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Les larmes de Dunaï 2/6 Petites chroniques népalaises

Parti de nouveau vers le Népal oublié, François Damilano nous envoie, au gré des connexions, quelques cartes postales de ses déambulations. Histoire de respirer le grand large himalayen et de partager ses pas de côté. Mais parfois, même aux prémices de la plus belle aventure, rien ne va plus.

Laina Ordar, 20 avril.

Il y a quatre jours, j’apprenais le décès d’un très proche.

« On » me l’avait caché pour me permettre de voler avec le petit avion bimoteur jusqu’à Juphal et me laisser le temps de mettre l’expédition en route. « On » souhaitait me préserver de décisions radicales et précipitées.

Un désarroi et une colère dont je ne soupçonnais pas la violence sont montés en moi. Car à cet instant, je n’ai qu’une évidence : être parmi ceux que j’aime. Être parmi ceux que jaime pour partager cette douleur trop forte et la faire exploser en autant de bulles de possibles résilliences. C’est en partie à cela que servent les cérémonies familiales, amicales, sociales. Vivre un moment de fraternité et espérer que chacun puisse tenter de commencer son deuil. Se serrer d’émotion pour se sentir moins seul, moins vulnérable, moins désarçonné. Se placer sous le signe du lien.

Colère en grande partie contre moi-même. Sentiment profond d’être au mauvais endroit au mauvais moment. Impression envahissante d’un labyrinthe sans issues dans lequel je me suis précipité volontairement. Je suis au coeur d’une tempête émotionnelle et décisionnelle dont je ne maîtrise plus aucun courant. Le voyage et ma présence au pied des montagnes himalayennes m’apparaissent comme un non-sens absolu.

©Raphaëlle Damilano

Dois-je tout annuler et nous faire rapatrier d’urgence ? Au-delà de la complexité organisationnelle et des conséquences financières, je n’ai pas la main sur les réalités aériennes d’une telle décision. Je ne maitrise aucune projection à court terme. Le nombre d’inconnues matérielles est trop grand. J’arriverai trop tard aux obsèques.

Partir seul, quitter le groupe, invoquer le cas de force majeur pour activer au mieux les plateformes d’assistances ? Ou affréter un hélico pour un retour rapide sur Katmandou avec l’espoir d’obtenir une petite place sur un vol international ? Nous sommes loin dans l’ouest népalais, loin de toute infrastructure et de possibilité d’héliportage immédiat. Si même je trouvais une machine en capacité de voler, demain ou après-demain, quid de l’équipe ? Kumari* notre sirdar me souffle avec compassion :

– You know François Daï, I can take care the group.

Je sais Kumari, mais quel sens donner à ce projet imaginé et élaboré avec les quatre amis ? Quel sens pour mes compagnons de voyage qui m’ont affirmé ne vouloir continuer sans ma présence ? Et même à ce prix, le temps m’est compté et trop court pour retourner en France suffisamment vite.

Je cherche une solution.
Mais je cherche aussi les raisons

Le piège s’est refermé sur moi.

J’imagine l’une après l’autre les solutions que nous pourrions mettre en place. Je les décline presque aussitôt pour y revenir à peine plus tard, sous un nouvel angle, malaxant les hypothèses, tordant le cou aux contraintes, me persuadant qu’aucune réalité n’est immuable. Ma cervelle est en surchauffe. Je cherche une solution. Mais je cherche aussi les raisons. Pourquoi n’ai-je pas deviné ? Pourquoi n’ai-je pas vu que… ? Je m’efforce à décrypter les enchainements, à analyser les circonstances qui m’ont amenées ici, aujourd’hui. 

À verser mes larmes à Dunaï, Lower Dolpa, Népal.

©Raphaëlle Damilano

Juste avant de quitter la maison, j’ai saisi un livre sur le rayonnage destiné aux bouquins « à lire dès que j’aurai un peu de temps ». Au moment de boucler le sac, j’y ai glissé Pourquoi moi ? – Le hasard dans tous ses états. Page 34, je lis sous la plume d’Étienne Klein :

« (…) Mais les questions cessent-elles de se poser après qu’on a dit, par exemple, que la pomme tombe nécessairement en direction de la Terre selon la loi de la gravitation universelle ? Non, car il reste alors à identifier la loi qui a rendu la loi de la force de gravitation elle-même… Chaque fois qu’on progresse d’un pas, le problème se trouve systématiquement décalé d’un cran : on se déplace de lois en méta-lois et de méta-lois en méta-méta-lois, etc.. »

je voulais partager
ce paradoxe de parcours

Je ne sais le niveau d’impudeur de cette petite chronique népalaise.

Au-delà des archétypes d’écriture à la manière des écrivains-voyageurs, je voulais juste partager ce moment si difficile vécu au cœur des grandes montagnes que j’ai le privilège d’arpenter.

Au-delà d’une histoire personnelle, je voulais partager ce paradoxe de parcours, peut-être banal, mais qu’on s’empresse généralement de refouler ou pour le moins de ne pas exposer. Par crainte de déranger. Par peur de malmener les récits attendus 

Une amie grand reporter m’envoie ces quelques mots en forme de baume apaisant : « Notre métier ou mode de vie, à toi comme à moi, nous expose à ce genre de situation… comme je comprends ton désarroi. »

 

 *Kumari Raï est une des rares népalaises sirdar d’expédition.

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