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Solitaire mais pas seul, père comblé, à cinquante ans Robert Jasper signe une année 2018 très fructueuse : avec une expédition solitaire réussie au Groenland, et la première en solo auto-assuré de sa propre voie référence en mixte, Flying Circus. Rencontre.

L’homme est en forme. Robert Jasper porte ses éternels cheveux longs et blonds rassemblés en queue de cheval, sa silhouette aiguisée garde une allure juvénile. Son sourire non feint appartient à celui d’un homme heureux d’allier une journée dehors en falaise avec ses obligations professionnelles – dont une rencontre avec Alpinemag. C’est aussi et surtout un alpiniste que ses rêves d’aventure en montagne ont comblé cette année. En février dernier, Robert Jasper traînait seul son gros sac au pied de l’énorme surplomb de la Breitwangfluh, perchée dans l’Oberland bernois. Vingt ans plus tôt, il ouvrait dans cet auvent de calcaire parsemé de stalactites la futuriste Flying Circus, premier M10 de l’histoire du mixte. Devenue mythique depuis, Flying Circus est une voie de cinq longueurs au dévers diabolique, une pierre angulaire du dry tooling. Ce 24 février Robert Jasper a réalisé la première solitaire de Flying Circus, en solo-autoassuré. Une préparation avant sa grande aventure : en juillet, il s’est embarqué pour une expédition solitaire au Groenland. Avec l’objectif d’ouvrir une paroi, seul et loin de la civilisation.

Flying Circus la story

« À l’époque de l’ouverture de Flying Circus, j’utilisais comme tout le monde des dragonnes sur mes piolets, et c’était assurément plus dur de grimper dans la traversée notamment avec des dragonnes, puisqu’on ne pouvait changer de piolet sans effort. La voie de Jeff Lowe, Octopussy, le premier M8, (1994) m’a ouvert les yeux, je me disais c’est une façon de faire de l’escalade libre nouvelle, je suis allé répéter Amphibian à Vail (M9, ouverte après Octopussy par Will Gadd), tout cela m’a inspiré pour créer Flying Circus en 1998, (le premier M10 de l’Histoire NDLR), protégée de façon naturelle avec des pitons et des coinceurs sauf un spit (et les relais), mais qui était totalement moderne dans le style. Pour moi c’est plus qu’un jeu, c’est un art, celui de créer une ligne qui paraît impossible au premier regard. »

Robert Jasper en solo dans Flying Circus, M10, L2. Shooté par sa propre GoPro fixée près du relais. ©Collection Jasper

Juillet 2018. Groenland.

« J’avais 90 kilos de matériel à bouger, plus 25 kilos de kayak pendant l’approche. J’ai amené le kayak pliable d’Europe. Le solo encordé, j’ai l’habitude. En février dernier j’ai gravi de cette façon ma voie Flying Circus. Il s’agit de trois longueurs en dry (plus une en pure glace) qui ont été un vrai test : malgré mon expérience en la matière de solo encordé, Flying Circus était très délicate à grimper de cette manière, car hormis les relais il n’y a pas de spits, et les traversées rendent l’opération complexe ». Rappelons que pour un soloiste encordé il faut gravir deux fois la longueur : une première fois pour équiper et monter au prochain relais, d’où le soloiste d’où redescendre au relais inférieur pour détacher sa corde d’assurage, libérer son sac, puis remonter déséquiper sa longueur jusqu’au relais supérieur. Ce qui fait trois parcours (deux fois la montée, une fois en descente) de la même longueur. Dans le cas de traverser, le grimpeur en solo encordé doit soit prévoir une très large réserve de corde de liaison pour jumarer au relais précédent, soit dans le cas de traversée prononcée, utiliser sa propre corde de progression fixée au relais précédent pour y revenir en sens inverse. « Tout cela au milieu des épées et autres stalactites géantes qui peuplent le plafond de Flying Circus » précise Robert Jasper. En résumé, il s’agit donc de ne pas faire de manœuvres de cordes susceptibles de se bombarder soi-même.

 

Robert Jasper, octobre 2018. ©Jocelyn Chavy
« Pour moi le solo représente la quintessence de l’alpinisme. » Vingt après la première ascension de Flying Circus « je voulais savoir s’il était possible de grimper cette voie seul. » Pour la petite histoire, comme système d’auto-assurance Robert Jasper n’utilise pas un Grigri modifié mais un Silent Partner (un appareil qui n’est plus vendu par son fabricant), et bien sûr des nœuds en « back-up » sur le mou. A-t-il imaginé gravir cette voie en solo intégral ? « J’ai du respect pour ceux qui le pratique, mais ce n’est plus mon cas. Surtout, j’ai pensé qu’un solo intégral de cette voie serait stupide, car au delà de la difficulté, dans ce style d’escalade très dry-tooling si vous avez un crochetage de piolet qui zippe de quelques millimètres, c’est la chute. Pour moi gravir Flying Circus en solo intégral aurait été de la roulette russe ! » Pour autant Robert Jasper a réussi la voie en solo encordé mais sans tomber – ce qui n’a pas été le cas au Groenland. « Dans le crux j’ai fait une première tentative qui s’est soldée par une chute sans conséquence ». Son but était de gravir le maximum en libre : Robert Jasper a porté son choix sur le cirque de Fox Jaws. Plus précisément, au départ de Kulusuk (et du village de Kungmit), sur la côte est du Groenland. « Le rocher est super bon, mais lisse entre les fissures. J’ai malgré tout choisi d’emporter et de placer des spits, pour pouvoir assurer ma descente ».
Dans les quelques jours avant son départ de Kungmit, Robert Jasper avait un cameraman sur place pour filmer ses préparatifs. ©Frank Kretschmann
Garder la bouche fermée pour ne pas avaler des centaines de moustiques ! ©Jasper.
Pour quelle raison un homme de cinquante ans, père de famille qui aime parler de ses enfants, et qui ne manque pas de partenaires pour réaliser de belles ascensions décide-t-il de partir seul au Groenland gravir une paroi ? Robert Jasper n’élude pas la question. Au contraire, il assume. « C’était tout simplement une étape supplémentaire pour moi. J’ai fait beaucoup de solo, y compris des voies en solo intégral ». (voir encadré en fin d’article). « Mais je n’ai jamais fait de projet en solo qui dure plus de deux ou trois jours. Là c’était très différent. Je suis resté vingt-huit jours dans la solitude la plus complète, aussi la plus belle qu’on puisse imaginer. Seul dans la nature immense. » Robert Jasper a affronté quelques grains, mais c’est surtout le vent qui lui a causé des problèmes. En kayak la dérive causée par le vent lui a causé des frayeurs dans les fjords balayés par les vents forts et froids descendus de l’inlandsis. Il a souvent commencé à grimper de nuit pour éviter le vent qui forcissait l’après-midi. « Surtout, j’ai aimé ce contact tellement proche avec la nature, incroyablement sauvage. Je suis devenu un morceau de ce monde». Il n’a aucun mal à nous convaincre : lors de la soirée de l’International Mountain Summit de Brixen, dans le Tyrol italien, Robert Jasper a projeté une vidéo réalisée par ses soins au Groenland. GoPro et surtout images de drone époustouflantes de wilderness… et de solitude.
Je suis resté vingt-huit jours dans la solitude la plus complète, aussi la plus belle qu’on puisse imaginer. Seul dans la nature immense.

Qu’en a pensé Daniela Jasper, avec qui Robert a partagé plusieurs ascensions de premier plan ? « Ma femme savait que c’était un vieux projet pour moi. Elle sait aussi que j’aime les équipes réduites en expé. Et que je n’aime pas refaire les mêmes choses. Avec Stefan Glowacz on a fait par exemple une belle expédition à Baffin en 2016, avec une approche avec tirant des traîneaux (première répétition en libre de Nuvualik sur le Turret, une paroi de 800m dans le Sam Ford Fjord ouverte par le trio Warren Hollinger – Jerry Gore – Mark Synnott, des légendes du bigwall, NDLR). » Et cette fois encore, toute l’approche se devait d’être « by fair means », donc en kayak depuis le dernier village. Rétrospectivement, il analyse différemment l’approche en kayak, hasardeuse avec des conditions de mer difficile, et la partie grimpe. « En escalade, en montagne, la clé est de maîtriser la peur. Cela ne veut pas dire ne pas avoir peur. Si vous n’avez jamais peur, vous risquez de mourir. Au contraire, la peur est une alliée, un signal. Je surveille la situation en permanence. Si par exemple j’ai un passage long sans protection mais raide et sans danger en cas de chute, alors c’est bon. Si par contre j’ai un pas en 6a seulement mais avec une vire juste en dessous, alors je fais très attention »
Selfie compliqué, le prix de l’aventure en solo. ©Collection Jasper.
Summit ! ©Jasper.
©Jocelyn Chavy.
En étant complètement seul, le moindre bobo peut mal tourner. Par exemple même marcher dans un chaos de blocs : « c’est facile mais on peut facilement se faire mal, je gardais le casque dans les pierriers ! » Robert Jasper confesse qu’il n’était pas très confiant en kayak. Mais le plus grand danger n’était pas là. « Les ours polaires me faisaient peur : j’ai vu seulement des traces, et elles étaient énormes. Du coup, je me suis mis à parler à voix haute, histoire de me rassurer et de prévenir mon arrivée. Je dormais bien sûr avec mon fusil chargé. » Robert Jasper a eu besoin d’une semaine de navigation pour approcher Fox Jaws. Pendant une semaine en kayak, il a dû trouver des emplacements dans des criques pour bivouaquer. Et puis décharger et recharger seul le kayak. « Le premier soir, le premier matin cela m’a pris des heures puis c’est devenu routinier et heureusement plus efficace ». Il lui faudra encore plusieurs jours, douze au total depuis son départ de Kungmit, pour établir un camp de base avancé au pied des parois. Concernant le projet je cherchais des belles montagnes mais proches de la mer. J’ai repéré une ligne sur Molar Spire. Ma voie fait 450 mètres (une longueur autour de 7a, une en 7c, et le reste autour du 6ème degré), ce n’est pas la plus haute du secteur, mais cette année il y avait beaucoup de neige cette année ». Non loin de là, Christophe Dumarest and co. ont également ouvert de belles voies.
La meilleure chose qui me soit arrivé durant cette expédition a été le silence. D’abord le silence de la nature. Si total. Et puis le silence en moi, dans mon cœur.

Lors d’une première reconnaissance Robert ouvre les sept premières longueurs, puis le mauvais temps le contraint à redescendre. Il remontera finir sa voie en trois jours d’escalade. « Les moustiques m’ont suivi même sur la paroi ! Ils me voyaient sortir de la tente ou du bivouac le matin en se disant, tiens, voilà le petit-déjeuner. Idem le soir… (rires). Oui, la montagne est dangereuse, j’y ai perdu de nombreux amis. Mais c’est ma passion. Si c’est votre passion alors vous pouvez accepter une dose de risques pour ça, ou alors vous restez dans votre lit. Et c’est là ou effectivement la plupart des gens meurent. La meilleure chose qui me soit arrivé durant cette expédition a été le silence. D’abord le silence de la nature. Si total. La nature est tellement incroyable. Et puis le silence en moi, dans mon cœur. L’apaisement, total lui aussi ». Se concentrer uniquement sur mes besoins basiques, respirer, se nourrir, avoir un bon emplacement pour dormir. Le contraire de nos vies actuelles toujours pressées. Sa voie s’appelle Stone Circle, et lui dit que cette expédition l’a poussé dans ses limites. « L’aventure en valait assurément la peine, elle demeurera comme un joyau en moi. »
En guise de conclusion, on lui demande son avis sur l’éventuel futur permis mont Blanc – dont il a effectivement entendu parler. Son front se plisse, ses sourcils s’aiguisent en accent circonflexe. « Cette idée de permis n’est pas la bonne. Bien sûr il y a beaucoup de monde, et des conséquences, mais exiger un permis de grimper c’est aller dans le mauvais sens. En plus il y a sûrement des considérations liées au business derrière cette histoire. » assène Robert Jasper, lui-même guide. «  Cela me paraît absolument à l’opposé de l’idée de l’alpinisme, qui est de pouvoir se déplacer en toute liberté. » Une expérience dont on peut dire que Robert Jasper est un fin connaisseur.

Robert Jasper Highlights

Robert Jasper a à son actif une centaine de solos dans les Alpes. Dont les 3 faces nord classiques des Jorasses, du Cervin et de l’Eiger. Mais aussi deux voies aux Droites, la Ginat et la plus rare Boivin-Profit, ou une première difficile au Jungfraujoch (Knockin’s on Heaven Door). Ce que l’on sait moins, c’est qu’il a aussi enchaîné le Grand Pilier d’Angle et Abominette, versant italien du mont Blanc. En rocher, il a également coché Spit Verdonesque à l’Eiger en solo. Surtout, il est l’auteur de nombre de premières en cordée cette fois. Citons entre autres une superbe première au Cerro Murallon avec Stefan Glowacz, et des voies de référence en libre extrême à l’Eiger : Symphonie de liberté, 8a, en 1999, puis la déjà mythique Odyssée (8a+, 1400 m), sans doute la voie la plus dure de l’Eiger, ouverte au prix d’années d’essais (entre 2009 et 2013) et finalement réussie en 2015 avec Roger Schäli et Simon Gietl.
Robert Jasper est soutenu par Gore-Tex. Plus d’infos sur son site en anglais.