Hommage au promeneur inconnu

Il était parti marcher. Rien de plus. Un dimanche d’automne dans les Cévennes, pour profiter de ces belles journées, des couleurs de la forêt. Il ne reviendra pas. Dimanche 18 octobre, un promeneur de 65 ans a été abattu par un chasseur à Cassagnas, en Lozère. Selon les premiers éléments de l’enquête, le tireur aurait vu « quelque chose bouger dans les fougères » et tiré. Il aurait confondu un homme avec un animal. Quelque chose bouge, on tire ? C’est effrayant.

Cet homme a choisi de passer son dimanche dehors, dans la nature. Il en est mort. Il a été grièvement blessé, a subi deux arrêts cardiaques pendant que les secours essayaient de le sauver. C’est à lui, ce promeneur inconnu, que je voudrais rendre hommage.

Son histoire en rappelle d’autres. En octobre 2015, Samuel Rinaudo, 20 ans, étudiant à Grenoble, était tué d’une balle dans le massif de Belledonne, près de Revel, alors qu’il marchait avec un ami. Trois ans plus tard, en octobre 2018, un vététiste britannique était abattu par un chasseur à Montriond, en Haute-Savoie. Lui aussi avait eu la mauvaise idée de sortir prendre l’air.

N’oublions pas cette histoire ahurissante, survenue en septembre 2017 dans les Bauges. Un chasseur suisse avait abattu quatre ânes appartenant à une entreprise de randonnée, Arpi’ânes. Deux tués sur le coup, deux autres blessés puis euthanasiés.

Bienvenue en automne. ©Ulysse Lefebvre

Bien sûr, on nous expliquera que ces accidents sont rares, que la chasse est de mieux en mieux encadrée, que les chasseurs sont formés. Et c’est vrai : selon l’Office français de la biodiversité, 92 accidents ont été recensés pendant la saison 2025-2026, dont quatre mortels, tous parmi les chasseurs, soit une baisse de près de 50 % en vingt ans. À relativiser tout de même, puisqu’en 2024-2025, onze personnes ont été tuées, dont des « auto-accidents ». Mais on meurt encore d’avoir croisé un chasseur sur un sentier.

Qui n’a jamais renoncé à une balade en forêt un dimanche d’octobre ?

Au-delà de ces drames, il y a une autre réalité qui me semble tout aussi révélatrice. Celle de notre propre renoncement. Chaque automne, des milliers de randonneurs, de grimpeurs, de traileurs, de vététistes et de simples promeneurs s’autocensurent. Qui n’a jamais renoncé à une balade en forêt un dimanche d’octobre ? Qui n’a jamais changé d’itinéraire en entendant les premiers coups de feu ? On évite les bois, on choisit un autre versant, on attend un hypothétique jour de semaine. Parfois on enfile une veste fluo, histoire de ne pas être confondu avec un sanglier. On marche en parlant fort, on tend l’oreille. On se comporte comme si nous étions les intrus.

Et le plus étonnant, c’est que nous avons fini par trouver cela normal.

L’automne dans les Vosges. ©Herault

Il y a là une inversion des responsabilités qui mérite qu’on s’y arrête. D’un côté, des gens qui marchent, courent ou pédalent. De l’autre, des gens qui manipulent des armes à feu. Et ce sont les premiers qui doivent être « prudents », changer leurs habitudes, voire renoncer à sortir. Cherchez l’erreur.

Je n’ignore pas que la chasse joue un rôle dans la régulation de populations animales, ni que la grande majorité des chasseurs sont des gens responsables. Je connais aussi des chasseurs qui aiment la montagne autant que nous. Mais il me semble qu’on a laissé s’installer une forme de priorité tacite : à l’automne, la forêt serait d’abord le domaine des chasseurs, les autres n’ayant qu’à s’arranger avec ce diktat.

à l’automne, la forêt serait d’abord le domaine des chasseurs, les autres n’ayant qu’à s’arranger avec ce diktat

La Suède, pays où la chasse est pourtant une tradition bien ancrée, reconnaît un droit d’accès à la nature, l’allemansrätten, qui reste valable même pendant les périodes de chasse. Les autorités recommandent d’éviter les secteurs où se déroulent des chasses actives, par prudence, mais le principe demeure : la forêt est ouverte à tous. Ce n’est pas un modèle parfait, mais c’est une manière de rappeler que le droit d’accès à la nature est un droit légitime qu’il reste à faire pleinement reconnaître.

En France, pourquoi ne pas partager davantage le temps et l’espace ? Des journées sans chasse, le samedi ou le dimanche, quand les sentiers sont les plus fréquentés, des secteurs réservés à certaines pratiques, des battues clairement annoncées plutôt que ces panneaux plantés au bord d’une route, sans qu’on sache très bien où l’on risque de se faire tirer dessus.

le droit d’accès à la nature est un droit légitime

Il ne s’agit pas d’interdire la chasse, mais de cesser de considérer que les autres usagers de la nature doivent passer après. L’exemple malheureux de la Chartreuse nous le rappelle : les chasseurs – et leur propriétaire terrien – ont confisqué l’accès à une partie de la Réserve Naturelle des Hauts de Chartreuse, avec la bénédiction des pouvoirs publics.

La montagne et les forêts ne sont pas des stands de tir. Ce sont des lieux où l’on vient chercher le silence, la beauté, la liberté, parfois simplement deux heures de tranquillité. Il est tout de même incroyable que ceux qui viennent y marcher sans autre équipement qu’une paire de chaussures doivent se demander s’ils en ont encore le droit.

Dimanche, dans les Cévennes, un homme est mort parce qu’il était au mauvais endroit au mauvais moment, paraît-il. Mais non. Il n’était pas au mauvais endroit. Il était simplement dehors. Et il n’avait pas à demander la permission d’y être.