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Adieu Korra Pesce

Ils sont cinq au sommet du Cerro Torre, le 27 janvier. Cinq comme les doigts de la main, unis pour atteindre cette cime qui plus que tout autre, semble inhumaine. Fait rare, deux cordées ouvrent simultanément une nouvelle voie en face Est du Torre. Avec ses compagnons David Baci et Matteo De Zaiacomo, l’italien Matteo Della Bordella a « l’agréable surprise » de retrouver l’autre cordée, celle de l’argentin Thomas Aguilo et de l’italien basé à Chamonix Korra Pesce, qui a basculé comme eux en face nord. « Korra est le plus frais et le plus fort, il prend la tête (…) le suivre est un énorme avantage »*. Unis, les cinq alpinistes se retrouvent tous en fin d’après-midi au sommet du Cerro Torre. Quelques minutes de joie incommensurable sur ce champignon de glace, que Korra a dompté une fois de plus.  

Mais chaque cordée a prévu une descente différente. Celle des trois italiens, qui passent la nuit au sommet avant de descendre par l’arête sud-est. Celle de Korra et Thomas, qui effectuent une descente nocturne sur leurs traces de montée, pour, selon Matteo, « minimiser les risques d’effondrement [de chutes de blocs de givre] ». Chaque cordée essaie de convaincre l’autre de son idée, mais chacune suit son plan. Korra et Thomas ont laissé leurs affaires au bivouac dans leur voie, et lorsqu’ils y parviennent en pleine nuit, ils s’y arrêtent pour s’y reposer quelques heures. C’est là qu’une avalanche de blocs de glace les atteint. Korra est si évèrement touché, qu’il ne peut bouger. Thomas est blessé, mais amorce la descente en prévenant les secours

Korra Pesce ©Ulysse Lefebvre

De l’autre côté de la montagne immense, Matteo et ses compagnons ne se doutent de rien. Au bout d’une trentaine de rappels, ils posent le pied sur le glacier et tombent sur une équipe qui monte secourir les deux alpinistes touchés en face Est. Tous s’unissent pour extirper Thomas Aguilo, sévèrement blessé, de la montagne, et remontent des longueurs difficiles jusqu’à l’argentin, sans parvenir plus haut, là où resté Korra. La solidarité rassemble 40 secouristes locaux – bénévoles – et plusieurs alpinistes de pointe, Roger Schaeli, Thomas Huber, entre autres. Plus bas, Thomas Aguilo est emmené par un pilote d’hélico téméraire à l’hôpital. Là-haut, sur le Cerro Torre, à trois heures du matin, Roger et Matteo s’arrêtent, épuisés. Ils comprennent qu’ils ne peuvent persévérer dans le mauvais temps. « la décision est amère, (…) nous comprenons que Korra restera à jamais sur cette montagne ». 

« La décision est amère. Nous comprenons que Korra va rester sur la montagne ». Matteo Della Bordella.

Alors que j’écris ces mots, je pense à la famille de Korra, à ses proches, dévastés par la perte, abasourdis par l’idée que la montagne ait pu être aussi cruelle. Messner a dit que la montagne n’était ni juste ni injuste, mais seulement dangereuse, mais cela ne suffit pas à apaiser le sentiment terrible que l’on éprouve en découvrant l’enchaînement des événements. Installé à mon bureau surchauffé loin des vents et des « cosas patagonicas », ces histoires qui font revenir toujours les amoureux de la Patagonie comme Korra Pesce, je pense aux belles histoires écrites dans les Alpes la semaine passée : les ascensions de l’Eiger, des Jorasses, sans oublier celle qui a fait la une des journaux et la matinale de France Inter, le solo de Charles Dubouloz. Un lecteur m’a écrit pour dire ô combien ces histoires d’alpinistes heureux le faisait rêver. Nous font rêver.

Korra Pesce sur la glace. ©Ulysse Lefebvre

Sentiment terrible que l’on éprouve en découvrant l’enchaînement des événements. 

Que penser après un tel drame, celui d’un alpiniste cloué par le destin, la malchance, appelez cela comme vous voudrez, malgré tout le talent, l’expérience, et l’humilité dont il faisait preuve, qui faisait de lui, Korra Pesce, l’un des meilleurs alpinistes de sa génération. Que dire d’autre que l’élan des alpinistes et des locaux d’El Chalten démontre que la solidarité en montagne est si forte qu’elle a permis de sauver Thomas. Que cette grande et belle solidarité ne compense pas la perte d’un homme.

Pourtant, la beauté invraisemblable du Cerro Torre attirera encore des alpinistes désirant vivre des heures plus intenses, pour la satisfaction d’être allé au bout d’eux-mêmes. Pour trouver la lumière plus belle, l’eau plus goûteuse que jamais. Parce que sans désir les hommes et les femmes ne sont pas vivants.

Dans nos esprits demeureront ces chemins de liberté qu’a dessiné Korra Pesce un peu partout sur les montagnes, cette manière d’arpenter le monde avec ses bras et ses jambes plutôt qu’avec un terminal informatique, cette façon discrète, essentielle, de nous rappeler, à nous qui sommes dans un bureau carré ce lundi, que d’autres mondes existent, ailleurs et autrement.

* le récit de Matteo Della Bordella est publié par nos confrères italiens ici et par son club, Les Ragni di Lecco, dans cet article.

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