Chimères patagones – le Cerro Torre de Lise Billon, Fanny Schmutz et Maud Vanpoulle – reçoit le prix Alpine Mag

Chamonix film festival

C‘est un animal mi-lion, mi-chèvre, avec une queue de serpent. C’est une créature fantastique malfaisante qui peut cracher du feu. C’est cette chimère qui galope entre deux montagnes et nous embarque dans le film Chimères patagones. Au programme : l’ascension du sommet aiguisé comme une lame, la plus fière aiguille des Andes, le Cerro Torre.

En février 2024, Maud Vanpoulle, Fanny Schmutz et Lise Billon nous racontaient cette « sensation d’accomplissement cent fois plus forte qu’à la maison. » Elles avaient réussi l’ascension du Cerro Torre par le Filo Sureste, l’ex-voie du Compresseur. Après avoir apprivoisé les montagnes dures, la Patagonie et ses vents furieux, son rocher doré, son mode de vie unique, le trio de haut niveau validait une aventure collective au fil de cette ligne chargée d’histoire.

la réussite ne tient pas à un déroulé linéaire
mais à une suite de décisions, d’audace, de doutes

Chimères patagones, un film documentaire de Guillaume Broust et Lise Billon, 33 minutes.

En résulte un film précis, plein d’audace et de sensibilité qui nous a conquis lors du Chamonix Film Festival édition 2026 et à qui le jury a décerné le prix Alpine Mag. Un alpinisme de haut niveau, réalisé par des femmes. Une épopée fantasmée, performante, fondée sur l’esprit collectif qui nous a touchés, transportés et qui bouscule les codes traditionnels du film d’expédition et de l’alpinisme en général.

Le travail conjoint de Lise Billon et Guillaume Broust à la réalisation fonctionne : les images et le graphisme apportent énormément à la poésie et à la narration de leur aventure, écrite avec l’aide de Hervé Bodeau. Car, en alpinisme, la réussite ne tient pas à un déroulé linéaire mais à une suite de décisions, d’envies, de rêves, d’appréhension.

Maud Vanpoulle dans le mixte du Cerro Torre. ©Lise Billon

Maud Vanpoulle, Fanny Schmutz, Lise Billon au sommet du Cerro Torre. ©Coll. Billon/Schmutz/Vanpoulle

Audace, performance et patriarcat

« On est parties faire l’ascension en pensant ne pas être au niveau, confient les protagonistes du film. Alors que nos potes nous assuraient qu’on l’était. » Les codes habituels de l’héroïsme en montagne sont remis en question, la patience, l’expérience, les barrières mentales et l’abnégation sont traités…

« Je ne peux que faire le constat qu’en montagne, je me suis souvent mise en retrait, sur des cordées mixtes, parce que je me disais qu’il serait plus fort ou efficace que moi pour une longueur dure, développe Lise Billon après la projection de son film au cinéma Vox de Chamonix. Et c’est ça que je veux renverser. C’est ça que m’a apporté de grimper avec des femmes. De me rendre compte de toutes ces petites choses, que je me mentais à moi-même.  »

Fanny en tête, Maud à l’assurage. ©Lise Billon

« Juste se dire que j’ai envie de faire ça moi aussi, que j’accepte que je suis à ma place, de trouver un équilibre dans tout ça. C’est important », continue-t-elle. La guide de haute montagne l’expliquait plus en détails dans la préface du livre Une histoire de l’alpinisme au féminin  : il faut déconstruire la grille de lecture de l’alpinisme. Au-delà d’une pratique conjuguée au féminin, c’est une énergie féminin dans le milieu de l’alpinisme que défend Lise Billon. Ce film permet d’étayer sa (et notre) réflexion sur le sujet.

« Ce n’est pas qu’il faut revendiquer les ascensions féminines, c’est juste qu’elles existent. Si on a envie d’en parler aussi, on peut. Laissez-nous exister, mais arrêtons de ne pas (en) parler. L’un des grands maux de notre société, c’est la comparaison. On veut comparer des ascensions féminines à celles masculines, sans voir que l’on part sur des marches plus basses, développe encore la guide et athlète. C’est d’ailleurs un petit excès d’orgueil que de dire qu’on part sur les mêmes marches. C’est important de le reconnaître et de l’accepter, sans comparer. »

alors notre lien
avec le patriarcat,
qu’est-ce qu’on en fait ? 

La réussite de ce film primé tient également dans le choix de la narration : on retrouve une Lise allongée sur un divan pour une psychanalyse freudienne. L’occasion de traiter du patriarcat, de sa place dans le milieu de l’alpinisme et de reconnaître l’importance des pères et des pairs pour le trio.

« Si on fait de l’alpinisme, Maud, Fanny et moi, c’est évidemment aussi par rapport à nos papas et leur amour de la montagne. Alors notre lien avec le patriarcat, qu’est ce qu’on en fait ? On s’en distance mais on n’en est pas complètement dépatouillées. »

Pour ces questionnements, mais aussi pour les moments passés avec elles à El Chalten et lors de leur combat dans la voie, filez voir ce film-documentaire qui entame sa saison des festivals avec le prix Alpine Mag du Chamonix Film Festival 2026.