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Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Une réplique qui s’applique à ceux qui osent, encore, se servir des montagnes pour produire des records débiles, d’ego et de mazout. Tandis qu’un alpiniste montre qu’il ne peut laisser que la trace invisible de son inspiration dans le ciel ou sur une paroi, le temps d’un aller-retour magique.

Quand tu peux faire voler un drone au sommet du K2 voire faire une photo de la face cachée de la lune (level plus dur), comment des abrutis peuvent se féliciter de rouler en Mercedes à 6700 mètres d’altitude ? C’est pourtant ce que certains ont cru malin de faire : établir un « record » d’altitude en voiture, en l’occurence faire rouler non pas un mais deux camions Mercedes Unimog jusqu’à l’altitude de 6694 mètres sur l’Ojos de Salado au Chili – un volcan déjà choisi pour le précédent record, qui était, ironie totale, à moins de dix mètres près identique.

 

Le plus dingue, c’est que les conducteurs étaient au volant de ces camions pour étudier les risques sismiques. En quoi ce record serait-il comme un autre ? En quoi ceci serait d’une quelconque aide pour nous aider à trouver une planète B ? En quoi ce serait un exploit sur la planète A (la nôtre) ? Etant donné que depuis cette merveilleuse émission de télé nommée Top Gear on sait que grimper sur un volcan avec des roues surdimensionnées n’est pas très compliqué ? Seulement voilà. Il y a les fabricants de roues, et de voitures. Dans ma cour, il y en a deux. Des roues, il y en a huit. Si on a l’esprit un poil mal tourné, on peut prendre l’exemple de Mike Horn. Il ne nous en voudra pas.

 

Mike est parti en vacances au Pakistan avec deux Mercedes 4×4. C’était en 2015, et sûrement pas pire que d’y aller en avion. Dans le Karakoram, Mike a droppé une dune de sable himalayenne en écrasant ses suspensions, à fond de troisième. J’aurais personnellement adoré. Le temps a passé mais pas les températures qui grimpent au plafond, l’hiver qui n’est plus l’hiver. Mike a remonté la KKH (Karakoram Highway) pour deux mois d’expé sans forcément niquer plus le climat que toi quand tu vas grimper à Cham ou dans le sud pour le weekend, c’est à dire pour cinq, six, ou soyons fous, douze heures de grimpe plaisir ou de sadomasochisme alpin instagrammable. Mais Mike n’a pas eu, heureusement, l’idée saugrenue de grimper en 4X4 au pied du Broad Peak (même si le mois dernier, cela aurait donné un coup de main à Denis Urubko). Pourquoi ?

 

Monter en Daimler Benz sur les pentes de l’Ojos de Salado devrait être un crime contre l’humanité.

 Parce qu’évidemment, on a déjà tenté la descente du mont Blanc en voiture (véridique). Qu’une poêle à paella a même fait la vallée Blanche (itou). Mais c’est écolo, une poêle à paella. Parce que l’homme est prêt à faire n’importe quoi, pourvu qu’il soit le premier et son cher voisin le second. Monter en Daimler Benz sur les pentes de l’Ojos de Salado devrait être un crime contre l’humanité. C’est en tous cas d’une connerie sans nom. Et c’est une blagounette quand des dizaines de milliers de trente-huit tonnes continuent de traverser l’Europe par le tunnel du mont blanc, alors que tout le monde avait dit stop en … 1999 (39 morts, tragédie inaugurale). Quand des myriades de travailleurs sous-payés franchissent le col du Lautaret en petits camions immatriculés en Pologne. Alors oui, l’ouverture du Dakar au glacier de Sarenne est faisable. Ou la démo de quad sur la Girose. Avec un beau selfie devant les moteurs rugissants. Avec des spectateurs venus en nombre depuis la méga-liaison Alpe d’Huez-Deux Alpes.

Pourtant, il y a plus léger. Il y a le talent : celui d’un jeune alpiniste de 29 ans, Fabian Buhl. Avec deux amies, il a gravi par ses propres moyens le Cerro Torre, fier monolithe de Patagonie et symbole de l’inaccessible. Et puis le matin, dans la lumière encore bleue, alors que pas un souffle d’air n’étirait le ciel, Fabian s’est envolé du sommet, s’est glissé sans bruit entre les tours de granite, au-dessus des glaciers tout mauves. Avec un chiffon d’un kilo et demi, il a montré que l’alpinisme, l’art de grimper les montagnes et d’en revenir élégamment, peut encore montrer d’autres chemins. Plus légers que l’air.

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