Le 15 août dernier, à la fête des guides de Chamonix, il était bien présent, corde et piolet autour de l’épaule, pour poser avec ses camarades sur le parvis de l’église, entouré de sa famille, dont son arrière petit-fils. A 101 ans, Fernand Pareau était le doyen de la compagnie des guides de Chamonix. Un métier que ce Vosgien d’origine a exercé avec une passion contagieuse, ouvrant les portes de la haute montagne à des centaines de clients. Fernand Pareau est décédé ce matin, 15 octobre. Nous lui avions consacré un portrait il y a quelques semaines à peine, article que nous republions en son hommage.
Quand il est arrivé en unité de soins de longue durée à Sallanches, il y a quelques mois, Fernand Pareau a été accueilli par un médecin qui connaissait sa profession. « Alors, vous étiez guide, M. Pareau ? – Non, je SUIS guide », a rétorqué le centenaire, le regard toujours pétillant malgré quelques problèmes de vue. Il faut dire que ça ne fait pas si longtemps qu’il a rangé les crampons. François-Éric Cormier, le fils de sa compagne, raconte que Fernand avait 94 ans quand il a guidé pour la dernière fois – une randonnée avec l’un de ses tout premiers clients -, 88 ans pour sa dernière descente de la vallée Blanche, 80 ans pour ses adieux au mont Blanc…
Voilà ce qu’on appelle une vocation ! Et pourtant, rien ne prédestinait le jeune Fernand Pareau à devenir guide à la célèbre Chamonix. C’est ce que relate sa petite-fille Camille Cormier, qui a consigné les souvenirs de son Papy dans un livre publié à l’occasion de son centenaire*.
Fernand voit le jour le 21 janvier 1925, bien loin du massif du Mont-Blanc, dans petit village des Vosges du nom de Ban-de-Laveline, dont l’altitude maximale ne dépasse pas 1031 mètres. Il a deux grandes sœurs. Son père travaille pour une entreprise de transport de bois, sa mère dans une filature, missions auxquelles s’ajoutent les travaux des champs. À douze ans, fin de l’école pour le garçon, qui commence à travailler dans une scierie.
Deux ans plus tard, la Seconde Guerre mondiale éclate. On est à quelques kilomètres seulement de la frontière allemande, et la famille passera de nombreuses nuits à la cave pendant les bombardements alliés. Comme beaucoup d’autres jeunes, Fernand doit creuser des tranchées pour les occupants, avant d’être carrément envoyé en Allemagne comme travailleur forcé, en 1944. Après un voyage effrayant dans un wagon à bestiaux jusqu’à Baden-Baden, il se retrouve dans une ferme, homme à tout faire, du matin au soir. Il souffre énormément de n’avoir aucune nouvelle de ses proches.
à 14 ans, la Seconde Guerre mondiale éclate.
fernand doit creuser des tranchées pour les occupants
En avril 1945, les Américains débarquent, c’est enfin l’heure du retour, à pied jusqu’à son village, où il découvre que tout a été détruit. Ses parents ont pu trouver refuge un peu plus loin, mais la famille n’a plus rien. Fernand, vingt ans tout juste, décide alors de rejoindre sa soeur Marie. Celle-ci travaille au service d’une riche famille qui s’est installée pendant la guerre dans sa résidence secondaire à… Argentière !
Et voilà comment le jeune Vosgien se retrouve dans la vallée de Chamonix, qu’il ne va plus quitter. Il trouve vite du travail, de nouveau dans une scierie, mais aussi comme « fabricant » de glace : les frigidaires n’existant pas encore, de nombreux hôtels sont demandeurs de ces gros pains de glace directement débités au pied des glaciers, et parfois transportés en train jusqu’à Paris !
Il fait son stage d’aspirant-guide en 1953
sous la direction d’Armand Charlet
Mais Fernand commence à lever la tête un peu plus haut, et à s’intéresser à l’alpinisme. En 1947, il a épousé Hélène Ravanel, dont le père et les deux frères sont guides. Le mari de sa sœur, Léon Bellin, est guide également. Il a donc maintes occasions d’aller grimper, et finit lui aussi par se lancer dans cette carrière. Il fait son stage d’aspirant-guide en 1953 sous la direction d’Armand Charlet, et valide son diplôme trois ans plus tard, intégrant directement la compagnie des guides.
Certes, ce n’est pas un natif, mais depuis peu, l’institution chamoniarde a su assouplir ses critères, ouvrant ses rangs à un certain Roger Frison-Roche dès 1930, puis dans l’après-guerre, à « étrangers » tels que le marseillais Gaston Rébuffat ou le grenoblois Lionel Terray. Des figures qui contribuent à faire du guide de haute montagne un « mythe ».
Pour autant, conduire des clients en altitude ne suffit pas à subvenir aux besoins d’une famille de quatre personnes – Fernand et Hélène sont parents de deux garçons, Gilbert et Yves, nés en 1951 et 1954. Hélène décroche un emploi de chef de gare au Buet, petit hameau situé entre le col des Montets et Vallorcine. C’est donc tout naturellement que Fernand assure le déneigement des voies. Interminable mission à cette époque révolue où la neige pouvait tomber dès le mois de septembre et s’installer jusqu’en mai…
En 1959, la famille déménage à l’autre bout de la ligne de chemin de fer, à la gare de Servoz. C’est tout près de là, au hameau du Lac, qu’ils réussissent à acheter un terrain, sur lequel Fernand mettra deux ans à construire son chalet de ses mains – et avec l’aide de nombreux amis – y passant souvent une partie de ses nuits. En 1963, la maison est terminée.
une maison ouverte à tous,
notamment aux clients de Fernand
qui deviennent des amis,
voire des adeptes
Une maison ouverte à tous, et notamment aux clients de Fernand qui, pour beaucoup, deviennent des amis, voire des adeptes. C’est ainsi qu’un certain Raoul Damilano, originaire du Mans, décide de monter une section du club alpin français dans sa ville d’origine après quelques courses à Chamonix. Fernand en sera l’un des accompagnateurs les plus fidèles, encadrant de nombreux stages.
L’alpiniste François Damilano – fils de Raoul – se souvient de ses vacances à Chamonix, chez les Pareau. Dans le jardin, plusieurs petits mazots, dont le jeune François s’amuse à faire le tour en « artif », avec des étriers fournis par Fernand, qui lui prête aussi ses jumelles pour regarder les sommets alentour.
Des moments qui ont compté : « Enfant, j’avais deux héros. Le premier était imaginaire, Apoutsiak, petit garçon inuit aux aventures racontées par Paul-Emile Victor. Le second était dans la vraie vie. Je le rencontrais chaque été, il partait vers ces hautes montagnes qui me fascinaient, forcément invulnérable puisqu’il en revenait toujours. Fernand. […] C’est sûr, il a été déterminant dans ma trajectoire », raconte dans sa biographie François Damilano**, qui à son tour est devenu guide, mais aussi éditeur de topos, auteur et cinéaste de montagne.
Le jeune François Damilano et Fernand Pareau devant le glacier Blanc, en 1969. ©Raoul Damilano
en montagne, Fernand Pareau ne cherche pas l’exploit,
il s’adapte aux envies et aux capacités de ses clients
En montagne, Fernand Pareau ne cherche pas l’exploit, il s’adapte aux envies et aux capacités de ses clients. « C’est le guide idéal, il incarne l’image d’Épinal du métier. Costaud, calme et placide, taiseux mais gentil, toujours amical avec ses clients », décrit encore François Damilano.
Un jour, alors qu’il guide des clients au Tacul, il s’aperçoit que ceux-ci sont encore très en forme une fois au sommet. Il n’hésite pas à leur proposer de prolonger l’aventure jusqu’au mont Blanc, alors que ce n’était pas prévu. Une ascension du mont Blanc parmi les 150 qu’il bouclera au total.
Ses clients apprécient aussi son humour : « Alors que je lui demandais s’il ne serait pas possible de faire une course qui ne me cause aucune frayeur, j’eus droit à la réponse suivante, mûrement réfléchie comme s’il cherchait réellement un itinéraire facile : » Si, on pourrait faire les trottoirs de Chamonix ! » », raconte Marie-Claire Courtial dans un carnet entièrement dédié à ses aventures avec Fernand.
faire découvrir la haute montagne
à sa famille
et apprendre à nager
à 80 ans en Jordanie
Le guide a aussi à cœur de faire découvrir la haute montagne à sa famille. Ses fils Gilbert et Yves acquièrent un très bon niveau, le premier devient guide lui aussi, tout comme son propre fils Nicolas. Mais ce n’est pas tout, car la famille Pareau va s’agrandir à partir de 1979. Trois ans plus tôt, elle a vécu un drame terrible avec la disparition d’Hélène dans un accident de voiture. Fernand se rapproche alors de Nicole Cormier, une amie du CAF du Mans, qui elle-même a perdu son époux dans un accident de montagne. Les deux veufs s’unissent donc en 1979.
Nicole a trois fils, à qui Fernand fait faire plusieurs courses, notamment le mont Blanc. Le plus jeune, François-Éric, se laisse complètement imprégner par cet univers partagé par son beau-père, qu’il qualifie de « sage qui rayonne ». Il va devenir traileur, accompagnateur en montagne et organisateur de treks à l’étranger. C’est à ses côtés que Fernand va découvrir d’autres massifs, du Népal à la Patagonie en passant par les États-Unis ou la Jordanie. Là où celui qui n’a jamais appris à nager se laisse guider par François-Éric pour observer avec masque et tuba les poissons multicolores de la mer Rouge. Une sacrée expérience, à plus de 80 ans…
Cette vie passée là-haut, au contact permanent de la nature, a bien sûr apporté beaucoup de plaisir au guide aujourd’hui centenaire. Mais aussi une conscience très vive de la fragilité de ce milieu. Et quand il faut le défendre, ce milieu, le montagnard calme et placide sait se transformer en « Papy rebelle », comme l’appelle affectueusement sa petite-fille Camille.
Ainsi, il s’engage contre la réouverture à l’identique du tunnel du Mont-Blanc après l’incendie dramatique de 1999, rejoignant tous ceux qui réclament de ne plus laisser libre court au trafic des camions internationaux dans la vallée de Chamonix. Participant chaque semaine à des manifestations, il ne manque jamais d’imagination pour tendre des banderoles peintes à la main aux endroits les plus visibles, allant jusqu’à se suspendre depuis un pont au passage d’un ministre. Cet engagement collectif n’empêchera pas le tunnel de rouvrir à la circulation en 2002.
il s’engage contre la réouverture à l’identique du tunnel du Mont-Blanc
après l’incendie dramatique de 1999
Mais Fernand n’en démord pas, il y a urgence à protéger les montagnes et leurs vallées. C’est sans hésiter que fin 2005, il accepte la proposition un peu particulière du guide-chef de la Compagnie : il s’agit de participer au tournage d’un film britannique sur les conséquences du dérèglement climatique. L’action est censée se passer en 2055, quand un vieil homme, joué par l’acteur Pete Postlethwaite (vu dans Au nom du père ou Usual suspects), revisite le passé via des images d’archives, se demandant comment l’humanité a pu laisser se jouer la catastrophe.
Et voilà Fernand Pareau à l’écran dans ce long métrage baptisé The Age of stupid, montrant la fonte de la Mer de Glace à une famille de touristes, grimpant avec deux de ses petits-fils et manifestant à vélo contre les camions. Face caméra, il s’inquiète : « Je pense que les jeunes, peut-être, à l’avenir, nous feront le reproche de ne pas avoir pensé à préserver toute cette nature dont nous avons pu profiter. » Personne aujourd’hui ne songe à reprocher quoi que ce soit à Fernand Pareau, qui aura su transmettre l’amour et le respect de la montagne à des générations d’alpinistes.
* Au cœur de son ascension, j’ai suivi sa trace, Camille Cormier, auto-édition, 2025 (pour le commander, écrire à [email protected])
** Les sept vies de François Damilano, Cédric Sapin-Defour, éditions Paulsen-Guérin, 2018.










