Vice-championne d’Europe de bloc en 2022, plusieurs fois sur les podiums de Coupe du monde, l’Allemande Hannah Meul a connu très jeune les sommets de la compétition internationale. Puis est venue la déception de la non-qualification aux JO de Paris. À 25 ans, cette grimpeuse très suivie sur les réseaux (170K sur instagram) interroge sa propre définition de la réussite. Et revendique sa liberté de grimper à sa façon, en choisissant désormais les contours de sa carrière. Rencontre sur les blocs du Val di Mello.
Étrave de granite impressionnante, le bloc est haut, très haut. Les prises avant le réta sont fuyantes. Malgré le risque de chute, encouragée par les autres grimpeurs et athlètes du team Patagonia, Hannah Meul sort ce bloc emblématique du val di Mello avec le sourire. Heureuse de grimper, simplement.
Originaire de Frechen, près de Cologne, Hannah Meul a grandi dans une salle d’escalade où elle a découvert le bloc dès l’enfance. Inspirée par les champions allemands Jan Hojer et Juliane Wurm, mais aussi par Lynn Hill, elle s’est rapidement tournée vers la compétition.
En 2022, Hannah réalise une saison remarquable, avec trois deuxièmes places en Coupe du monde de bloc et une médaille d’argent aux Championnats d’Europe de Munich. L’année suivante, Hannah Meul monte encore sur le podium de la Coupe du monde de Hachioji, au Japon.
Mais la course à la qualification olympique va bouleverser son approche du sport. Aujourd’hui, l’Allemande poursuit sa carrière tout en développant une importante communauté sur Instagram – près de 170 000 followers – et en étudiant la pédagogie de la petite enfance et l’éducation familiale. La compétition n’est plus le centre de son monde, et elle s’en porte mieux.
On l’a rencontrée dans le Val di Mello, en Italie, à l’occasion d’un rassemblement de grimpeurs et d’athlètes Patagonia, dont Sean Villanueva, Nolwenn Berthier, ou encore Aidan Roberts, grimpeur de 9A bloc.
Alpine Mag : Tu participes aux compétitions internationales depuis plus de dix ans. Mais pour beaucoup de grimpeurs français, tu restes encore à découvrir. Au-delà des résultats et des classements, comment décrirais-tu la grimpeuse que tu es aujourd’hui ?
Hannah Meul : Je crois que j’ai toujours conservé cet esprit de liberté qui caractérise l’escalade. J’ai commencé enfant et, lorsque je suis sur un mur, je me sens encore comme une enfant. C’est ce qui définit mon style. Je grimpe beaucoup à l’intuition, avec des mouvements spontanés, en suivant mes sensations. J’adore inventer mes propres méthodes, trouver mes propres solutions. Je suis convaincue que je peux apporter quelque chose de personnel à chaque bloc, une forme d’identité. Je n’ai pas besoin de faire ce que fait la majorité des grimpeurs. C’est ce que j’aime dans l’escalade : il existe toujours une possibilité de trouver son propre chemin.
En 2022, tu as connu une saison exceptionnelle, avec plusieurs podiums en Coupe du monde et une médaille d’argent aux Championnats d’Europe. Avec le recul, qu’est-ce qui fonctionnait particulièrement bien cette année-là ?
Hannah Meul : Je pense que la différence se faisait surtout mentalement. Cette année-là, j’ai vraiment découvert ce que signifiait être complètement moi-même sur le mur, suivre mon intuition plutôt que les attentes extérieures.
Dans le sport de haut niveau, on entend constamment qu’il faut faire ceci pour obtenir cela. Les entraîneurs, l’entourage, tout le monde a des idées sur la bonne manière de progresser. Bien sûr, avoir un plan est important. Cela permet de rester motivé, de garder une direction. Mais un plan ne fonctionne pas toujours. Il faut parfois un plan B, un plan C, ou autre chose.
En 2022, j’avais trouvé cette liberté. Je ne me disais plus que je devais absolument réussir quelque chose. C’était mon choix de participer aux compétitions, personne ne m’y obligeait. Je voulais simplement donner le meilleur de moi-même à chaque fois.
Je n’avais pas prévu de pic de forme particulier. Je voulais grimper, réussir tous les blocs possibles, progresser à chaque compétition. Et surtout profiter pleinement de chaque instant.
Puis il y a eu la perspective des Jeux olympiques de Paris, auxquels tu n’as finalement pas réussi à te qualifier. Est-ce que cette déception a changé ton rapport à la compétition ?
Hannah Meul : Oui, énormément. En 2022, les Jeux n’étaient pas encore vraiment dans mon esprit. C’est surtout en 2023 que cet objectif est devenu important. J’avais commencé la saison avec une nouvelle médaille d’argent en Coupe du monde et tout semblait indiquer que j’étais sur la bonne voie pour me qualifier.
Au départ, je grimpais encore librement, pour moi-même. Mais progressivement, les compétitions sont devenues une manière d’accumuler des points pour atteindre un objectif plus grand : les Jeux olympiques.
Et cela m’a enlevé une partie de ma liberté. Je ne participais plus à chaque compétition pour ce qu’elle représentait en elle-même, comme une expérience unique. Tout était tourné vers un événement futur. Je ne grimpais plus vraiment pour le moment présent.
J’ai compris que je grimpe le mieux lorsque je m’amuse, lorsque je suis complètement dans l’instant, sans me fixer de limites. Avoir un objectif trop précis peut aussi devenir une contrainte. Les chemins peuvent changer, les plans aussi.
Je pense sincèrement que j’avais les capacités nécessaires pour aller aux Jeux. Mais mentalement, il fallait aussi être totalement présente. J’ai vécu cette période comme quelque chose de très stressant. Et peut-être que, sous cette pression, je n’étais plus la même compétitrice.
Tu as eu le sentiment de devoir changer pour atteindre cet objectif ?
Hannah Meul : Exactement. J’avais l’impression qu’il fallait que je change pour les Jeux olympiques. Et je n’y suis pas parvenue.
Quand j’ai commencé l’escalade, les Jeux olympiques n’existaient même pas dans ce sport. Je grimpais simplement parce que j’aimais ça. Enfant, je refusais déjà de suivre les voies imposées ! Mon entraîneur devait parfois me promettre des bonbons pour que j’accepte de grimper là où il voulait. Je suivais toujours mes propres envies. Je crois que c’est comme cela que je me suis construite.
Avec les Jeux, j’ai essayé de rentrer dans un moule. J’ai passé beaucoup de temps à essayer de devenir quelqu’un d’un peu différent. Mais peut-être que ce n’était tout simplement pas ce qu’il me fallait.
Aujourd’hui, si j’avais l’occasion de participer aux Jeux sans devoir renoncer à ma manière d’être, je le ferais volontiers. Je suis certaine que c’est possible. Mais il faut apprendre à trouver cet équilibre. J’étais encore jeune et je pensais qu’il n’existait qu’une seule manière d’y parvenir. Me forcer à changer n’était pas la bonne solution.
Je grimpe le mieux lorsque je m’amuse, lorsque je suis complètement dans l’instant, sans me fixer de limites.
Quand on a déjà été parmi les meilleures grimpeuses du monde à 21 ans, comment se fixe-t-on de nouveaux objectifs ? Est-ce que réussir signifie nécessairement retrouver les podiums ?
Hannah Meul : Quand je regarde en arrière, je me rends compte que j’ai déjà réalisé énormément de rêves d’enfant. Je n’aurais jamais imaginé vivre tout cela. Je suis très fière du chemin parcouru.
Devenir grimpeuse professionnelle a toujours été mon rêve. Mais connaître autant de succès, c’était une surprise, un cadeau supplémentaire. Évidemment, quand on y goûte, on en veut encore ! Mais à un moment, il faut aussi se rappeler pourquoi on a commencé.
Je n’ai pas commencé l’escalade pour les médailles. J’ai commencé parce que j’aimais grimper, parce que cela me rendait heureuse.
Depuis, j’ai connu des moments extraordinaires et des périodes très difficiles. Mais je suis toujours là, je grimpe toujours. Et je suis encore capable de m’émerveiller en regardant d’autres grimpeurs faire ce qu’ils aiment.
Pour moi, la réussite n’a pas besoin d’être un chiffre, une cotation ou un classement. Réussir, ce serait pouvoir continuer à grimper toute ma vie, et y prendre toujours autant de plaisir. Cela peut vouloir dire rester athlète professionnelle, mais pas nécessairement faire de la compétition en permanence.
Tu es également très suivie sur les réseaux sociaux. Quelle place cette activité occupe-t-elle dans la vie d’une grimpeuse professionnelle ? As-tu parfois l’impression d’exercer deux métiers différents ?
Hannah Meul : Oui, parfois, j’ai vraiment l’impression d’avoir deux métiers ! Être athlète professionnelle, s’entraîner toute la semaine, c’est déjà un travail à plein temps. Mais aujourd’hui, créer du contenu et partager son histoire sur les réseaux sociaux fait aussi partie du métier.
Cela offre beaucoup de possibilités, notamment celle de vivre de sa passion. On touche un public plus large, on peut travailler avec différents partenaires. Et évidemment, les sponsors apprécient cette visibilité.
Mais même si ce sont deux activités différentes, cela reste une seule et même vie. Je ne cherche pas à devenir quelqu’un d’autre sur Instagram. J’ai compris dans l’escalade qu’essayer de changer ma personnalité ne me réussissait pas. Je pense que c’est pareil sur les réseaux.
J’aime partager mon histoire, notamment des choses qui auraient pu m’aider lorsque j’étais une petite fille découvrant ce sport. Si cela peut inspirer d’autres personnes, ouvrir des discussions, c’est formidable.
Cela ne signifie pas que je partage tout. J’ai ma vie privée, ma famille, des choses qui n’appartiennent qu’à moi.
Est-ce que cette visibilité est devenue indispensable pour vivre de l’escalade ?
Hannah Meul : Il faut bien payer son loyer ! Et financer ses voyages, sa vie quotidienne. Ce n’est pas facile de vivre de l’escalade, même avec des sponsors. Avoir une communauté importante aide à trouver et à conserver des partenariats.
Mais je n’avais absolument pas prévu de devenir créatrice de contenu. J’ai simplement commencé à partager ce que je faisais et, apparemment, cela intéressait les gens. Je n’ai pas vraiment changé ma manière de faire depuis.
Je suis d’abord une athlète. J’aime grimper dehors, voyager, mais aussi rester tranquillement chez moi pour lire un livre. Et à côté de cela, j’aime créer du contenu.
Pour l’instant, je suis surtout sur Instagram. J’ai publié quelques vidéos sur YouTube, mais sans véritable régularité. J’aimerais peut-être développer des formats plus longs, aller davantage en profondeur. Les réseaux sociaux restent souvent très superficiels : on voit une image, une apparence, mais rarement ce qu’il y a derrière.
Quelles grimpeuses et quels grimpeurs t’ont inspirée lorsque tu étais adolescente ?
Hannah Meul : J’ai grandi dans une salle où grimpait Jan Hojer, qui était pour moi le meilleur bloqueur allemand. Je l’admirais énormément. Il y avait aussi Juliane Wurm, championne du monde de bloc, qui était une véritable idole.
Je me souviens aussi de ma première Coupe d’Europe jeunes. Janja Garnbret était là, en train de s’échauffer. Je l’ai regardée grimper et j’ai été complètement sidérée. Elle était tellement forte ! Ma première réaction a été de me dire : « Merde, je n’ai rien à faire ici ! »
C’était ma toute première compétition internationale. Janja n’était pas encore sur le circuit senior et je ne l’avais jamais vue grimper. Après le choc initial, c’est devenu une immense source d’inspiration.
J’aime regarder les autres grimpeurs exprimer leur personnalité. Chacun possède quelque chose d’unique. C’est cela qui m’inspire et que j’essaie aussi de faire dans ma propre escalade.
Mais enfant, j’avais également une autre héroïne : Fifi Brindacier, le personnage d’Astrid Lindgren. C’est une petite fille incroyablement forte, qui ne respecte pas toujours les règles et qui suit son propre chemin. Elle m’a beaucoup inspirée pour apprendre à me faire confiance. Même lorsque je ne faisais pas les choses comme les autres enfants de mon âge, je n’avais aucune envie de changer.
Lynn Hill était probablement mon plus grand modèle
Et Lynn Hill ? Tu as grandi avec les images de ses exploits au Yosemite ?
Hannah Meul : Lynn Hill était probablement mon plus grand modèle. J’ai commencé à grimper dans une salle assez ancienne, à Frechen, où il y avait des affiches de ses ascensions du Nose, à El Capitan. Je regardais ces images et je me disais que c’était incroyable.
À cette époque, je rêvais aussi beaucoup de projets sur le rocher, de grandes ascensions, de devenir la première femme à réaliser telle ou telle voie. Lynn Hill représentait tout cela pour moi.
Aujourd’hui, justement, quels sont tes rêves en dehors de la compétition ? Le Yosemite, les grandes voies, le bloc en extérieur ?
Hannah Meul : J’ai énormément de rêves ! Je suis ouverte à presque toutes les formes d’escalade. Aujourd’hui, je me concentre surtout sur le bloc et l’escalade sportive, mais j’aimerais découvrir davantage le terrain d’aventure, faire beaucoup de grandes voies.
J’adore Fontainebleau. C’est d’ailleurs l’un des sites de bloc les plus proches de chez moi, à environ quatre heures et demie ou cinq heures de Cologne. J’ai de la chance de pouvoir y aller assez facilement.
J’aime aussi beaucoup l’Espagne pour l’escalade sportive, notamment Margalef. Je n’ai pas encore énormément pratiqué la falaise, mais j’ai envie de découvrir davantage de sites.
Je suis également allée à Entraygues, près de Briançon. Après une Coupe du monde, nous étions restés quelques jours supplémentaires pour grimper dehors. C’était magnifique.
Justement, la Coupe du monde de Briançon a disparu du calendrier. Qu’en penses-tu ?
Hannah Meul : C’est tellement triste ! C’était ma compétition préférée de l’année. J’adorais l’ambiance, les gens, la région. Nous restions parfois après la compétition pour profiter des falaises environnantes. J’en garde vraiment de merveilleux souvenirs.
Briançon, c’était ma compétition préférée de l’année. J’adorais l’ambiance, les gens, la région
Comment t’imagines-tu dans trois ans ? Toujours sur le circuit de Coupe du monde ? Ou davantage tournée vers d’autres projets ?
Hannah Meul : Trois ans, c’est déjà très proche ! Les trois dernières années sont passées tellement vite.
J’aimerais d’abord terminer mon bachelor. J’étudie la pédagogie de la petite enfance et l’éducation familiale. C’est quelque chose qui me passionne et j’aimerais peut-être travailler dans ce domaine.
Il y aura aussi des périodes de stages pratiques pendant lesquelles je devrai travailler, étudier, continuer à grimper et m’occuper de mes réseaux sociaux. Cela fait beaucoup de choses à la fois, mais j’en ai vraiment envie. Je suis très motivée par cette perspective.
Pour terminer, quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut progresser en bloc tout en conservant le plaisir de grimper ?
Hannah Meul : D’abord, prendre du plaisir sur le mur. Ne pas se forcer à faire des choses dont on n’a pas envie. Et découvrir de nouveaux endroits.
Je pense que c’est la meilleure manière de progresser et de développer une escalade plus variée. Cela peut être dans différentes salles, si c’est ce qui est le plus accessible, mais il faut aussi essayer de grimper dehors.
Le rocher demande des compétences différentes. On y découvre d’autres mouvements, d’autres façons de résoudre les problèmes. Et on peut encore davantage trouver son propre chemin, parce qu’il y a moins de limites qu’en salle.
Ne pas se forcer à faire des choses dont on n’a pas envie. Et découvrir de nouveaux endroits.
Tu insistes aussi sur l’alimentation et sur ce qui convient à chacun ?
Hannah Meul : Je pense qu’il est très important de comprendre ce qui donne de l’énergie à son corps, notamment à travers l’alimentation. Bien manger, trouver ce qui nous convient, cela joue énormément sur les performances, mais aussi sur le bien-être et la qualité de vie. Et c’est essentiel dans tous les sports. Mais mon premier conseil reste le même : amusez-vous en grimpant !














