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Treks en Himalaya

Tu as quelque chose à me dire ?

Avez-vous déjà entendu ce drôle de bruit ?
Au début d’une course en montagne, un peu avant ou un peu pendant. Souvent, autour d’une ascension importante à nos yeux, comme c’est bizarre.
Il se passe des choses. Un réveil qui ne sonne pas, un pneu qui crève, une approche où l’on se paume un peu, une lanière de crampon qui casse, nette. La plupart du temps, on s’en moque, ce ne sont que les virgules du jour, un murmure qu’on ignore, de l’habituel qu’on enjambe. À peine, ces contretemps nous crispent-t-il. Quelques jurons et ça repart.
D’autres fois, on ne saurait dire pourquoi, sans doute l’humeur de notre vie et la géographie de l’instant, on se met à les entendre, à les écouter même. Ces trucs deviennent des signes ; de négligeables ils se font perceptibles et l’on se met à imaginer qu’ils ont quelque chose à nous dire. Alors on écoute, on observe, on hume l’air du jour. Des pierres qui tombent au loin ou un sérac. Un ciel qui s’assombrit, un vent qui se lève. Une poche à eau qui fuit. Un genou qui couine. Notre matériel, la nature ou notre corps, ils sont plusieurs à vouloir nous parler. Et l’idée commence à faire son chemin, celle du demi-tour.
Si l’on se met à être sensible, alors on se surprend à en repérer partout, tout le temps. Chaque mouvement du monde devient un message ; le pied ripe, le nuage gronde, le lacet se défait. Nous voici désormais poreux aux croyances et il n’y a plus d’échelle, tout devient parlant, de l’ongle au baromètre. L’idée du demi tour, on la balance au loin mais elle s’accroche, la bougre. On tente de mettre du rire, de la douceur ou toute autre chose de vivant dans nos pensées mais ils ne tiennent pas la durée. Nous attendons les vents contraires, les signes de l’autre camp, ceux qui encouragent et gomment l’hésitation mais ils viennent peu. Alors, ce que l’on nomme désormais des avertissements s’accumulent et frappent toujours plus fort à la porte de notre raison. On interroge le compagnon du jour pour savoir s’il a entendu, lui aussi. S’il dit que non, ça nous rassure. S’il dit que oui, ça nous rassure. D’ailleurs, il faudrait être sourd, aveugle ou aimant peu la vie pour ne pas voir une alerte, une protection. D’on-ne-sait-qui. Et cette frontale qui s’essouffle, je suis certain d’y avoir mis des piles neuves hier soir. Quoique.

On interroge le compagnon du jour pour savoir s’il a entendu, lui aussi.
S’il dit que non, ça nous rassure.
S’il dit que oui, ça nous rassure.

Il est alors trois solutions. Décidément ceux voyant la Trinité partout vont être ravis.

On se fait raisonnable. Notre seuil d’indifférence à ces broutilles est terrassé. Nous qui clamons haut et fort que la vie ne se lit pas dans le tarot, nous commençons à en douter, jusqu’à en vaciller. Peut-être même qu’on les attendait ces invitations à rebrousser chemin, à retrouver le douillet de nos certitudes. Poursuivre, ce serait provoquer. On-ne-sait-qui. Plusieurs fois, on ralentit, plusieurs fois, on parlemente mais on le sait déjà, l’aventure du jour est terminée. On se remémore ces histoires d’un tel qui, dès le matin, ne le sentait pas mais s’en est foutu, il est mort d’avoir été sourd. Cela finit de nous convaincre. Demi-tour. Comme par hasard, tout se passe bien, nous revenons sains et saufs. Frustrés de notre manque de cran, heureux d’être simplement en vie ou satisfaits de notre sagesse…ça dépend, notamment de ce qui advient à celles et ceux n’en ayant fait qu’à leur tête, ces cordées qui ont continué. On tente d’enfouir un petit bout de nous qui tolèrerait le malheur des autres pour être sûr d’avoir eu raison. Si cela arrivait, la double peine est qu’on serait croyant à vie. Mais ça n’arrive pas et c’est heureux. Alors on se rassure comme on peut, les montagnes ne bougent pas, on reviendra. Nos cerveaux d’audacieux et de trouillard s’engueulent joyeusement dans la voiture, ça occupe le retour à la maison. Puis une autre discussion s’installe entre un bout de nous ravi d’écouter ce que les cailloux ont à nous dire et l’autre qui carbure au cartésien. Au final, on se couche en se disant qu’on a bien fait mais qu’il ne faut pas que ça devienne une habitude, plier sous le poids des signes.

On décide de continuer. Coûte que coûte. Et ça passe. Allègrement. Sommet, accolades et satisfaction de ne pas avoir freiné à l’orange. Pas de malheurs à l’horizon, il semble que nous soyons toujours en vie. Alors on se met à rire de notre idiotie d’avoir pu croire à cet on-ne-saitqui qui nous prévenait d’on-ne-sait-quoi. Celui-là ne connaissait ni notre hardiesse ni notre conviction. Non mais. On se félicite de s’être botté les fesses et l’on se promet de ne plus prêter l’oreille et le coeur à ces aléas, en montagne et ailleurs. La superstition, se dit-on, ressemble à la trouille, comme elle, ce n’est qu’une perte de temps. Les montagnes sont des tas de cailloux, notre matériel un alliage sans âme, ils n’ont définitivement rien à nous dire. Tâchons de nous en souvenir la prochaine fois car c’est certain, un jour, nous serons de nouveau perméables.

On décide de continuer. Coûte que coûte. Et l’on n’en revient jamais. Il est alors un peu tard pour écouter ce que la vie et les cailloux avaient à nous dire. C’est le truc mal fichu avec la superstition. Ceux qui n’ont jamais voulu y croire ne sont plus là pour nous dire qu’il serait peut-être temps que l’on s’y mette. Alors on imagine, on ne sait toujours pas vraiment. Et c’est ça qui est bien.