Je me souviens d’Andy Lewis perché sur une vire des falaises de la Jonte, aux Natural Games, quand la highline a cessé d’être un passe-temps de grimpeurs pour devenir un univers à part entière. C’était au mitan des années 2010, une époque où le monde allait moins mal : les deux criminels de guerre, Poutine et Netanyahou, étaient déjà là, mais un certain Barack Obama faisait la police.

À Millau, temple historique de la grimpe avec les gorges du Tarn et de la Jonte, une poignée de passionnés lâchaient l’escalade pour marcher sur des sangles tendues dans le vide. Théo Sanson, Nathan Paulin, Lukas Irmler, Antony Newton, Pablo Signoret, Danny Mensik et quelques autres faisaient partie de cette génération qui ne cherchait plus seulement à grimper un « vase » de la Jonte, ou une des parois vertigineuses du Tarn, mais à habiter l’espace, le vide.

Mieux : ils voulaient repousser le plus loin possible deux falaises, augmentant sans cesse la distance de la highline. Un chantier à l’époque puisque la sangle – tendue comme un arc – et son backup étaient mis en place à la main, sans drone évidemment. Andy « Sketchy » Lewis était déjà une légende. Et Sketchy Andy, le père de la slackline, avait décidé de faire un crochet par Millau, nouveau centre du monde des funambules.

Lukas Irmler, Natural Games 2015 ©Jocelyn Chavy

Andy l’américain avait l’allure de héros de bande dessinée : épaules de déménageur, sourire immense, gouaille d’aventurier partageur. Je revois ce grand type perché avec nous au sommet des falaises, dans la lumière dorée des gorges de la Jonte, parlant fort, riant beaucoup, incroyablement sympathique. Il avait ce don assez rare de donner l’impression que la liberté n’était pas un concept, mais une manière très concrète de vivre : tendre une sangle, regarder le vide, et marcher dessus. Slacklife forever.

 

Larger than life

Andy Lewis

Andy Lewis est mort le 14 juin, près de Moab, en Utah, d’un accident de BASE jump. Moab était devenu son royaume, son camp de base, son terrain de jeu et de transmission. Après la slackline et la highline, comme d’autres après lui – le regretté Antony Newton notamment – il était devenu un spécialiste du BASE, avec cette même intensité, ce même mélange de technique et d’instinct, de sérieux et de provoc.

On peut discuter à l’infini de ces trajectoires, de cette pente qui mène du gaz des falaises au sport aérien ultime. Mais Andy, lui, ne semblait jamais seulement chercher le risque. Andy était un gars larger than life, et il avait entraîné un paquet de monde avec son énergie.

Andy a profondément marqué la slackline moderne. Premier champion du monde de slackline en 2008, puis vainqueur à plusieurs reprises du circuit Gibbon, il avait contribué à faire sortir la discipline de sa niche. Ouvertures de highlines, traversées en solo intégral, record dans le Guiness, performances à la télé comme le Super Bowl 2012 avec Madonna : Andy Lewis avait tout fait avec ce mélange de présence physique et de désinvolture absolue qui le rendait immédiatement reconnaissable.

À poil sur une slack au-dessus d’une foule en délire

Je garde aussi de lui une autre image, drôle et loufoque, mais tellement fidèle au personnage. C’était à Friedrichshafen, en Allemagne, sur le salon Outdoor. Une ligne était tendue entre deux arbres, à une hauteur déjà inquiétante, au-dessus d’une foule déjà bien pompette. Andy est arrivé, a commencé son show, puis s’est mis à poil avant de parcourir la slack nu comme un ver, sous les cris et les rires d’un public en délire.

C’était gratuit, excessif, un peu con, mais évidemment inoubliable. Mais ce n’était pas seulement de la provoc. C’était sa manière de rappeler que la slackline, avant d’être un rayon à Décat’,  était aussi une fête, un pied de nez, une déclaration de liberté, comme les Flying Frenchies, à la même époque, la célébrait.

Andy Lewis lors de la fameuse fête à Friedrichshafen ©Ulysse Lefebvre

« Andy Lewis était le plus sauvage d’entre nous » a écrit en hommage Thomas Huber. Andy appartenait à cette génération qui a déplacé les lignes, littéralement. Avant, la falaise était un but. Pour lui, pour Anto et les autres, ce qui comptait, c’était l’espace entre deux falaises, le vide apprivoisé, l’équilibre dompté.

Andy Lewis aura incarné une époque, une insouciance choisie, et érigé la provoc’ en art de vivre

Andy Lewis aura incarné une époque, une insouciance choisie, et érigé la provoc’ en art de vivre. Comme peut-être les grimpeurs du Verdon dans les années 70, ou les Stone Masters au Yosemite, il a montré que l’on pouvait vivre plus intensément. Je ne l’ai croisé que quelques fois. Mais il fait partie de ces rencontres qui restent, parce qu’elles racontent un moment, une jeunesse, une évolution des sports de montagne. Aux Natural Games, Andy Lewis n’était pas seulement une star de la highline. Il était la preuve vivante qu’une sangle tendue entre deux falaises pouvait ouvrir un nouveau monde.