Votre mot de passe vous sera envoyé.
Apurimac abonnés

Slava, porteur kirghize Drôles de rencontres

SLAVA est un nom qui s’écrit forcément en majuscule. On entend tout de suite chez lui l’âme russe. Slave de cœur comme de ton, n’allez pas plaisanter avec une ressemblance phonétique au ​slave anglosaxon. D’ailleurs il nous impressionnait tellement qu’on a pas osé le prendre en photo le Slava. Première Drôle de rencontre de notre série.

Vous l’aurez compris, Slava est phénoménalement puissant, comme tous les porteurs d’altitude, du Népal au Kirghizistan, patrie de Slava. On ne peut pas dire qu’on ait réellement rencontré Slava. D’abord parce qu’il ne semble pas réel, arc-bouté sous son énorme sac, mélange de hotte du Père Noël, de rebuts militaires et de fourre-tout de vagabond. Ensuite, parce que l’homme est insaisissable. Impossible de suivre son rythme d’enfer, donc impossible de lui parler, si tant est que la barrière de la langue soit surmontable. D’ailleurs, l’individu paraît peu porté sur la discussion, et peut-être que pour autant porter, il vaut mieux épargner sa salive.

-Alors Slava, combien aujourd’hui ?

-Ah ! Today small day. Only 54kg…

Un point au loin

Slava a surgi dans notre monde au Kirghizistan, sur les pentes du Pic Lénine (7 134m). Au début on ne voyait qu’un point de lui. Depuis le Camp 2 à 5 200 mètres, il nous paraissait bien loin ce point. Mine de rien, on l’a vu avancer, doubler des caravanes de points, figés entre les crevasses, presque immobiles. En moins d’une heure on a vu le point se transformer en homme. Ou plutôt en créature directement née de la montagne. Le visage n’était pas tanné ou buriné comme peuvent l’être ceux des professionnels de la montagne, il était brûlé. Tout son corps était brûlé d’ailleurs. Tête, bras, cuisses. Oui parce qu’à 5 000 mètres d’altitude, et même jusqu’à 6 000 mètres, Slava est toujours en short/T-shirt. Une sorte de signature bien à lui. Le soleil, le gel et le froid ont taillé un costume à la mesure de l’homme. Il ne doit même pas connaître l’existence de la crème solaire, ou bien il n’en a rien à faire. Sa peau s’en va par plaque par endroits, lui continue de porter, indifférent. Imaginez une silhouette massive, dans les deux mètres de haut pour un mètre de large, avec à son sommet une paire de ski qui forme une diagonale en équilibre. C’est Slava. Enfin, c’est Slava et son sac surtout. L’homme sous le sac est plié, muscles et mâchoires tendues, ruisselant de sueur, les pieds frappent la neige avec une régularité de métronome. Tchac-tchac-tchac-tchac. C’est ce qu’on entend quand Slava nous poursuit, nous dépasse et nous sème.

Reconnaissable à son costume trois pièces short/t-shirt/skis-en-travers, Slava arrive au C3, 6000m.

Petite fourmi de chair

Les seuls mots échangés furent à son arrivée au camp 2, alors que tous se taisaient au passage de la bête :
– Hé combien de kilos ?
– 70-73kg…
– …
Qu’est ce qu’on pouvait dire d’autre ? Bouche bée qu’on était. “Mais c’est mon poids 70 kg” pense-t-on. Et il fait les 1000 mètres de dénivelé en à peine plus d’une heure vingt. Juste insensé pour nous, suffoqués par l’altitude. On apprend plus tard que c’est quatre euros le kg ici. Le calcul est vite fait, Slava doit se faire des couilles en or. Bon, pour l’instant c’est plutôt des dents en or qu’il lui faudrait. Le métier n’est pas économe du corps de ceux qui l’exerce. N’empêche que pour l’instant, notre bonhomme fait troisième à la Lenin Race qui part du camp 1 à 4 400 mètres jusqu’au sommet à 7134 mètres. Environ 7 heures pour 2 700 mètres de dénivelés en haute altitude ! Parfois Slava est presque drôle malgré lui. La dernière fois qu’on le voit, toujours aussi chargé, avec des sacs en plastique accrochés partout autour de son énorme baluchon, on lui redemande, mi-admiratifs, mi-goguenards en attendant la réponse :
– Alors Slava, combien aujourd’hui ?
– Ah ! Today small day ! lance-t-il avec fatalisme et une pointe de contrariété. Only 54kg…
Et il passe, au son des tchac-tchac de ses chaussures dans la neige. Toujours suant, toujours brûlant. Slava quoi. Qui ne lira sûrement jamais ces lignes mais à qui je voulais rendre hommage. Pour tous les Slava, petites fourmis de chair qui grignotent sans fin la montagne, et s’usent la vie contre elle.

Slava n’est pas seul à porter. Ses collègues entre le camp 3 (6000m) et le camp 2 (5200m). En plongée, le sac paraît moins gros qu’il n’en a l’air, méfiance! ©Arthur Lachat