Le président de la FFCAM s’exprime : la montagne à l’épreuve de nos choix

Sur le glacier de la Girose, à la Grave. ©Jocelyn Chavy

Climat, fréquentation, fragilité des milieux, refuges saturés, bivouacs, interdictions : nos pratiques sont bousculées et nos certitudes avec elles. Comment protéger la montagne, la garder accessible à tous et y préserver notre liberté ? Nous regardons la montagne s’effondrer sous nos yeux. Et certains s’en étonnent encore. Ce qui arrive était annoncé. Quand la température augmente, la glace fond. C’est de la physique élémentaire.

Le constat est là. Reste à savoir ce que nous allons décider d’en faire. Et c’est là que les choses se compliquent. Car il ne s’agit plus seulement d’adapter nos pratiques aux conditions. Il faut aussi nous demander comment continuer à accéder à la montagne, à la pratiquer et à la protéger, sans renoncer à ce qui en fait la singularité.

Ce qui vient de se passer sur la voie normale du Mont-Blanc concentre presque toutes les contradictions auxquelles nous allons devoir faire face.

Le refuge du Goûter, dans le massif du Mont-Blanc. ©UL

Le problème n’est pas
qu’il y ait trop de monde en montagne.
Il est que cette fréquentation se concentre massivement 
aux mêmes endroits et aux mêmes moments

Nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir aller en montagne. Et je m’en réjouis. Je préfère une montagne désirée, fréquentée, découverte par de nouvelles générations à une montagne réservée à quelques-uns. Elle ne doit surtout pas devenir le privilège de quelques happy few.

Le problème n’est pas qu’il y ait trop de monde en montagne. Il est que cette fréquentation se concentre massivement aux mêmes endroits et aux mêmes moments. Dans certains coins, elle devient tout simplement ingérable. Nos refuges sont saturés et certains sites naturels, propulsés en quelques années au rang d’incontournables, concentrent désormais des fréquentations qu’ils ne peuvent plus absorber. Au Goûter et à Tête Rousse, les places d’une saison entière partent en quelques heures à l’ouverture des réservations.

Autour de certains refuges, de certains lacs ou lieux remarquables, le bivouac change lui aussi d’échelle. Cinq ou dix tentes, c’est du bivouac. Soixante, cent, parfois deux cents au même endroit, cela devient autre chose. Cette sur-sollicitation des milieux dégrade les sols, dérange la faune, met la ressource en eau sous tension, sature les sanitaires de nos refuges et finit par être incompatible avec la tranquillité que l’on vient chercher en montagne.

pour que la montagne reste ouverte à tous, 
nous allons devoir accepter de ne plus pouvoir 
tout faire, partout, tout le temps

Le bivouac est intimement lié à la montagne et nous sommes profondément attachés à cette liberté. Mais peut-elle rester sans limite lorsque l’usage change à ce point d’échelle ? Il est déjà réglementé dans différents espaces de montagne. Sur la voie normale du mont Blanc, il est interdit. La réservation est obligatoire pour dormir dans les refuges de Tête Rousse et du Goûter, les capacités sont limitées et une Brigade blanche contrôle les réservations et les flux.

Des réponses existent donc déjà sur certains territoires. À nous maintenant de confronter ces expériences, d’apprendre de ce qui fonctionne ailleurs et d’imaginer, pour chaque site, des solutions adaptées à ses réalités. Pour que la montagne reste ouverte à tous, nous allons devoir accepter de ne plus pouvoir tout faire, partout, tout le temps.

Rendre la montagne accessible. À tous. ©ZC

Mais la fréquentation n’est pas la seule question à laquelle nous devons répondre. Il y a celle, autrement plus délicate, de savoir jusqu’où nous devons intervenir lorsque les conditions deviennent dangereuses. Fermer un accès peut parfois être nécessaire. Mais qui décide, et à partir de quand, qu’une montagne est devenue trop dangereuse pour être pratiquée ? Personne n’ouvre la voie normale du mont Blanc le matin.

Un itinéraire d’alpinisme n’est pas une piste de ski. Il n’est ni jalonné, ni sécurisé, ni déclaré praticable chaque matin. Observer les conditions, connaître ses capacités, mesurer son engagement, décider de partir, de continuer ou de renoncer font partie intégrante de l’alpinisme. C’est une liberté à laquelle nous, alpinistes et montagnards, sommes profondément attachés. Mais une liberté exigeante.

En février 2025, Benjamin Védrines s’engage seul, en hiver, pendant cinq jours dans la face ouest des Drus. L’engagement est considérable. Benjamin est évidemment un alpiniste hors norme. Mais l’alpinisme est aussi fait de cela : la possibilité laissée à chacun de choisir son engagement, de l’extrême au plus modeste, à la mesure de ses compétences. Faudrait-il qu’une autorité décide que tel ou tel projet est trop engagé et l’interdise ? Bien sûr que non. Ce serait nier ce qu’est l’alpinisme.

Faudrait-il qu’une autorité décide
que tel ou tel projet est trop engagé
et l’interdise ?

Le domaine de ski hors-piste de La Grave montre cependant l’autre versant de la question. Nous sommes sur un domaine de haute montagne accessible par des remontées mécaniques, mais qui n’est pas pour autant un domaine skiable classique. Chaque matin, avant l’ouverture, les patrouilleurs parcourent les principaux itinéraires, observent la neige, évaluent les conditions et les risques. Ils ne sécurisent pas la montagne : ils l’observent et conseillent le maire, qui décide si les remontées peuvent ouvrir. Et lorsqu’elles ouvrent, personne ne prétend pour autant que la montagne est devenue sûre.

Le droit a eu à se prononcer sur cette question. Il reconnaît qu’il existe, dans un tel espace de haute montagne, des dangers contre lesquels il appartient au pratiquant de se prémunir lui-même. Il reconnaît aussi qu’un danger exceptionnel, identifié et localisé peut imposer à l’autorité publique d’intervenir. Mais intervenir ne signifie pas se substituer au pratiquant : celui-ci reste responsable de ses choix, de son engagement et de sa pratique.

Tout est là. La montagne n’est pas un espace sécurisé. Elle ne doit pas le devenir. Le jour où pouvoir y accéder signifiera qu’une autorité en garantit la sécurité, nous aurons changé de modèle sans même en avoir débattu. Mais cela ne signifie pas que nous ne devions jamais fermer.

La montagne n’est pas un espace sécurisé.
Elle ne doit pas le devenir.

Course d’alpi en Vanoise. ©JC

Revenons au Mont-Blanc. Lorsque les chutes de pierres dans le Grand Couloir atteignent un niveau exceptionnel, il peut être parfaitement légitime d’en interdire temporairement l’accès. Mais alors posons franchement la question : si le danger est dans le couloir, pourquoi fermer les refuges sans interdire d’abord le passage dangereux lui-même ?

Il m’a été répondu qu’une telle interdiction serait difficile, voire impossible, à faire respecter. Je l’entends. Mais une interdiction n’a pas nécessairement à être physiquement contrôlée pour exister et produire ses effets. Elle informe clairement le pratiquant qu’un danger exceptionnel a été identifié et que le passage est interdit. À lui de respecter cette décision.

Faut-il pour autant fermer les refuges ? Quand cette fermeture est nécessaire pour rendre l’interdiction cohérente, oui, sans doute. Mais elle doit alors être pensée et organisée en conséquence, en prenant en compte ceux qui sont déjà engagés et en décalant si nécessaire la fermeture pour leur permettre de redescendre dans de bonnes conditions, sans les mettre en difficulté ni leur faire porter le coût d’une décision prise pour des raisons de sécurité publique. Fermer peut être nécessaire. Mais fermer n’est jamais une réponse simple.

Fermer un refuge peut être nécessaire. Mais ce n’est jamais une réponse simple.

La même prudence doit nous guider lorsqu’il est question de faire payer les secours en montagne. La gratuité des secours n’est pas une exception inventée pour les alpinistes. C’est un principe ancien de notre organisation collective.

En 1733, elle était instaurée en France notamment pour éviter qu’un témoin d’un début d’incendie n’hésite à appeler par crainte d’avoir à payer, au risque de laisser le sinistre s’aggraver. Près de trois siècles plus tard, les incendies qui ont marqué cet été nous rappellent combien ce raisonnement reste actuel. Faire payer les secours en montagne pourrait conduire certains alpinistes à retarder leur appel, au risque d’aggraver leur situation. Cela n’enlève évidemment rien à notre devoir de ne pas exposer inutilement les secouristes.

La gratuité des secours n’est pas une exception
inventée pour les alpinistes.
C’est un principe ancien
de notre organisation collective.

Et derrière la question du coût, il y en a une autre, plus morale : celle du jugement que certains portent sur le risque pris par les autres. Parce qu’un alpiniste choisit de s’engager dans un environnement dangereux, faudrait-il considérer qu’il mérite moins qu’un autre la solidarité collective s’il lui arrive quelque chose ? Je ne le crois pas.

Nous ne faisons pas payer son secours à l’automobiliste accidenté parce qu’il roulait trop vite, ni au marin parce que sortir en mer ce jour-là n’était pas raisonnable. Pourquoi la montagne devrait-elle faire exception ? La gratuité des secours n’est pas une question de morale, et la solidarité qui la fonde ne s’arrête pas au pied de la montagne. 

Surfréquentation de bivouacs au lac de la Muzelle, août 2025. ©Parc National des Écrins

Reste alors la question de la compétence. Nous devons pouvoir continuer à nous engager, mais aussi nous tromper, faire demi-tour, revenir demain, choisir un autre itinéraire, apprendre. Et parfois savoir renoncer lorsque c’est la seule bonne décision.

Je ne veux pas d’un permis d’alpinisme. On doit pouvoir apprendre dans un club, avec un guide, avec d’autres alpinistes, par l’expérience et la transmission. On doit pouvoir partir en montagne sans présenter un brevet attestant que l’on en aurait les compétences.

Mais cette liberté n’a de sens que si nous sommes capables de l’exercer : se former, s’informer, lire un bulletin météo, comprendre les conditions, connaître ses capacités, parler avec les compagnies de guides, les gardiennes et gardiens de refuges. Avoir conscience qu’une course facile sur le topo peut devenir très difficile, voire impraticable, selon les conditions du moment. Préserver la liberté d’aller en montagne suppose de donner à chacun les moyens d’exercer réellement sa responsabilité.

Je ne veux pas d’un permis d’alpinisme

Il nous faut maintenant construire des réponses à la hauteur de toutes ces contradictions. Organiser davantage certains sites, réguler parfois leur fréquentation, protéger les milieux les plus fragiles, limiter certains usages lorsqu’ils deviennent incompatibles avec le lieu, et fermer exceptionnellement un accès lorsque les conditions l’imposent.

Mais il faut se méfier des réponses simplistes : généraliser les quotas, fermer à dates fixes comme si la montagne répondait à nos calendriers, interdire par principe, imposer un permis. Et, à l’autre extrême, dire « chacun fait ce qu’il veut, chacun est responsable » serait tout aussi simpliste. La réalité nous oblige à être plus intelligents que cela.

Le refuge du Clos des Vaches. Un refuge accessible, même en hiver. ©JC

Un site sportif d’escalade aménagé n’est pas une face des Drus. Un sentier extrêmement fréquenté n’est pas un itinéraire d’alpinisme. Une forêt soumise à un risque majeur d’incendie n’est pas un glacier. La Grave n’est pas une station de ski comme les autres. Et le Mont-Blanc lui-même n’est pas toute la montagne. À des situations différentes doivent répondre des solutions différentes.

Les refuges ont, dans cette réflexion, une place particulière. Ils ne sont pas des hôtels d’altitude où l’on vient simplement passer une nuit. Ils sont des portes d’entrée vers la montagne : ils abritent, accueillent, renseignent, permettent l’accès à la haute montagne et contribuent aussi à organiser sa fréquentation.

Leur saturation, les concentrations de bivouacs qui peuvent se développer autour d’eux ou leur fermeture temporaire ne sont donc pas de simples questions touristiques. Elles interrogent directement notre manière collective d’accéder à la montagne. La montagne doit rester ouverte à tous.

Notre défi n’est pas de réglementer la montagne. 
Il est de continuer à la rendre accessible,
de protéger ce qui doit l’être,
d’accompagner ceux qui la découvrent,
de responsabiliser ceux qui la pratiquent.

Cela suppose de tenir ensemble ce qui peut sembler contradictoire : accueillir sans dégrader, protéger sans mettre sous cloche, responsabiliser sans tout réglementer. Former et informer avant d’interdire. Réguler lorsque c’est nécessaire, mais sans faire de la régulation un principe. Savoir fermer exceptionnellement, clairement, temporairement, au bon endroit, pour une raison objectivée — et rouvrir dès que cette raison disparaît.

Ce qui serait une défaite, ce serait de laisser s’installer progressivement une montagne administrée, réglementée et interdite par morceaux parce que nous n’aurions pas su répondre autrement aux transformations de la montagne auxquelles nous devons désormais faire face.

Notre défi n’est pas de réglementer la montagne. Il est de continuer à la rendre accessible, de protéger ce qui doit l’être, d’accompagner ceux qui la découvrent, de responsabiliser ceux qui la pratiquent et de préserver ce qui fait depuis toujours sa singularité : un espace où l’on apprend aussi à décider par soi-même.