De l’art de revendiquer l’inutile

Il fallait oser le titre. L’Inutile, référence évidente aux Conquérants de l’inutile de Lionel Terray, aurait pu paraître prétentieux. Tant l’héritage de Terray est immense dans la tête des montagnards. Mais ce n’est pas le cas. Antoine Mesnage et ses copains des Passagers du vide sont bien les héritiers de cette étrange idée : aller là-haut pour faire quelque chose qui, au fond, ne sert à rien.

Car à quoi bon tendre une highline de 800 mètres entre le mont Mallet et la Dent du Géant, à 4000 mètres d’altitude ? À quoi bon mobiliser quinze personnes, trimballer 400 kilos de matériel, passer des jours là-haut pour quelques traversées dans le ciel ? À rien, justement. Et c’est peut-être ce qui rend L’Inutile, le film d’Antoine Mesnage, aussi beau. Parce qu’il raconte une montagne différente, dont la valeur ne se mesure pas en segments, en cotations ou en records.

Highline à la Dent du Géant, objet du film L’inutile ©Antoine Mesnage

Les Flying Frenchies avaient ouvert la voie. Tancrède Melet, Julien Millot et Antoine Moineville avaient tendu une highline au Grépon, sans doute l’un des plus beaux symboles de l’inutile des années 2010. Depuis, leurs héritiers ont poussé le bouchon encore plus haut. Jusqu’à imaginer cette ligne invraisemblable entre le mont Mallet et la Dent du Géant en juin 2025. Près de 800 mètres de fil dans le ciel, un happening démesuré, une aventure collective racontée dans un film aux images magnifiques qui sort cet automne.

Mais de quelle performance parle-t-on ? Car il faut ici entendre le mot dans son sens artistique, celui d’Yves Klein, peintre performer des années 50/60 et maître judoka. Il s’agit de se servir du corps humain comme d’un pinceau. Un pinceau qui trace des lignes de funambule dans le ciel et dont il ne restera, après quelques jours, que des images. Une œuvre collective éphémère, d’une fragilité certaine, d’une beauté sans nom. Du Land Art qui disparaît aussitôt réalisé.

À une époque où la montagne a été stravaïsée, découpée en records, il est réjouissant de voir des montagnards qui cherchent simplement à y dessiner l’éphémère

L’Inutile nous raconte autre chose de la montagne. À une époque où celle-ci a été segmentée, stravaïsée, découpée en itinéraires, en chronos, en records, il est réjouissant de voir des montagnards qui cherchent simplement à y dessiner l’éphémère, sans montre ni cotation. Nous admirons tous ces athlètes capables de courir plus vite, de grimper plus fort, d’enchaîner plus de sommets. Nous racontons leurs performances sportives ici, sur Alpine Mag.

Mais à force de tout mesurer, de tout comparer, ne sommes-nous pas aussi devenus, à notre manière, des agents de réduction de la montagne ? Pour digérer un exploit de Nicolas Jean – 4h11 pour la traversée de la Meije – sans doute faut-il ralentir, voire inverser le flux, celui de notre scroll infini, de notre boulimie de chiffres et de FKT. Car courir sur les arêtes de la Meije, record ou pas, est aussi inutile que de marcher dans le ciel.

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La montagne, c’est la possibilité de faire quelque chose de beau, simplement parce que c’est beau

La montagne ne se résume pas à ce que nous sommes capables d’y accomplir. On le sait depuis les Grecs, qui n’ont pas inventé le mont Olympe, mais en ont fait la demeure des Dieux. La montagne est un espace de liberté, de création, d’imagination. Un univers où l’on peut encore inventer des gestes qui échappent à toute logique de performance, même lorsqu’ils exigent, paradoxalement, des qualités physiques et techniques extraordinaires – en témoigne la highline récemment plantée au sommet de la Tour de Trango, à plus de 6000 mètres !

C’est cela, finalement, que défendent Antoine Mesnage et ses compagnons – et le message est transmis dès les premières minutes du film. La possibilité de faire quelque chose de beau, simplement parce que c’est beau. Sans classement, sans chronomètre, sans autre récompense que le plaisir de l’avoir imaginé, puis réalisé. Avant de tout démonter et de laisser la montagne comme ils l’ont trouvée.

L’Inutile est un film qui mérite le grand écran. Il est projeté ce 14 octobre aux Rencontres Ciné Montagne de Grenoble dont Alpine Mag est partenaire (passez sur le stand !). On ne saurait trop vous conseiller d’aller le voir. Ne serait-ce que pour se rappeler que l’inutile est l’une des choses les plus précieuses que la montagne puisse encore nous offrir.