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Début juillet, le marcheur Jérémy Bigé a commencé son trek de 3 mois entre Kirghizistan et Tadjikistan, des monts Célestes au Pamir Alaï. Deux mois plus tard, après 1300 kilomètres de voyage, le lauréat des Bourses Expé 2022 pour cette aventure a atteint la frontière tadjike. Récit en images aux deux-tiers du parcours, prévu pour s’achever fin septembre à Douchanbé, capitale du Tadjikistan.

J’adore marcher. Mais je ne crois pas que ce soit le fondement de mon entreprise. Le mouvement est simplement un prétexte, l’étoupille du canon qui crie pour qu’on l’enflamme. L’aventure ne tombe pas du ciel. Elle se provoque. Et quoi de mieux que de battre les sentiers pour faire jaillir l’étincelle qui mettra le feu aux poudres. Le chemin n’est que le grattoir sur lequel on racle les souliers pour amorcer la flamme. La grolle, une allumette éraflant le phosphore rouge de la piste ! 

Depuis deux mois, je me frotte aux géographies kirghizes. Et en 1300 km, on peut dire que j’ai attisé mon brasier intérieur. La fièvre, comme certains l’appellent. Cet état passionné du vagabond qui n’attend rien du chemin qu’il emprunte.

Fourmi dans les steppes du Kirghizistan ©Jérémy Bigé

5 kg pour tout bagage et azimut sud-ouest pour toute direction

J’ai fixé des règles assez simple à ma marche. Partir de Karakol en Kirghizie (quoi de plus symbolique que la ville qui portait jusqu’en 1991 le nom de Prjevalski, immense explorateur de l’Asie Centrale au XIXème siècle ?) et rallier à pied Douchanbé, capitale du Tadjikistan.

5 kg pour tout bagage et azimut sud-ouest pour toute direction. Construire un itinéraire à travers Monts Célestes et Pamir n’est pas aisé. Dans ces montagnes, on ne se contente pas de suivre une trace gps et de foncer tête baissée. On aurait tôt fait de péricliter. Le marcheur qui souhaite se mouvoir dans les immensités d’Asie Centrale a plusieurs cordes à son arc : 

  • Les images satellites, miracle de notre temps.
  • La cartographie soviétique, datant du XXème siècle, lorsque les russes ont répertorié chaque relief de leur territoire.
  • Le flair. Autrement dit la capacité à dégoter, à vue, un escarpement, une brèche, permettant de passer « de l’autre côté. »

L’espérance de croiser des nomades

Il n’existe pas quarante passages pour accéder aux hauts plateaux d’Ara Bel. Les rares cols sont les reliques des routes de la soie. Les caravaniers allaient au plus direct entre Kachgar et Karakol. Ella Maillart décrit le Djukuchak pass comme le plus rapide pour gagner la Syrte (1), il est réservé aux petits convois, car trop technique pour les gros groupes et leurs bêtes de somme.

Marcher dans les pas des explorateurs et émissaires d’antan suffit à attiser mon appétence. D’autant plus que ce col n’est plus emprunté ! Me voilà avec un point de passage et un cap.  Le premier village est estimé à 300 km, distance beaucoup trop grande pour un marcheur. Mais d’ici là, je dois subvenir à mes besoins. Inconcevable de porter toute la nourriture nécessaire à mon autonomie ! Premier coup de soufflet sur les braises : le vrai voyageur s’en remet complètement à la route. Quelques lyophilisés, quelques nouilles chinoises et l’espérance de croiser les nomades, ces fils du vent.

Les chemins sont capricieux, ils détroussent autant qu’ils cajolent. Après le désert froid d’Ara Bel, beaucoup trop vaste pour le piéton, j’aperçois des premiers points blancs qui constellent la steppe. Les jailoos (2) et leurs yourtes ! Ces cocons en peau de bête sous lesquels règne une calme torpeur.

À l’assaut du Djukuchak pass ©Jérémy Bigé

Lait de jument fermenté

Aucun coin où se cogner, la douce chaleur du poêle, de la douceur en suspension. Le vent violent qui rugit sur les hautes prairies ne bute pas contre le bosi (3). Il le caresse et passe sans résister. Ici, les Hommes et les éléments sont tombés d’accord : la rondeur des abris ne fruste pas les bourrasques. 

« Un petit verre de koumis ? »

Le lait de jument fermenté coule à flot dans les campements. Des outres aux bols et des bols aux gosiers. Il paraît que la boisson soigne bien des maux, à commencer par la tuberculose ! Méfiant, je ne lui accorde que quelques lapées les premières semaines. Aujourd’hui, j’enchaîne les bols, remplis plus haut que le bord, sans broncher. Koumis, carburant des steppes, herbicide des corps. 

Un bol de koumis ? ©J. Bigé

La traite ©J. Bigé

On rentre incrédule des événements survenus

« Tu restes avec nous au jailoo ? Tu marcheras demain ! »

« Davaï. (4)»

Dans les grandes prairies, la mode nomade est biphasée : douce léthargie aux heures chaudes, fesses au tapis, à se noyer dans le chaï ou à tuer le temps en s’attaquant à un paquet de graines de tournesol. Ardente aux heures froides. Les troupeaux sont ramenés de tout les côtés. Les hennissements, les bêlements et les meuglements se confondent avec le bruit des hommes. La steppe prend vie quand le soleil se couche.

On dit souvent que l’on part en voyage chercher des réponses. Je crois plutôt que la route interroge plus qu’elle ne solutionne. Elle remet en question. On pense partir moissonner les explications mais l’on rentre incrédule des événements survenus. Toute cette authenticité met en branle les idées préconçues et bouscule la valeur que l’on se doit d’accorder à ses propres habitudes une fois rentré.

La constellation des yourtes ©Jérémy Bigé

Vie au jailoo ©J. Bigé

Et l’eau sort de terre ©J. Bigé

un relief complexe, des dizaines de cols
à plus de 3000 m d’altitude

La diagonale reliant Kazarman à Sary Mogul est osée. L’idée est pourtant simple, quitter le chef-lieu et maintenir le cap au sud-ouest jusqu’à atteindre la plaine de l’Alaï, 400 km plus loin. Entre les deux, un relief complexe et des dizaines de cols à plus de 3000m d’altitude. Un itinéraire du bas côté qui rince et qui essore. Qui vous rend élimé comme un vieux jean trop lessivé. L’étonnement provoqué par mon arrivée dans certains jailoos m’exalte. 

« Comment connais-tu le passage par ce col ? » me demande-t’en souvent.

Je me perd en explications dans un russe confus :

« Karta. Sputnik. » dis-je en montrant du doigt le ciel. 

Plus rarement, certains dubitatifs voient en moi un espion et demandent à vérifier mon passeport. La carte peut créer un climat de suspicion !

Atala-Tëktyu, Airy Bel, Kaskha-Suu, Boz Taptyr… Certains cols ont un nom. Pour les autres, il va falloir me creuser les méninges pour les baptiser ! Aller hors sentier relèverait donc de l’art. Le bourdon est au pèlerin ce que le pinceau est au peintre. Le marcheur à tâtons trace sa route sur un paysage brut quand l’artiste esquisse une œuvre sur une toile vierge. 

 

La fascination pour les cartes ©Jérémy Bigé

Les aliments me passent à travers comme des fantômes

Après 1000 km de marche, les monts du Pamir ont surgi au passage d’un col. Sortis du sol. Pof. Éclosion. Surrection. Les hautes montagnes de l’Asie ont ce pouvoir de tétanie. Elles figent du regard. Il y a des paysages qui engluent et magnétisent : la voûte céleste lors d’une nuit à la belle étoile, une forêt aux couleurs transfigurées par l’automne, les sommets acérés de la Terre qui se dressent vers le ciel. Quelle difficulté parfois d’avancer !

J’ai toujours en tête la phrase de Jean d’Ormesson : « Merci pour les roses, merci pour les épines. » Autrement dit, arriver à tirer du positif de tout évènement qu’il soit bon ou brutal. Ainsi, la marche m’inculque l’acceptation. Le corps a des limites. Au passage du Sary Mogul pass a plus de 4300 m, le mien m’envoie des signaux d’alarme. Ivre d’altitude, je le vois qui clignote rouge. Il n’est plus capable de digérer. Les aliments me passent à travers comme des fantômes. Résultat : je suis à plat. Incapable de m’alimenter pendant 5 jours de suite, je dois mettre la marche en pause.

Face au pic Lénine (7 134 m) ©J. Bigé

Alité au village de Kyzyl Choro ©J. Bigé

camé au déplacement

La patience prends alors le relai de la ténacité. Le minutes filent sans que l’on puisse se jeter à leur trousse. Rageant ! On devient inerte, passif et envieux des mouvements extérieurs : la course des nuages, les va-et-vient d’un coq, le passage d’un tacot. Forcé à l’immobilité, on se sent toxicomane, camé au déplacement. Mais cette paralysie soulève une question : Pourquoi est-on si souvent discourtois envers le temps quand la moindre des politesses est de le laisser passer ?

Remis d’aplomb comme la vieille poutre d’une maison qu’on rénove, je repars sur les sentiers avec l’idée de traverser la chaîne de Kichyk Alaï. Sur les vieilles cartes soviétiques, un nom presque effacé a attiré mon attention : col de Bevet. Aucune information n’existe à son sujet. Exquis ! 

Franchir ces barres rocheuses, c’est se hisser sur le bord du Monde. On marche, on marche puis le sol devient vertical. Et le bipède devient quadrupède. Je tire sur les bras, je pousse sur les jambes, je jure, je m’essouffle jusqu’au moment où ma main se pose dans le vide. La ligne de crête est atteinte. L’obstacle est franchi. La progression vers l’Ouest peut continuer. 

La yourte traditionelle, parfaitement intégrée ©Jérémy Bigé

Après 1300 km très loin des sentiers battus, me voilà à Karamyk, village frontalier visé. Deux mois, tenu en haleine par la route et ses sautes d’humeur. Deux mois sur le qui-vive, à chercher à aller où personne ne va. Une ultime nuit symbolique sous la yourte. La dernière du jailoo. Les autres ont été démontées et acheminées vers les plaines. La transhumance a débuté alors que je quitte le pays nomade. Une page se tourne.

Devant moi, le Tadjikistan ! Mais surtout, une frontière fermée du fait des conflits entre les deux pays. À chaque problème sa solution. Couper la marche c’est me couper le bras. Et si je faisais un détour de milliers de kilomètres par l’Ouzbekistan en train pour me retrouver de l’autre côté de la frontière, à 10km à vol d’oiseau ? L’aventure ne se terminera qu’à Douchanbé, à pied ! À suivre…

 

 

(1) Ella Maillart – Des Monts Célestes aux Sables Rouges (1932)
(2) Estive d’altitude.
(3) Yourte.
(4) « Allez ! » En russe.

 

NDLR : Une aventure également soutenue par l’ONG La Guilde.

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