En 1979, le premier 8a voyait le jour aux USA sous les doigts de Tony Yaniro, avec Grand Illusion. Douze ans plus tard seulement, Wolfgang Güllich franchissait la barrière du 9a avec Action Directe au Frankenjura. Une progression fulgurante, mais qui ne masquait pas que le 8ème degré demeurait encore le très haut niveau en escalade.
Trente cinq ans plus tard, Leo Cea, un gamin de 13 ans vient de réaliser un 9a+ : No pain no gain, à Rodellar en Espagne, battant le record d’Adam Ondra (La Rambla à 15 ans). Le neuvième degré, de manière générale, s’est banalisé. Pourtant, dans l’imaginaire collectif des grimpeurs, le 8ème degré reste une barrière, un cap. Une cotation pas comme une autre.
D’où cette question iconoclaste : le 8ème degré relève-t-il toujours du haut niveau ?
Inventeur du 8a en 1979, l’Américain Tony Yaniro dans Chouca, 8a+ à Buoux, au milieu des années 80. Coll. Le Ménestrel.
Il ne se passe désormais plus un jour sans que nous soyons inondés de rapports sur de nouvelles performances en falaise, aux quatre coins du monde. Du 9a par ci, du 9b par là, une première ici, une répétition éclair là-bas… La banalisation du 9ème degré est un fait, pas une vue de l’esprit.
Quand ces performances étaient le fait d’une poignée de grimpeurs, c’était exceptionnel ; quand des dizaines, voire des centaines, de personnes réalisent des voies à ce niveau, cela devient un standard de performance. Et pourtant, on doit toujours se pencher sur ce qu’il y a derrière cette performance.
Dans les années 80, l’entraînement se limite à faire des tractions… jusqu’à Wolfgang Güllich et son fameux pan
Tout d’abord, l’extraordinaire croissance du nombre de grimpeurs dans le top niveau que constitue le 9 est avant tout lié à… l’extraordinaire croissance du nombre de grimpeurs total ! Parmi ce total, il est évident que la probabilité de trouver des personnes capables de ces performances est bien plus élevée, c’est ure donnée purement arithmétique. Mais la capacité à faire quelque chose ne garantit pas que cela soit fait. C’est là que l’entraînement entre en jeu.
Dans les années 80, l’entraînement du grimpeur se limitait souvent à… effectuer le maximum de tractions les jours où on ne grimpait pas ! En France, les deux Patrick (Edlinger et Bérhault) étaient assez friands de ce jeu, en faisant parfois plusieurs centaines par jour.
En revanche, pour arriver à briser le cap du neuvième degré, Wolfang Güllich avait bien compris qu’il faudrait aller plus loin et avoir une approche plus spécifique et particulièrement ciblée sur le renforcement des doigts. Il fut donc le premier à créer un agrès d’entraînement dédié à cela (et qui porte son nom !) et un protocole qui lui permettrait finalement d’aboutir, en 1991, à la réalisation d’Action directe, le premier 9a de l’histoire.
Leo Cea dans No pain no gain, 9a+ à Rodellar © Tenaya
Crépinette aux Eaux-Claires, premier 8a français, par Fabrice Guillot
Au cours des dernières décennies, la qualité de l’entraînement des grimpeurs a progressé de manière exponentielle : toujours plus analytique, toujours plus adapté aux contraintes de la pratique, toujours plus précisément structuré en fonction de l’individu, bref toujours plus efficace. Et là aussi, la facilité de l’accès à l’information est devenue telle que n’importe quel grimpeur peut se créer un plan d’entraînement très efficient. En mode action-réaction, la conséquence immédiate d’un entraînement plus efficace est une augmentation de la performance résultante.
On peut aussi évoquer la quasi-disparition de la barrière psychologique du top niveau. Dans les années 80-90, le haut niveau était réservé à une poignée de personnes pouvant dédier leur temps à un entraînement plutôt approximatif et surtout à grimper pour progresser et faire des voies.
Lorsqu’en 1983 Fabrice Guillot réussit Crépinette aux Eaux Claires, le premier 8a français, il est typiquement dans cette démarche. Idem pour Marc Le Ménestrel qui, à 16 ans à peine, enchaîne quelques semaines plus tard Rêve de papillon, 8a également à Buoux.
Depuis cette lointaine époque, la preuve est désormais faite que ce niveau est accessible à bien plus de grimpeurs ; parallèlement, le fait que les chiffres démontrent que c’est possible, ouvre des perspectives et fait voler en éclat le plafond de verre du haut niveau.
le 8 n’est plus du haut niveau et ce depuis un bon moment
C’est bien beau tout ça, mais ça ne répond presque en rien à notre question-titre : le 8ème degré est-il encore du haut niveau ? Attention, ce qui va suivre pourrait bien offenser une bon paquet de grimpeurs. Et j’en suis, parce qu’à mon âge et avec mon passé de grimpeur, j’ai connu la naissance du 8 et sa perception comme étant le summum de l’escalade.
Si l’on s’en tient purement aux chiffres, alors non le 8 n’est plus du haut niveau et ce depuis un bon moment ! Le haut niveau est dans le 9, le top niveau au delà du 9b.
Le 8 peut donc être qualifié d’excellent niveau de pratique, celui des amateurs les plus éclairés. Parce que oui, grimper dans du 8 ne requiert pas moins d’efforts qu’auparavant ! Cela nécessite des capacités physiques et techniques, un investissement personnel élevé en termes de temps d’entraînement et de journées passées en falaise à essayer les voies. De fait, ce n’est toujours pas à la portée de tout le monde, mais cela ne suffit plus à en faire le haut niveau. La réalité historique de l’escalade y gagne ce que certains egos y perdent !



