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Le premier concours de récits du Festival du film d’aventure de la Réunion a été un succès ! Vous avez été nombreux a envoyer vos histoires, toutes plus incroyables les unes que les autres. Premier prix des lauréats, choisi par le jury dont Alpine Mag faisait partie, ce récit de Sophie Planque nous emmène directement au premier jour d’une longue traversée des Amériques. Mais tout ne se passe pas exactement comme prévu. 

Comment une situation peut-elle basculer aussi vite ? Comment passe-t-on de l’extrême béatitude à l’angoisse d’une mort prochaine en un coup de pédale ? Est-ce par manque d’expérience ? Par orgueil ? Par manque de jugement ? Ou est-ce un pur jeu du hasard, un défi que nous lance la vie ? Va-t-on le relever ? Va-t-on se relever ?

Partis à vélo de Prudhoe Bay, Deadhorse en Alaska sur les rives de l’océan arctique avec la douce prétention de rejoindre son extrême sud, Ushuaia, nous sommes avec mon conjoint Jérémy en quête de liberté. Nous voulons apprendre et épouser la géographie américaine. Les pygargues à tête blanche volent au-dessus de nos têtes et semblent suivre notre avancée, nous y voyons un bon présage. Au septième jour du voyage, au solstice d’été, l’air alaskien se charge d’une chaleur particulière. Ce soir le soleil ne se couchera pas, moi non plus.

 

©Coll. Sophie Planque

Non Sophie, nous ne sommes pas à Paris mais en Alaska,
tu es tombée, ça va aller

Un camion, des projections de roches et graviers, un nid de poule gigantesque et un grondement de moteur, puis le noir. La tête contre le sol, le corps lâche, le sang coule, l’engin ne m’a pas vu, il emporte notre rêve dans une poussière dense. L’Alaska me fait mal. Jérémy ne le sait pas encore, mais j’ai un traumatisme crânien et une fracture de la tête de l’humérus. Mon casque est fendu, explosé à l’intérieur. J’ai une mémoire de dix secondes, je me crois à Paris, le monde s’écroule. Je n’ai aucun souvenir de cette journée. Je vous livre les explications fugaces d’un Jérémy tremblant, qui tient ma vie entre ses mains. C’est lui qui m’a prodigué les premiers gestes de secours, a lavé mes membres ensanglantés, a répété inlassablement : « Non Sophie, nous ne sommes pas à Paris mais en Alaska, tu es tombée, ça va aller »

©Coll. Sophie Planque

Ces derniers jours, cette portion de piste était déserte, la chance d’y croiser quiconque était très fine. Pourtant, un scientifique approche, quelques minutes seulement après l’accident. Éric, le bienfaiteur des âmes perdues. Il organise avec son téléphone satellite notre rapatriement en avion médicalisé car nous étions loin de toute civilisation, aucune ambulance ne pourrait venir me secourir. Même le loup peine à se mouvoir dans cette tourbe molle. Jérémy craint un oedème cérébral, il faut faire vite.

Mon monde est flou, lumineux, froid, je suis sale, j’entrevois mes mains pleines de terre et de sang séché. Je m’excuse auprès des infirmières. Cela fait une semaine que nous n’avons pas pu nous laver. Une femme masquée coupe mon pantalon, je suis nue, j’ai honte, j’ai mal et j’ai peur. Où estdonc Jérémy ? Ou suis-je ? Je comprends vite que mes -nos- rêves de liberté et de grandeur ont disparu. Qu’ai-je fait ? Comment deux années de préparation peuvent-elles s’évanouir en quelques minutes ?

©Coll. Sophie Planque

Nous sortons finalement de l’hôpital de Fairbanks à 400km des lieux de l’accident, avec des vêtements bien trop larges offerts par les infirmières, ma main en écharpe, l’épaule droite brûlante, la tête engourdie. Nos vélos et nos sacoches sont maintenant dans un pick-up garé au parking de la station scientifique Toolik à 1000km de là. Notre vie est restée là-haut, il ne nous reste plus que nos larmes et l’amour qui nous lie.

Maintenant, qu’allons-nous faire ? Les nouvelles de mon accident allant plus vite qu’un avion médicalisé, Kathleen, qui nous avait offert le gîte peu de temps avant de rejoindre Prudoe Bay, Deadhorse (cheval mort), appelle Jérémy. Elle est partie pêcher le saumon dans son village natif du clan Koyukon à plusieurs jours de bateau de Fairbanks, elle nous ordonne de trouver les clés cachées sous sa rhubarbe et de rester chez elle, en ville, le temps qu’il faudra. En Alaska, il n’y a pas que les grands espaces qui imposent le respect, ses habitants aussi.

Dans son jardin, les plantes nous remercient de prendre soin d’elles à coup de tondeuse, arrosage, désherbage, cueillette, paroles douces. Les plantes et gazons des voisins également apprécient nos visites, celles de Barb et Bev, Ron, Judith, Al et Sam ou encore de Larry, Joe et Shannon de charmants retraités. Jamais les jardins du quartier n’avaient été aussi bien entretenus. Alors que j’irrigue le jardin de Ron de la main gauche et que Jérémy tond une pelouse dense et bien verte, un pygargue vient se nicher sur l’épinette blanche qui nous fait face. Nous avons compris.

Il me fallait mettre des images
sur des souvenirs inexistants

Six semaines de convalescences plus tard, les vélos rapatriés par un scientifique, nous étions prêts. La clique de retraités du « riverview drive » nous a montré le chemin, celui qui fait sens, celui qui nous fera vibrer deux ans durant, celui qui transcende, celui du coeur tout simplement.

Repartir de Fairbanks nous aurait consumé de remords. Comment pouvions-nous nous targuer d’avancer à nouveau sans avoir terminé ce que nous avions initié, tout là-haut ? Il nous fallait repartir des lieux de l’accident, à 400km au nord de Fairbanks. Il nous fallait terminer cette Dalton Highway de misère. Grâce à l’élan communautaire autour de notre projet, un convoi nous ramènerait le 4 aout là où tout s’était brutalement arrêté.

Il me fallait mettre des images sur des souvenirs inexistants. Exorciser ce mal qui brûlait encore dans mon épaule. Dix heures après avoir quitté Fairbanks en minibus 4×4, nous nous sommes retrouvés seuls, si misérablement en larme face à un nid de poule comblé par un mauvais bitume. Nos bouches restèrent silencieuses. Nous venions d’accepter l’inacceptable. Nous venions d’admettre au fond de nous-même que ce voyage pouvait être fatal et aussi bizarre que cela puisse paraître, cela nous a empli d’une force phénoménale. Rien, à part la fatalité, ne pouvait dorénavant nous empêcher d’avancer vers le sud. Reprendre le guidon de ces lieux fût une thérapie, une renaissance, une absolution.

Depuis ce jour, à aucun moment nous n’avons eu l’envie d’abandonner. À aucun moment nous n’avons baissé les bras, fait du stop ou raccourcit un itinéraire. Cette force ne nous a jamais quitté pendant les deux ans et demi de cheminement. L’obstination du coeur.

©Coll. Sophie Planque

Mais tout ce temps passé à guérir nous a fait oublier les saisons. Le soleil commençait à disparaître, l’obscurité gagnait du terrain. Le temps s’était réveillé. Le givre était dorénavant roi. L’arrivée au Canada et ses couleurs automnales étaient un bon signe, nous avancions. Nous aimions à penser que cette reprise du vélo était comme une renaissance, endoloris par six semaines de sédentarité. Et cela s’est matérialisé par un développement exponentiel de nos sens. Comme si libérés d’un écrin, ils s’épanouissaient enfin.

Se rendre compte de ce changement progressif était passionnant et déroutant. A force de dormir dans la nature, de se réveiller dans la nature et d’être au contact du vivant, nous nous sentions partie intégrante du grand tout. En quelques jours, nous pouvions entendre les fourmis marcher, les écureuils se balancer de branche en branche, les ours se camoufler, le lynx nous observer. Nous étions capables de deviner la présence d’un animal qui n’était pas dans notre champ de vision.

Nous étions vivants à nouveau

Nous avons tous tendance à oublier que l’homme est un animal. Nous nous mettons souvent à part, se désolidarisant de la nature. La nature ce sont les animaux, les plantes, les insectes, mais pas nous. Et pourtant nous faisons bien partie du même monde ! Redécouvrir ses sens, c’est retrouver un instinct caché, annihilé par nos modes de vies. En trois semaines de vélo au coeur de la taïga et des plaines du Yukon, la magie avait opéré. Nous étions vivants à nouveau.

Cette sensation nous exaltait tant que l’hiver nous avait rattrapé par surprise. Nous l’avions oublié. Mais ce nouveau challenge, comme ceux qui suivront, nous les affronterons avec humilité et passion. Décalage dans les saisons, éruption volcanique, insurrection populaire, saison des pluies, sentiers raides et sinueux, grondement des Andes, cactus, ravin, hiver austral, nous aurons entièrement pédalé 28743km au coeur d’une Amérique des défis. L’Ushuaia de nos rêves prenait finalement forme sous une enveloppe de neige immaculée. Terre de Feu, Terre de fin.

Et si, finalement, c’était grâce à cet accident que notre rêve s’était accompli ? Et si je vous disais qu’aujourd’hui je bénis ce 21 juin 2017, jour de ma renaissance. Me croirez-vous ?

©Coll. Sophie Planque

Organisé par le Festival du film d’aventure de la Réunion, ce concours de récit d’aventure a été rendu possible grâce à ses partenaires.

 

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