Votre mot de passe vous sera envoyé.
Treks en Himalaya

Un espresso à la mer #4

Il ne restait plus que deux jours à nos jeunes chercheurs d’or pour recueillir les quatre dernières recettes du succès touristique made in Côte d’Azur.
– Deux par jour, un rythme de croisière.
Nève était d’humeur maritime.
Forte chaleur et sensation d’un devoir de vacances quasi accompli leur donnèrent la douce envie de s’accorder une pause. Vamos a la playa. À la Roquille, des transats et des parasols bien ordonnés leur tendaient les mains, Nève et Jibé s’y installèrent tranquillement. Naïvement.
– Demi-journée ou journée ?
Un garçon de plage leur expliqua la vie. C’était donc un lieu privé. Pour qui vient du Vercors, les codes de la mer sont nébuleux. Le sable était à peu près le même qu’à vingt mètres de là, mieux ratissé sans doute ; la mer identique, moins d’algues peut-être ; la vue similaire quoique plus dégagée. De maigres différences mais la sensation de s’isoler du peuple justifiait la note. Nève et Jibé n’avaient pas pris d’argent, c’est d’usage pour se baigner, alors ils se décalèrent vingt mètres plus à gauche, en terre de gratuité. La mer l’a bien compris, la raison du plus que l’autre est toujours la meilleure. Plage publique ou plage privée, l’Homme se rue sur la sélecte parce qu’il le vaut bien. Signes d’appartenance et d’ascension sociale, rien de mieux que les vacances à longues journées visibles pour rappeler son rang. Nève que son École de Commerce avait déjà bien abimée, reçut ce constat en évidence : en montagne, rien ne distingue alors que l’élément prête à prendre le dessus. Il était urgent de réagir. « Règle n°7 : Différencier les offres dont les chemins : des GR bien entretenus, privés et payants contre d’autres sentiers, des PR, gratuits, rustiques, éventuellement paumatoires. »
– On n’est pas obligé de pénaliser les autres Nève ? D’avoir plus suffira aux premiers.
– C’est une chose Jibé que d’être riche et privilégié mais savoir les autres moins bien servis ne gâte rien. C’est l’écart qui compte et satisfait. Pense delta Jibé, pense delta…
– Pragmatisme et cynisme, ça finit pareil. C’est peut-être pas un hasard ?
– Et humanisme alors ?
Jibé ne dit plus rien. Nève était plus âgée de deux ans, à ces âges là, cela suffit pour avoir raison.
Jibé regarda une dernière fois la zone privée. Il remarqua que la wifi était gratuite et les toilettes payantes. Une envie de Vercors le traversa.

S’il était un point commun entre la plage à sable ratissé et l’autre à sable brouillon, c’est qu’un vendeur de glaces, chouchous, boissons fraîches et beignets aux pommes passait librement de l’une à l’autre. Le verbe haut, rieur malgré les pieds brûlants et le cou cintré. Quel sens du service ! Jibé réveilla son cortex à parallèle.
– Nève…à la plage, on ne se fatigue pas et pourtant on nous propose sans cesse à boire et à manger.
– Et…?
– Sur nos chemins où les touristes se fatiguent, affamés, assoiffés, il n’y a rien ! Il faut aller jusqu’au refuge ou redescendre. Ici, on vient à toi, la différence est essentielle.
Rien. Il avait raison Jibé. Seules des myrtilles à perte de vue basse, à cueillir soi-même, le dos meurtri, les mains rougies, échinococcose pour les plus vernis. Là encore, la montagne ne souffrait pas la comparaison, aucun vendeur ambulant et pourtant quel succès ça aurait. Un marché porteur sans porteurs, le tourisme alpin brillait par son inconséquence. Encore un coup de ce satané manque d’iode. Jibé qui se mettait à penser delta n’en revenait pas d’un tel écart de prestations entre mer et montagne. Il fallait mettre la population locale à contribution, au premier rang les jeunes, ces futurs acteurs du tourisme. « Règle n° 8 : Sur les chemins de la commune, programmer des entrainements pour les jeunes du club de ski de fond avec surcharge en glacière et éventaires ambulants. Résistance et endurance au service du service. Et pourquoi pas des TIG pour les élèves collés du collège ? » Jibé avait eu ses années difficiles, au collège et au club.
– Faudrait quand même pas qu’on leur pique toutes leurs idées…
– Et pourquoi pas ? S’inspirer des réussites d’un autre n’est pas honteux. C’est même flatteur. Regarde, la mer, ils se sont bien mis au ski !

La suite lundi prochain, si la canicule épargne nos esprits surchauffés.