Napoléon attendant Grouchy, toutes les grandes affaires qui ont foiré étaient basées sur la confiance. »
Cette confiance oblige mais ne cesse de m’interroger sur la force de l’image de celui qui va devant.
Je liste mes atouts. Je connais parfaitement l’itinéraire pour l’avoir parcouru de nombreuses fois et en avoir rédigé plusieurs descriptifs. J’ai la compétence et l’expérience pour en assurer et assumer le guidage. Je suis affûté et motivé. J’ai précédemment partagé une longue ascension avec Étienne qui m’avait épaté par son adaptabilité et son endurance. Il est en bonne forme physique et très enthousiaste. Enfin, paradoxalement la contrainte du film nous fera grimper en compagnie de deux alliés chevronnés avec qui assumer manoeuvres et charge. Et par d’autres grimpeurs, je sais les conditions de l’approche et du retour glaciaire « acceptables ».
Je liste mes interrogations. C’est une ascension dont l’ampleur et la complexité risquent de surprendre Étienne. La captation d’images ajoutera le poids d’un regard et ralentira obligatoirement la progression. Quant aux échappatoires habituelles en milieu d’itinéraire, elles ne sont plus praticables : le versant nord est trop crevassé et la paroi sud crache des pierres. Je mise sur les ressources de notre (nos) cordée(s). La canicule ? Là-haut, nous naviguerons au-dessus de 4 000 mètres, une altitude où la montagne est encore épargnée ; l’expérience me dit que nous n’aurons pas si chaud.
toutes les grandes affaires qui ont foiré
étaient basées sur la confiance
Je mise sur les ressources de notre (nos) cordée(s). La canicule ? Là-haut, nous naviguerons au-dessus de 4 000 mètres, une altitude où la montagne est encore épargnée ; l’expérience me dit que nous n’aurons pas si chaud. En consultant les applications météo, je parie que l’orage circulera plus au sud et évitera le Mont-Blanc. Ma motivation se rassure avec le vieil aphorisme des grimpeurs : « Qui regarde trop la météo reste au bistrot ! » En d’autres termes, je me convaincs d’oublier l’illusion d’une conjoncture idéale.
Je tente de concilier un « constat honnête » – la situation n’est pas irréprochable, mais elle entre dans notre fenêtre de faisabilité – avec une maîtrise du « seuil de risque ». Si un seul paramètre vire au rouge, nous ferons demi-tour.
En vivant l’ascension, il sera toujours temps de valider mes choix. D’où la valorisation de cette inélégante expression chère aux alpinistes : « faire un hold-up », pour exprimer l’opportunisme à se couler dans un trou de souris qui ne s’annonçait pas clairement, là où d’autres (la plupart) n’ont pas osé. Une survalorisation du pari sur le travail de renoncement, bien ancrée en moi.
Ce matin, je choisis l’action. Bien que la période soit caniculaire, bien que la météo soit incertaine, je décide du départ. Je ne veux pas décevoir Étienne, je ne veux pas renoncer au film… Je me fonds dans mon « biais d’habitude » en me remémorant toutes mes traversées réussies.
Parce qu’elle a directement à voir avec l’idée d’aventure,
l’incertitude distille à mes yeux quelque chose
de psychiquement dopant
EK – Je me sens bien, physiquement en forme, mentalement excité. Alors même que je débarque tout juste de Paris, je suis surpris de ne pas éprouver de difficultés liées au manque d’acclimatation. La météo semble parfaite, le cadre est évidemment sublime, bref, tout est là pour que soit offert à mon « être au monde » une sorte de saut quantique jubilatoire.
Je vois bien à sa tête que François n’est pas sur la même longueur d’onde. Manifestement, il s’interroge, son esprit tangente même la grosse gamberge, mais je me garde de lui demander ce qui le préoccupe. Il faut dire qu’en montagne, je n’aime pas trop savoir à l’avance ce qui nous attend. Parce qu’elle a directement à voir avec l’idée d’aventure, l’incertitude distille à mes yeux quelque chose de psychiquement dopant. À condition, bien sûr, qu’elle ne dépasse pas certaines bornes. Or je ne vois autour de moi rien qui laisserait présager que les choses pourraient mal tourner. Bref, en moi, y a de la joie.





