Elle a vingt-six ans à peine, et revient de l’Xtreme de Verbier 2018 avec une victoire et un titre de vice-championne du monde du Freeride World Tour. Ce lundi 16 avril, elle sera à Val d’Isère, dans le jury du 22e Festival International du film Aventure & Découverte. Marion Haerty a fait (très rapidement) son chemin. Du run parfait à l’Himalaya, rencontre avec une jeune femme pleine de projets d’aventure.

Marion, tu viens de gagner l’Xtreme de Verbier, tes sentiments ?

Marion Haerty : Je suis très heureuse. Ceci étant dit, je sais que je ride à 50% de mes capacités. Même cette fois j’aurais pu mieux rider… Tout est dans la tête. Le physique est là, l’expérience aussi, il me faut encore apprendre. Mais le freeride, ça se passe dans la tête. D’ailleurs, j’ai un coach mental qui m’aide à préparer.

Justement, comment on se prépare mentalement à ce genre d’épreuve, de compétition en haute montagne où les pentes dépassent les 45° ?

Dans l’automne avec mon coach on fait des exercices où je mets dans une bulle tout ce qui me stresse ou ce qui me rend trop sensible. J’essaie de mettre de côté ce qui pourrait m’empêcher d’être en pleine possession de mes moyens. Avant la compétition je vais vite me faire perturber par les sollicitations extérieures, médias, sponsors, coups de fil, cela peut vite me déstabiliser, donc le but de cette préparation mentale c’est de canaliser cela. L’autre aspect de cette préparation mentale a trait à la prise de risque : en montagne on vit ces risques : le freeride, c’est encore nouveau pour moi et la peur est là parfois. La préparation mentale m’aide à transformer ces craintes en quelque chose de positif, pour me permette de réagir comme il faut pendant les jours de course. La prépa mentale me sert le Jour J mais aussi avant. C’est ma veste Gore-Tex pour m’imperméablisier vis-à-vis de l’extérieur mais qui me laisse respirer !

Le freeride, c’est encore nouveau pour moi et la peur est là parfois

Ici à Verbier quel est ton bilan, après l’expérience de trois Freeride World Tour ?

Oui c’est ma troisième année sur le Tour. La première fois j’étais 3ème, l’année dernière 1ère et là deuxième au général. Ce titre de vice-championne du FWT, c’est bien mais j’ai une petite déception bien sûr, j’ai visé le titre et je l’ai pas eu. Cela n’arrive pas par hasard, cet hiver j’ai mis du temps à me mettre dedans, j’étais obnubilée par ce deuxième titre (après son titre de n°1 en 2017, ndlr) et pas assez concentrée sur chaque objectif, c’est-à-dire sur chaque compétition. Cet automne j’ai mis du temps à retrouver cette énergie pour avoir envie de gagner. Je me suis blessée au début de l’hiver, genou, dos, je me suis mise la pression moi-même. Au début de saison j’avais peur de perdre mon titre tout simplement. J’étais tellement heureuse d’avoir obtenu ce titre que j’avais peur de le perdre.

Comment gères-tu l’accumulation de jours d’entraînement ?

Oui, c’est beaucoup de journées, mais c’est dix minutes de descente au total en compétition ! Dix minutes que tu prépares toute l’année, physiquement, mentalement, ou en cherchant des soutiens financiers. Du coup au portillon il faut réussir à lâcher du lest et oublier que tu as bossé toute l’année pour une minute et trente secondes de descente. Et rester concentrée sur ce que tu aimes.

© Jocelyn Chavy

Sur le Bec des Rosses les femmes ont un secteur moins engagé que les hommes. Qu’en penses-tu ? De manière générale est-ce que la prise de risque, réelle, est comparable ?

Honnêtement si on tombe en roulé-boulé sur le haut de notre face (à gauche, ndlr) on n’aurait pas été autant en danger que les skieurs sur leur face (à droite, ndlr). Oui la prise de risque est réelle mais non, même si on fait les mêmes lignes que les snowboardeurs hommes on ne fait pas les mêmes sauts ! Il faut l’avouer : les hommes prennent beaucoup plus de risques que nous. Même le champion du monde homme en snowboard ne va pas rider aussi fort que le champion skieur homme ! Mis à part des exceptions comme Xavier de Le Rue, les garçons en snowboard qui rident aussi fort que les skieurs sont rares.

Ton sentiment par rapport à la différence de prize money entre hommes et femmes ?

J’ai un discours assez différent d’Anne-Flore Marxer sur cette question (qui s’est insurgée contre les écarts homme/femme en termes de prize money, ndlr), dans le sens où on est aussi moins nombreuses, il y a moins de concurrence. Après il faudrait comprendre les raisons culturelles par exemple qui font qu’il y a moins de compétitrices, le manque de structures dédiées, etc. Mais je ne peux pas blâmer le FWT par rapport à la différence de prize money, sachant qu’il y a déjà une différence entre le prize money homme en snowboard qui est inférieur au prize money en ski. Mon prize money est de facto environ moitié moins que les hommes. Mais je le répète on est moins nombreuses ! Aujourd’hui il y a avait 13 hommes au départ en ski et nous on était 5 filles en snowboard. Étant donné qu’il y a moins de concurrents, cela me paraît logique d’avoir moins de prize money que les hommes. Après on prend des risques aussi, mais on ne fait pas des double cliffs comme les skieurs (enchaînement de deux sauts de barre d’affilée).

© Jocelyn Chavy

Au-delà de la puissance et de la prise de risque moindres, y a t-il un style spécifique femmes ?

J’ai discuté avec Géraldine Fasnacht (snowboardeuse qui a remporté l’Xtreme 3 fois en 2002, 2003 et 2009, ndlr), qui m’expliquait qu’au début de l’Xtreme les filles descendaient les mêmes lignes que les hommes, du sommet du Bec, alors que nous aujourd’hui on est parties du deuxième tiers… Elle me disait que ça soulait les snowboardeurs quand ils se prenaient des roustes par une fille ! Ensuite ça a évolué. Les filles sont parfois descendues à côté de la face par la suite. Les femmes ont par définition une façon de faire différente. En freeride on sera moins dans la puissance, on préfère épouser les courbes. J’aime bien aussi voir ce qui va se passer avec le slopestyle où il y a une progression fulgurante chez les jeunes femmes. Ça fait plaisir de voir cette évolution. Et quand on regarde les JO j’aime mieux regarder les filles que les garçons qui sont dans l’accumulation de tricks, alors que les femmes vont être plus gracieuses en l’air et plus jolies à regarder.

Hier j’ai vu qu’il y a une bonne ambiance entre les filles, c’est tout le temps comme ça ?

Oui carrément ! On est dans un sport où on a intérêt à être solidaire. Parce qu’on n’est pas en confrontation directe avec l’autre mais avec la montagne. On doit être en osmose avec ce que l’on veut rider. Par exemple avec Manuela (Mandl, 1ere au FWT) on partage notre chambre, j’ai un énorme respect pour elle et pour les risques qu’elle prend, on sait très bien que l’accident peut arriver à l’une de nous deux. En montagne je ne vois pas pourquoi on se tirerait dans les pattes !

La montagne fait que les rideurs ont des conditions parfois bien différentes d’une heure à l’autre. Qu’en penses tu ?

Avec les filles on a eu 3 compétitions sur les 5 du FWT avec ce qu’on appelle de la « flat light » ou jour blanc, on distingue le relief mais on ne voit pas les contrastes, on voit mal les réceptions. Comment fait-on ? On accepte ça mais ce que je fais pendant l’hiver c’est que je saute des cliffs dans ce genre de conditions, je m’y entraîne ! Je pars du principe qu’on est dans un sport où on ne peut pas avoir tout le temps des conditions parfaites, du soleil, de la poudreuse, donc il faut savoir s’adapter.

© Jocelyn Chavy

Ton meilleur souvenir du FWT ?

Aujourd’hui je suis contente d’avoir posé un 3-6. J’ai envie d’aller dans la technicité, d’utiliser mon bagage technique pour faire plus que des runs simples. Là je prends mes repères. Mon rêve c’est de faire le run parfait, un backflip, plus un 3-6, un run qui mériterait 90 ou 95 points (l’échelle des juges est sur 100 points, ndlr). Là j’étais à 80, bon, j’étais déjà contente, car cet hiver j’ai fait souvent moins. Je sais que je peux en être capable, de sauter gros ou de faire des figures c’est juste qu’il s’agit d’être prête à des moments où ton corps et ta tête ne le sont pas forcément.

Pourquoi aimes-tu la montagne ?

Bonne question ! C’est la relation que j’ai avec la montagne qui est très intense dans le sens où cela me permet de confirmer ma personnalité. M’exprimer avec la montagne est quelque chose de très prenant, il est difficile de mettre des mots dessus. Cela me permet aussi de vivre des choses que l’on ne peut pas vivre en bas. C’est une pureté, tu te retrouves avec toi-même, avec des amis, c’est de la joie. Plus j’en apprends plus j’ai envie de rester en montagne. C’est génial parce que c’est le Freeride World Tour qui m’a amené à faire du freeride. La montagne, c’est un esprit qui correspond à mes valeurs, esprit de cordée, d’équipe, de solidarité, de respect et d’humilité. Je m’y retrouve. Je ne sais pas comment expliquer pourquoi je suis amoureuse de la montagne… mais c’est le cas. Plus j’avance plus je me rends compte des risques aussi. J’ai encore beaucoup de choses à apprendre. Je fais du splitboard, tu as moins cette notion de consommation aussi. Tu gagnes en qualité. J’ai fait aussi un peu de glace cet hiver, l’été dernier j’ai fait pas mal d’escalade, j’ai toujours adoré, j’ai commencé au lycée, pas mal de bloc, à Grenoble. Mais tout ce qui est manip’ de corde je ne suis pas encore à l’aise !

La montagne me permet de confirmer ma personnalité

Trouves tu de l’inspiration  chez des alpinistes ?

Oui, il m’en faut des gens qui m’inspirent ! Actuellement j’ai la chance d’avoir Liv Sansoz qui me booste, j’aime sa façon de voir la vie de vivre la montagne et d’y être tout le temps. Comment en une vie vais-je réussir à faire tout ce que j’ai envie de faire en montagne ! J’aimerai beaucoup aller en Patagonie, aller en Himalaya… Un de mes objectifs serait de créer une expédition féminine en splitboard ces prochaines années.

Qu’est ce que tu donnerais comme conseil à ceux qui voudraient faire du snowboard en montagne à ton niveau ?

Suivre sa passion… Faire les choses avec son cœur, même si cela paraît bête dit comme cela, mais faire les choses que tu as envie de faire en te levant le matin. Rester positif, prendre son temps ! J’ai commencé à dix ans, les chutes font partie du processus d’évolution. S’entourer des bonnes personnes ; j’ai eu la chance d’avoir des gens qui m’ont fait évolué, écouter les critiques positives, rester attentives, Liv m’a beaucoup apporté. Il a beaucoup à apprendre même quand on est champion du monde. Avant j’étais dégoutée de vieillir, mais là je suis tellement contente d’apprendre sur les autres, sur moi même, la capacité à évoluer… Le FWT et faire du freeride à cham c’est encore un autre monde. A Verbier tu peux toujours te faire mal sur un saut, en même temps tu te sens en sécurité, il y a un hélico avec un médecin juste à côté. Cet hiver la meilleure journée c’était pour moi une journée autour de l’Aiguille du Midi, jusqu’au coucher du soleil, vallée blanche, glacier Rond.. J’ai conscience de vivre de ma passion, et je n’arrive pas à y croire. Quand je me plains parce qu’il ne fait pas beau, je me dis que j’ai quand même une liberté incroyable. Je pense que je suis à la rue sur la vraie société, heureusement j’ai une famille ou des amis pour me recadrer. Mes parents étaient des skieurs du dimanche donc je ne crois pas qu’ils se rendent compte… jusqu’à ce que mon père voit une vidéo que j’avais prise en ridant. « Mais tu fais ça ?? »

© Jocelyn Chavy