C‘est le problème avec les records : ils sont faits pour être battus, même sur le plus fameux raid à skis des Alpes. Le récent record féminin de Hillary Gerardi et Valentine Fabre sur Chamonix-Zermatt n’aura tenu que trois jours, le temps que deux jeunes femmes Laurie Renoton et Marie Pollet-Villard ne descendent la marque à 20h34, soit 2 heures de moins que leurs prédécesseuses, qui elles-mêmes ont repris leur première marque établie en 2021 après que deux Suissesses n’aient pris leur record en 2025. Vous ne suivez plus ? Allons bon.
Résumons : l’explosion du ski-alpinisme permet de voir l’éclosion de records féminins en montagne, qui empruntent le chemin tracé par les athlètes hommes. Quelques jours auparavant, ce sont Mathéo Jacquemoud et William Boffelli qui ont lancé les hostilités sur Cham Zermatt avec le temps époustouflant de 13h27.
Mais au fait, pourquoi Cham’ Zermatt ? Pourquoi pas St-Christophe-en-Oisans St-Étienne-de-Tinée, ce qui aurait, convenez-en, de la gueule ? Parce que ce sont les aristocrates anglais, au XIXème siècle, qui établirent ce qu’ils nommèrent Haute Route entre leurs deux villégiatures et « playgrounds » des Alpes (l’expression est de Sir Leslie Stephen).
Le Cervin, vu depuis les hauteurs de Zermatt. ©Jocelyn Chavy
Mais rendons à Michel Payot ce qui lui appartient. Le bon docteur est le premier à avoir ramené des skis de Norvège à Chamonix en 1902. Le 17 janvier 1903, il se lance dans la première traversée hivernale Cham’ Zermatt avec les guides de la vallée, Joseph Ravanel – dit le Rouge – Alfred Simond et Joseph Couttet.
C’est une épopée, avec des skis de deux mètres, des peaux de phoque, un bâton en frêne d’1m80 par personne, des sacs énormes. Leur progression est lente, parfois improvisée, au gré des ponts de neige suspects : au menu, rosbif et vin gelés, skis transformés en traîneaux, repli forcé et bout de train entre Martigny et Sion, arrivée à Zermatt après des heures d’errance sur le glacier cinq jours plus tard, le 21 janvier 1903. L’enjeu n’était pas la vitesse, mais le temps, celui de l’exploration skis aux pieds.
cette transformation de la montagne en données, d’un glacier en segment Strava, d’un refuge en ravito
Un siècle plus tard, la vitesse a tout changé. Elle a modifié notre perception des distances, des choses, des montagnes elles-mêmes. Un lecteur, abonné d’Alpine Mag, nous a écrit pour dénoncer ce qu’il appelle « l’alpinisme façon caravane de Tour de France », car qu’il s’agisse du record féminin ou masculin de Cham’ Zermatt, ces records sont tributaires d’une équipe de soutien ou de ravitaillement forcément motorisée, y compris pour la traversée des Alpes de Mathéo Jacquemoud en vélo-ski ou pour le record Méditerranée-Mont-Rose de Jocelyn Verdenal. Est-ce une « dérive » comme le pointe ce lecteur ? Sans doute quand le ou les auteurs des records insistent sur un record non motorisé, mais réalisé avec une assistance motorisée… ou non.
Prenons l’un des records de Kilian Jornet – ou Fastest Known Time, expression inventée aux États-Unis, pays de la vitesse et de la démesure. En l’occurence celui du Cervin, en 2013, où l’incroyable performance (1h56 à la montée, 2h52 AR depuis Cervinia) était encadrée par plus d’une demi-douzaine de guides aux points-clés, et critiquée pour cela, ce qui n’enlève pas le risque. Philosophe de la vitesse, Paul Virilio ne dit pas autre chose quand il écrit que toute accélération a son revers, toute fusée porte le crash comme possibilité.
Les skieurs-alpinistes, transformés en projectiles, ont-ils conscience de cette transformation de la montagne en données, d’un glacier en segment Strava, d’un refuge en ravito ? Virilio a donné un nom à cette logique : la dromologie. Aller vite – la puissance de la vitesse – est une manière de transformer ce que l’on traverse. Quelque part, de le réduire.
ce n’est pas seulement la technique qui a changé. C’est aussi une certaine idée de ce qu’on vient chercher là-haut
Photo de Michel Payot et ses amis lors du premier Cham Zermatt hivernal, janvier 1903.
Aller vite en montagne n’est pas nouveau. Mais ces dernières années voient l’expansion dromologique du phénomène : qu’il s’agisse des 82 4000 de Kilian Jornet en 19 jours, ou du Nose à El Capitan en moins de 2 heures (Caldwell et Honnold), ou l’intégrale de Peuterey de Védrines en 6h51 (son plus grand exploit alpin ?), ces records époustouflants semblent indépassables. Ont-ils rapetissé au passage les 4000, le mont Blanc ou le kilomètre-étalon de granite américain ? Pas pour le commun des mortels.
Pourtant cette frénésie de records dit quelque chose de notre époque. Célébrer un record est légitime. Admirer la performance, aussi. Mais sans effacer ce que cette traversée Cham-Zermatt porte de mémoire, de rudesse, d’épaisseur, et de temps long.
Comment ? En donnant la parole, comme nous le faisons à Alpine Mag, à celles et ceux qui ont vécu cette expérience, pour en tirer autre chose que le brutalisme du chronomètre.
Entre la caravane de 1903 avançant corde tendue au milieu des crevasses et les records où les gels sont comptés, ce n’est pas seulement la technique qui a changé. C’est aussi une certaine idée de ce qu’on vient chercher là-haut.

