Une vie de yourte

Cette « Vie de yourte » inaugure la rubrique Horizons d’Alpine Mag, une rubrique plus orientée sur le voyage, loin de la performance, de l’effort ou du sport. Pour des aventures plus horizontales et intérieures, la montagne toujours en arrière-plan. C’est l’objectif visé par Julien Fumard lorsqu’il est parti vivre un mois avec une famille mongole, dans la steppe glaciale des hauts plateaux, vers le lac Khōvsgōl (1 645m).

Enfant, j’étais fasciné par les exploits des grands aventuriers. Les expéditions vers de hauts sommets couverts de glace, sur les pôles, ou encore la traversée des océans en solitaire… tout cela me faisait rêver. Mais quelque chose a foiré entre temps et je me suis perdu en chemin, jusqu’à la trentaine. Depuis lors, j’ai en quelque sorte tenté de “rattraper mon retard”. Mais malgré la fascination que j’entretiens pour les aventuriers et les expéditions dantesques, je dois admettre que je suis à mille lieues d’être un athlète et, à part quand il s’agit d’aller se perdre dans la montagne avec ma tente et mon fidèle appareil photo, je ne suis pas fan de sport en général.

Mais l’aventure ce n’est pas seulement battre un record ou faire une première mondiale. Il ne s’agit pas forcément d’actes de force et d’agilité. L’aventure, c’est avant tout quelque chose qui nous fait évoluer en tant qu’êtres humains, et la seule chose nécessaire pour commencer, c’est un bon coup de pied au cul. J’aime que mes aventures soient sans but, mais pas sans finalité. J’ai ainsi décidé d’aller partager la vie d’une famille de bergers nomades, en hiver, dans les steppes de Mongolie. Pendant un mois, je verrai ainsi comment ces gens vivent sur une terre infertile et au climat rigoureux dans une maison isolée de 10 mètres carrés appelée ger, plus connue sous le nom de yourte. S’agira-t-il du genre de vie simple qui m’attire tant ?

La seule chose nécessaire pour commencer, c’est un bon coup de pied au cul.

Il y a quelque chose de spirituel à entrer dans une ger pour la première fois.

Step by steppe

Après 20 heures de bus à travers la steppe et d’innombrables tentatives pour m’endormir, la tête collée à la fenêtre givrée, la vue de la ger me fait comprendre que je suis enfin arrivé. Deux gamins portant des deels aux couleurs vives — les manteaux traditionnels Mongols — courent derrière la moto sur laquelle j’ai parcouru les derniers kilomètres et m’accueillent avec un mélange de curiosité et d’appréhension. Je ne réalise alors pas encore que voyager à travers la steppe c’est un peu comme remonter le temps. Bien sûr il y a la moto, un panneau solaire et un téléphone. Il y a aussi ce vieil écran cathodique diffusant des images en noir et blanc de compétitions de lutte, le sport national mongol, et des téléfilms contant des histoires du temps glorieux de Genghis Khan. Mais le mode de vie nomade transmis de génération en génération depuis des temps immémoriaux est toujours vivant dans ce camp d’hiver, comme partout ailleurs dans la steppe.

Il y a quelque chose de spirituel à entrer dans une ger pour la première fois. Afin de garder la chaleur à l’intérieur, la porte est basse. Il faut donc s’incliner, comme en signe de respect envers les esprits protecteurs de la maison. Construite de bois et de feutre, avec un poêle central servant à la fois de cuisine et de chauffage, cette ger est désormais ma nouvelle tanière, l’endroit où je pourrais paresser près du feu sacré après de nombreuses heures passées seul dans la steppe glaciale, accompagné d’un troupeau d’ovins indisciplinés. Je vivrai sous ce toit avec une famille de quatre personnes et quelques jeunes moutons, nés en fin de saison, encore trop frêles pour passer la nuit dehors avec leurs pairs.

Changement de logiciel

C’est un changement de mode de vie radical. En tant qu’ingénieur logiciel, j’ai l’habitude de passer des heures à jurer devant un ordinateur face à des problèmes aussi virtuels que les applications sur lesquelles je travaille. Des problèmes virtuels pour un monde virtuel. Le stress et les complications des univers binaires semblent maintenant si loin. La vie parait simple désormais : se réveiller, débarrasser les pourtours du camp des bouses de yack gelées, s’occuper des jeunes animaux, manger, boire des litres de thé chaud, promener le troupeau, manger, dormir. Une demeure simple pour une vie simple. Au fond, n’est-ce pas ce que j’ai toujours cherché ?

Mais une fois que le choc culturel s’estompe, la vie devient étrangement uniforme. Pas de Facebook, pas de mails, pas d’appels téléphoniques… pas même de conversation car mon hôte et moi ne partageons pas de langage commun. Je me sens soudain seul et l’ennui guette. Je ne peux plus blâmer les jeunes générations de Mongols attirées par les lumières de la ville : comme la steppe elle-même, le temps ici semble s’étirer à l’infini — surtout dans les moments difficiles. Je commence à douter des sciences que l’on m’a inculqué à l’école. Une minute dehors à me vider les tripes au milieu de la nuit par –30°C, c’est plus long qu’une minute passée avec des amis à boire des bières.

Après environ deux semaines dans cette pitoyable situation et une sciatique qui s’aggrave de jour en jour, mes rêves deviennent de plus en plus incohérents. Je m’imagine en train de manger des Choco Pops ou de dominer le monde, portant des costumes tout droit sortis d’un film de science-fiction des années 60. Quelque chose ne va pas. Qu’est-ce que je fous ici ? Je veux rentrer chez moi. D’un rêve, ce voyage en Mongolie est soudain devenu un cauchemar.

Je trouve heureusement un remède à mes maux : des paquets de nouilles chinoises pour le ventre et un bâton de marche sur lequel trône un crâne de chèvre pour soulager mon dos quand je marche — je doute de l’utilité du crâne en soi, mais je trouve que mon bâton a beaucoup plus d’allure ainsi ! Même si je ne peux plus aider la famille à couper le bois de chauffage ou à extraire les blocs de glace de la rivière gelée, notre seule source d’eau, je double mes efforts en tant que berger et baby-sitter. Je ne veux pas me sentir inutile, le bien-être de la famille dépend ici des efforts de chacun, même des plus petits.

Quelque chose ne va pas. Qu’est-ce que je fous ici ? Je veux rentrer chez moi.

Sa petite bouille aux joues rougies par le froid affiche la même grimace en répétant
“ah putain !”
— des mots que, je l’espère, elle oubliera bientôt.

Relative attitude

Pour la plupart d’entre nous le bonheur n’est pas un état de conscience inné. Il nous faut partir à sa recherche, le traquer telle une bête sauvage. Il est alors nécessaire de développer une attitude positive afin de créer le cercle vertueux qui, en fin de compte, nous y mènera. Je passe pour cela le plus clair de mon temps libre avec mes hôtes, tentant d’apprendre quelques mots de Mongol, enseignant un peu d’Anglais et communiquant avec gestes et des dessins. Nous passons de bons moments à rire ensemble et la petite Batchimeg, âgée de cinq ans, apprend avec une joie non dissimulée ces quelques mots de Français qu’elle n’aurait pas dû. Chaque matin, alors que je jure en m’étirant le dos dans une grimace de douleur — toujours cette satanée sciatique qui me poursuivra jusqu’à la fin du voyage —, sa petite bouille aux joues rougies par le froid affiche la même grimace en répétant “ah putain !” — des mots que, je l’espère, elle oubliera bientôt. Durant les moments difficiles, de courts instants de joie, simples comme celui-ci, me réconfortent. Ce sont aussi ces souvenirs là qui garderont mon esprit sur la route quand je serai devenu trop vieux pour voyager. Une fois que j’ai pris conscience de tout ceci, le fait de me réveiller au milieu de la nuit, desséché, et de trouver mon verre d’eau complètement gelé ne m’atteint plus. Au contraire, je jubilerai d’un “rien à foutre, c’est génial !” avant de me rendormir, tout aussi sec.

La Mongolie est souvent appelée “Pays du Ciel Bleu”. Lorsque le vent glacial cesse, tout en gardant un oeil distrait sur le troupeau, je passe une partie de mes journées de berger à m’allonger au soleil, laissant mon âme errer paisiblement. Avec le début de Tsagaan Sar — la période festive du nouvel an mongol, qui dure un mois — de nouveaux visages vont et viennent dans la ger, arborant leurs plus beaux costumes, amenant cadeaux et vœux de santé, de bonheur et de bonne fortune. Lorsque le soleil se couche, mon travail s’achève et je trouve refuge autour du poêle brûlant. J’y retrouve mes hôtes entourés de leur famille et d’amis. Il y a beaucoup de nourriture — de la viande, des biscuits, des sucreries, de la vodka… On y rie, on y chante, et parfois même on y pleure les êtres chers qui ont quitté ce monde. Je suis conscient de la chance que j’ai de partager des moments aussi intimes, en immersion.

Réalisme

Alors cette question me revient. Ai-je enfin trouvé le mode de vie simple que je recherchais ? Il ne faudrait pas se laisser tenter par une conclusion hâtive. La vie dans la steppe est belle, c’est un fait, et on peut sans aucun doute lui associer un certain romantisme. On pourrait aisément concevoir le mode de vie nomade comme un antidote à notre existence moderne si compliquée. Mais la vie dans la steppe n’est manifestement pas pour tout le monde et ce n’est qu’en l’expérimentant que l’on peut vraiment comprendre à quel point elle est rude. Je crois fermement que le chemin du bonheur est pavé de difficultés, mais trop de difficultés d’un coup et l’on peut aisément se perdre en route.
Même pour ceux qui sont nés en tant que nomades en Mongolie, retourner à leur mode de vie originel peut être difficile après un séjour prolongé en Occident. Zara, une jeune femme rencontrée sur le chemin du retour et ayant vécu plusieurs années aux Etats-Unis, m’a expliqué qu’il lui a fallu pas moins de trois ans pour s’y habituer à nouveau. “Mais maintenant, je me sens bien ici” me confie-t-elle. Si l’on est prêt à endurer les difficultés inhérentes à ce mode de vie assez longtemps pour que le corps et l’âme puissent le considérer comme naturel, alors seulement peut-on enfin se dire : “Oui, c’est bien cette vie-là que je recherchais.”

En ce qui me concerne, bien que cette expérience m’ait appris beaucoup de choses sur moi-même et sur les relations que j’entretiens avec les hommes et la nature, je ressens toujours le besoin de poursuivre ma quête. Ou peut-être est-ce juste une autre excuse pour continuer à errer à travers le monde ? La vie dans la ger était dure, certes, mais elle fut inoubliable.

On pourrait aisément concevoir le mode de vie nomade comme un antidote à notre existence moderne si compliquée. Mais la vie dans la steppe n’est manifestement pas pour tout le monde.