Vous connaissez la Kuffner ? Oui ? Mais laquelle ? Et qui était ce Kuffner ? Poursuivons notre quête du panthéon des voies aux noms les plus mémorables des Alpes avec notre rubrique Nom d’une voie… qui aurait pu s’appeler Alpine Quizz !

Moritz von Kuffner est titulaire d’une des plus belles voies du monde : l’arête sud-est du mont Maudit, dans le massif du Mont-Blanc. On l’a appelée aussi l’arête de la Tour Ronde (1), car une crête hérissée de gendarmes dessine depuis celle-ci un arc de cercle qui ferme la Combe Maudite et vient se souder au mont Maudit, dont elle rejoint le sommet, à 4465 mètres, d’un seul coup de rein. Du glacier, elle s’élève de presque mille mètres, et propose une infinie variété de passages, mixtes, rocheux ou glaciaires, dans des situations spectaculaires. La fine arête en bosse de chameau qui mène au pied de la pointe de l’Androsace, à mi-parcours, est sans doute une des scènes d’alpinisme les plus photographiées des Alpes. La première eut lieu en juillet 1887, sous la houlette d’un guide de légende, le colossal Alexander Burgener, de Saas Fee, épaulé de Josef Furrer et d’un porteur dont l’histoire n’a pas retenu le nom.

Moritz était Autrichien. Ce qui fait que son nom doit se prononcer « Kouffner »… Mais pour les Français, c’est « Kuffner », avec un « u » prononcé comme dans « cul ». Des auteurs germanisants pleins de bonne volonté ont donc ajouté un tréma sur le « u », car c’est ainsi qu’en allemand, le « u » se prononce comme dans « cul »… A trop vouloir bien faire… Mais ce n’est pas la pire avanie qu’eut à subir ce pauvre Momo. Né en 1854, il est le rejeton d’une famille juive établie à Vienne. Son père, Ignaz Kuffner, est brasseur. Faire de la bière est un bon moyen de faire fortune dans ce pays, et il gagne une belle notoriété, qui lui permet de devenir maire de Ottakring, la localité proche de Vienne où il s’est établi. Il est alors anobli, ce qui explique le « von » qui orne désormais le patronyme de la famille. Moritz hérite de la brasserie en 1882 et devient quelqu’un d’important. Il développe la brasserie, puis se lance dans l’industrie sucrière. Collectionneur d’art, amateur de musique, il construit un véritable palais à Ottakring. Passionné d’astronomie, il crée un observatoire non loin de chez lui. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes quand survient la tourmente de la Première Guerre Mondiale qui met un coup d’arrêt à la success story de la famille Kuffner. Après 1918, les affaires reprennent doucement, mais à un rythme moins brillant. Ce n’est pas la misère qui guette les Kuffner, mais la montée du nazisme. En effet, dès le début des années 1920, alors que le parti nazi est tout juste lancé, le Club alpin autrichien, sous l’impulsion de Eduard Pichl, alpiniste notable (2), mélange allègrement esprit de revanche, nationalisme exacerbé et racisme assumé… Le monde de la montagne devance l’appel de l’Anschluss (3), qui n’aura lieu qu’en 1938. Pichl passe vite d’une stigmatisation à une politique ouverte d’exclusion des membres juifs du Club alpin.

Moritz Von Kuffner, une victime du XXème siècle. ©DR

Kuffner exilé

Moritz von Kuffner n’est plus personna grata. En 1938, on le conduit à la vente forcée de sa brasserie, en échange d’une autorisation de sortie du territoire. Il doit payer en outre une taxe d’émigration énorme : un bon quart du prix de vente de son usine. Il réussit à gagner Zürich. C’est là qu’il meurt à l’hôpital, en 1939.

Après la guerre, la famille est indemnisée par les nouveaux propriétaires de la brasserie, mais doit abandonner en échange ses droits sur le Palais Kuffner. Un des héritiers de Moritz crée en 1960 une Fondation Kuffner qui promeut des initiatives de développement dans des recoins déshérités de la Suisse (ça existait encore…). Les astronomes renvoient l’ascenseur à un de leurs plus passionnés collègues et néanmoins bienfaiteur en donnant son nom à un astéroïde.

Le fil de la Kuffner vu des hauteurs du Maudit. ©Cédric Sapin-Defour

Ses legs aux alpinistes sont magnifiques : outre la « Kuffner » du mont Maudit, il ouvre trois semaines plus tard son homonyme sur l’aiguille des Glaciers (3816 m), toujours avec Burgener et Furrer. Très belle, elle n’a pas la notoriété de sa grande sœur, mais est appréciée des connaisseurs et des amateurs de solitude. Dans le même style, c’est-à-dire un éperon élégant, sûr et évident, il ouvre en 1899 une voie sur le versant nord du Piz Palü oriental (3899 m), avec toujours le terrible Burgener et Martin Schorer. Cette voie remonte un pilier rocheux raide qui se perd dans la paroi nord, on la connait sous le nom de Kuffner Pfeiler (pilier Kuffner). Quant à son guide préféré, Alexander Burgener, auteur de nombreuses premières, personnage de légende, il n’a droit qu’à des cheminées malcommodes dans le versant ouest des Grands Charmoz. Guide de Mummery, il a mené de nombreuses premières dont celles des Grands Charmoz, du Grépon, du couloir en Y à la Verte, de l’arête de Zmutt au Cervin. Mais il n’était pas d’usage de baptiser des sommets ou des voies d’autres noms que ceux des clients…

 

Notes

  1. Les Britanniques la nomment Frontier Ridge.
  2. Auteur, en 1901, de la première de la face sud du Dachstein.
  3. Autrement dit l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, le 12 mars 1938.