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Le jour du lendemain

L’heure était grave, et, à la place de l’Hymne à la joie, aurait pu retentir la 7ème Symphonie du même Beethoven. Voire, dans le pire des cas, la plus ambigüe Chevauchée des Walkyries de Wagner, utilisé par Coppola pour illustrer la folie destructrice des soldats US au Vietnam. 

L’heure était grave, car la chute de pierres n’est pas passée loin. La fracture remontait pourtant très haut sur la montagne, impossible de ne pas la voir. Comme un sérac sous lequel, en route pour le mont Blanc, tout le monde passe sans le regarder. En se disant que cet encombrant voisin ne tombera jamais, qu’il fondra tout seul. Mais non. C’est la montagne entière qui fond quand un pan de roche s’écroule. Un grand fracas vous saisit, vous fait dresser l’échine, la terreur liquide vous plaque contre la paroi en espérant un miracle de la gravité, qui dévierait le torrent qui vise votre tête, et toutes celles qui dépassent. 

Écroulement à l’Aiguille du Midi, 2018. ©Michel Piola

Rien de tout cela ne s’est produit. La chute de pierres nous a épargné. Ce qui n’a rien d’un miracle, sauf à considérer qu’un monde qui s’écroule est une bonne nouvelle. Sauf à considérer que la stratégie d’évitement a marché, alors que vous et moi n’y sommes presque pour rien. Et pourtant, nous y sommes pour quelque chose. Ça ne date pas du 24 avril. Nous avons le mal des rimayes. Nous avons oublié le topo au refuge – un prétexte bidon à l’heure de la 4G. Nous signons pour suivre les mêmes traces, alors qu’il faudrait tracer notre propre chemin. Et là tout de suite, sur ce relais foireux, anticiper la descente, puisqu’un alpiniste ne saute pas dans le vide. Passer à l’arrache ne peut être une méthode pour devenir un bon alpiniste, pas plus que de mépriser les cordées concurrentes.

Nous avons les QR codes mais pas la foi. Celle qui déplace les montagnes. Pourtant il en faut pour se diriger dans le noir à quatre heures du matin, butant sur les cailloux d’une moraine grise. La peur de l’échec, certains candidats du premier tour ne l’ont hélas pas connue, provoquant la répétition du cataclysme. 

Nous avons les QR codes, mais pas la foi.

Ce n’est pas l’entêtement qui fait l’alpiniste, mais la lucidité. S’habituer à ce scrutin, c’est s’habituer aux écroulements massifs. C’est, peut-être, un jour en être victimes. Miracle, rien de tout cela ne nous a éclaté le casque. Pour l’instant. Mais on ne peut pas miser sur la chance à chaque fois.

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