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« Serre dans tes bras l’entier de la montagne » Lionel Daudet

Après avoir envoyé une première bouteille à la mer, Lionel Daudet nous envoie un nouveau message. Celui qui a passé plus de 465 jours à suivre les contours de notre hexagone voit en ces temps bientôt déconfinés l’occasion de changer notre rapport à l’alpinisme, de ne plus considérer la course seule mais la montagne toute entière. Parole de spécialiste !

Cher ami à la bouteille,

Aujourd’hui je voudrais en surfant sur l’actualité évoquer avec toi le monde d’après, ou ce qui me semble revenir au même, l’alpinisme, l’aventure d’après. Vaste programme ! Mais il y a urgence absolue.

Demain ? Maintenant ! L’alpinisme, récemment inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO,  porte toujours un rôle social exemplaire. Certes, toujours ouvrir de nouvelles voies, sortir des sentiers battus et faire naître des projets à la beauté scintillante, à la créativité surprenante. Mais surtout adopter une éthique globale et radicale. Partout. A chaque pas. A chaque souffle. L’alpinisme de demain ne peut plus être celui d’hier.

Tentons de défricher quelques pistes de cette rupture.

Je te le dis tout de go, à toi qui m’interpellait sur la notion de cercle, je n’a jamais cru à la droite,  cette géométrie de l’alpinisme qui consiste à aller d’un point A-le camp de base, à un point B-la cime. Directe, directissime. La goutte d’eau  tombe du sommet et l’alpiniste suit son cheminement en sens inverse. Mais bizarrement oublie qu’après le camp de base, elle poursuit sa route, ruisseau, torrent, fleuve, océan.

Cesser de consommer, cocher, cloner la même paroi partout sur la planète pour reconsidérer son environnement.

Océan ? Le marin, au contraire, trace des cercles, ces circumnavigations qu’il affectionne. Globalité.

Montagne ? L’alpiniste ouvre des voies, arpente une paroi. Mais qu’a t-il fait avant ? Part manquante. Rien n’existe avant le camp de base. Trait interrompu, brûlé par les vapeurs de kérosène d’un l’avion, gommé par une propulsion en téléphérique, incendié par la combustion d’un moteur thermique. Foncer sur l’autoroute sans savoir ce qu’existe, juste à côté.

Détruire, alors, cette frontière artificielle matérialisée par le camp de base : «  là commence la haute montagne ». Arrêter de la regarder par le bout de la lorgnette, et chemin faisant, couper à la fois ses racines-  un village, des forêts, des glaciers, un désert, et les nôtres, celles d’une espèce parmi d’autres, membre de la famille du vivant. Cesser de consommer, cocher, cloner la même paroi partout sur la planète pour reconsidérer son environnement. S’extirper de cette vision réductrice pour retrouver de la grandeur, de la complicité, une richesse qui n’est pas celle des milliards indécents que l’état offre aujourd’hui aux pollueurs.

Je n’ai jamais compris pourquoi engager des moyens lourds, prendre un hélico pour rallier le pied d’une montagne afin d’en faire l’ascension. Pourquoi ne pas se faire déposer directement à la cime tant qu’on y est ? Je sais, il y en a qui skient comme ça…

Je taquine … Oui, un de mes défauts.

©Jocelyn Chavy

Serre dans tes bras l’entier de la montagne, c’est tellement bon ! Aime-la, cette approche que tu escamotes si volontiers! Même si des broussailles te lacèrent le visage des jours durant. Même si tu traverses des marais, gelé jusqu’à la moelle et la taille. Même si tes pieds carbonisent sur ce glacier trop plat. Même si tes fesses sont en charpie à pédaler des jours et des jours. Même si tu t’impatientes dans ce tortillard. Même si tu vomis toutes tes tripes dans ce voilier qui roule, qui tangue… Putain, quand est-ce que ça s’arrête ? Approche douce qui peut ne pas l’être…

Dans une forme d’alpinisme circulaire, prendre le large, dès le pied posé hors de chez soi. Redonner du relief, de l’espace au lointain. Redéfinir la distance qui nous sépare de la montagne. Faire de ce temps d’approche son allié, redevenir apprenti-montagnard de la vie.

En finir, aussi, avec notre statut d’homme pressé qui déteint chez l’alpiniste, l’aventurier. Remarques-tu combien le laps de temps d’une expédition s’étrécit? Depuis longtemps l’unité n’est plus l’année ni même le mois, mais la semaine, voire la journée. Dieu sait pourtant si la lenteur permet une imprégnation au monde, si nourricière. Je n’ai jamais tant aimé ces expés, ces voyages sans objectifs précis. Luxe de l’ignorance de l’échéance, liberté de butiner telle ou telle paroi, délectation du point d’interrogation, amour de l’inconnu, confiance dans le lâcher prise, voilà l’aventure.

Paradoxe : nous disons aimer être en montagne mais nous cherchons à nous en échapper au plus vite. Bien sûr rapidité équivaut sécurité, surtout dans les ascensions légères : fast and light. Mais combien  aujourd’hui éprouvent la montagne des jours et des nuits ? Combien se repaissent de ces aubes si glacées que tout- temps, étoiles, parois, semblent figés dans une merveilleuse éternité ? Combien sourient à la tempête ? Combien vagabondent sur ces lignes de crêtes, bivouaquent à ce sommet, à cette frontière de la terre et du ciel. Pieds sur terre, tête dans les nuages , les bras  attrapant les rayons du soleil, jubilation, enfin vivre, là-haut.

Paradoxe : nous disons aimer être en montagne mais nous cherchons à nous en échapper au plus vite.

Ne laisse pas de trace, mon ami !

Combien de fois ai-je entendu ces mots !

Mais encore une fois, il faut élargir le champ, ne pas se cantonner à la paroi,et porter le regard loin à l’horizon, à 360°.

Tu le sais, la montagne reste le chef d’orchestre de toute ascension, l’alpiniste est l’instrumentiste jouant sa plus belle musique. Pourquoi, une fois l’ascension achevée, cesser de jouer ? Pourquoi s’engager corps et âme dans une paroi… et rentré à la maison, plus rien ! Pourquoi persister dans l’illusion d’une montagne hors-sol ? Les chaînes de montagnes sont supra-nationales- on parle des Alpes, des Pyrénées, des Andes, de l’Himalaya, avant d’évoquer la France, l’Italie, l’Espagne, le Pérou, la Bolivie, le Népal, la Chine… , mais elles n’échappent malheureusement pas aux bouleversements de notre monde. Regarde, les montagnes desquament, fiévreuses. Les glaciers pleurent à chaudes larmes. J’ai mal. Aux mesures indispensables, on rétorque  « écologie punitive » ! Extermination en règle de la biodiversité, restrictions drastiques de nos libertés et droits fondamentaux, qui est puni? Le nuisible n’est pas celui que l’on croit,

Ascension estampillée « By fair means », je ris… jaune. Que représente un goujon dans une paroi face à l’empreinte d’un avion sur la planète? Que représente un anneau de cordelette face à un changement régulier de voiture, de smartphone, de fringues -la liste est si longue ?

« Le style alpin est un must » Mais quelles valeurs lui octroyer s’il se cloître en montagne, aveugle au reste du monde. Ne devons-nous pas vivre au quotidien en style alpin ?  Sans s’encombrer de biens inutiles, consommer peu, vivre léger sans peser sur le monde.

« Plutôt le vol de l’oiseau qui passe et ne laisse pas de trace,

Que le passage de l’animal qui laisse sa marque sur le sol. » (Pessoa)

Un bristol vierge est la carte de visite des montagnards-gentlemen, des alpinistes-dessinateurs de cercles, ceux qui approchent la montagne et la vie avec un pinceau d’écumes, un crayon de flocons, et gomment leurs errements passés à la lumière des cimes.

Je t’embrasse.

Dod

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