Peter Habeler était avec Reinhold Messner au sommet de l’Everest en 1978, sans oxygène. Pourtant, plus discret que son compatriote, ce « deuxième homme » ne place pas ce moment au rang de ses meilleurs souvenirs. C’est que le tyrolien a lui aussi un parcours étonnant, qu’il continue d’écrire à 74 ans. 

Piétonnes, les rues de Brixen résonnent des pas des flâneurs profitant de la douceur de vivre du Sud-Tyrol. Speck et glaces à l’italienne, vins délicats et langue allemande : ce coin des Dolomites près du Sassolungo a de quoi rassasier le montagnard, et ce d’autant plus en cette mi-octobre. La ville accueille le 9ème International Mountain Summit (IMS), un événement qui rassemble films, grimpeurs, et esprit montagne. L’un des parrains de cette édition n’est autre qu’Alex Honnold, auréolé de son ascension en solo d’El Capitan. Mais commençons par un alpiniste venu du Tyrol autrichien, en voisin : Peter Habeler.

Peter Habeler en octobre 2017, à l’International Mountain Summit. © Jocelyn Chavy

L’homme est connu pour avoir été le premier, avec Reinhold Messner, à gravir l’Everest sans oxygène, en 1978.

À l’époque, certains leur prédisaient l’amputation, la perte de tout ou partie de leurs neurones, bref, que l’Everest allait leur cramer le cerveau. Que nenni. Trente-neuf ans plus tard, Peter Habeler se tient droit, dents d’un blanc éclatant, fait montre d’un humour décapant et d’une forme éclatante. Pour ne pas dire extraordinaire : l’année dernière, Peter Habeler a gravi, à l’âge de 74 ans, la face nord de l’Eiger, encordé avec David Lama. Si vous rêvez encore de faces nord, tout n’est pas perdu. À l’âge de soixante-quatorze ans ? Vous avez bien lu. Et n’imaginez pas qu’il était croulant au bout d’une corde statique : Peter Habeler est réellement en pleine forme. Et tant que vous ne lui cassez pas les pieds avec un antépénultième récit de son Everest 78 – ce qui a le don, après toutes ses années, de l’agacer – il est d’une humeur excellente pour notre interview. Mieux : il a une histoire à raconter, et pas n’importe laquelle. Une histoire de ses débuts, quand le jeune montagnard et passionné de ski de Mayrhofen était un parfait inconnu.

Peter Habeler et David Lama dans la face nord de l’Eiger, en 2016. Habeler est alors âgé de 74 ans. ©Coll. Habeler

Frêney, Franco et Desmaison

En 1967, Peter a 25 ans, et s’est aiguisé les dents sur les montagnes autrichiennes et suisses. Direction Chamonix, à l’occasion d’un rassemblement international d’alpinisme, invité par Jean Franco. Habeler n’est pas venu pour serrer des pinces, mais des prises. Il est tenté par le pilier du Frêney, alors de sinistre réputation depuis la tragédie de 1961. L’ombrageux niçois – et chef de l’expé victorieuse au Makalu en 1955 – dirige l’ENSA, et n’y va pas par quatre chemins pour lui dire ce qu’il en pense : c’est une très, très mauvaise idée. Le Frêney, pour deux petits gars autrichiens venus d’on-ne-sait-où ? Allons. Soyons sérieux. Mais Habeler, justement, l’est. Son compagnon M. Dach est son second pour l’occasion. Ils passent outre le « no-go » de Jean Franco. Direction feu le bivouac de la Fourche. L’accès se fera donc par le cirque de la Brenva, et le col de Peuterey. Les deux tyroliens pressent le pas sous les séracs de la Poire. Gravissent en courant le raide col de Peuterey, qu’ils atteignent à 8 heures du matin. Son ami pondère. Fatigué, il propose de poser le bivouac et de rattaquer le lendemain. Pas question pour Peter Habeler, qui ne veut pas rater cette journée de beau temps. « Le problème est que je connaissais par cœur l’histoire de la tragédie du Freney, après avoir lu le récit de Bonatti. Mon ami, heureux homme, ne connaissait rien de l’histoire, et ne soupçonnait pas que la Chandelle du Frêney avait été le théâtre d’un tel drame » (quatre sur sept alpinistes tués, seuls Bonatti, Gallieni et Mazeaud survécurent, NDLR). «J’avais le poids de cette histoire en moi, mais j’étais surmotivé, et décidais de continuer. Nous avons bivouaqué au pied de la Chandelle, comme nos prédécesseurs. »

Franco refuse d’y croire. Vexés, les autrichiens sortent le piolet trouvé au sommet de la Chandelle, et demandent à téléphoner à René Desmaison.

Le lendemain, le temps reste stable et les deux jeunes autrichiens parviennent au sommet de la Chandelle, où les attend une surprise. « On a trouvé un petit tas de matériel, des pitons, des mousquetons Pierre Allain, et un beau petit piolet laissés par René Desmaison ». Le grand alpiniste français avait réussi la seconde, où plus exactement la troisième ascension du Pilier du Frêney dans la roue de la cordée de Chris Bonington, quelques semaines après la tragédie de juillet 1961. Habeler : « nous avons fini au Mont Blanc et puis nous sommes descendus à Chamonix, avant d’aller voir Jean Franco pour lui dire notre réussite ». Franco refuse d’y croire. Vexés, les autrichiens sortent le piolet trouvé au sommet de la Chandelle, et demandent à téléphoner à René Desmaison. Celui-ci vient les trouver, et les félicite chaleureusement. « Desmaison m’a donné le piolet – et j’étais très heureux de la fin de l’histoire ». Mais ce n’est que le début d’une longue carrière pour Peter Habeler.

Peter Habeler & Reinhold Messner à l’Everest, en 1978. ©Coll. Habeler

1978

Peter Habeler va rencontrer peu après un tyrolien du sud, l’italien Reinhold Messner, qui comme lui, est de langue maternelle allemande. Habeler a fait des détours : moniteur de ski en 1970 dans le Wyoming, il roule jusqu’au Yosemite. Il y rencontre le britannique Doug Scott, qui lui présente la crème de la crème du camping de Camp IV : Royal Robbins et ses amis. Voilà comment Peter Habeler va réussir avec Doug Scott la septième ascension de Salathé Wall, sur El Capitan, en trois jours. « J’ai toujours eu la chance de rencontrer les meilleurs grimpeurs, les meilleurs alpinistes », explique, modeste, Habeler. « J’ai fait des solos difficiles, où vous devez réellement engager le mental. Mais ce qu’a fait Alex Honnold est incroyable, au-delà des solos déjà faits ». Dans les années 70, la carrière de Peter Habeler prend un virage avec Messner : ils inventent le style alpin en Himalaya en gravissant le Gasherbrum I en 1975, hyper légers et sans équipe ni corde fixe. Il s’entraînent en pliant la face nord de l’Eiger en dix heures, un record pour l’époque. Ils concrétisent avec l’Everest sans ox en 1978, une déflagration à l’époque. Mais pour Peter, pas son meilleur sommet : « j’étais trop soucieux pour bien en profiter. Par contre, le Kangchenjunga, 8586m, en 1988, a réellement été ma plus belle ascension en Himalaya ». Il y aura d’autres 8000 : Nanga Parbat, Cho Oyu, mais aussi le McKinley ou le Yerupaja en Amérique. Et une deuxième expé à l’Everest, en 2000, qui a failli mal finir. Mais Peter Habeler en garde sous le pied. Guide, il reste passionné par la formation de jeunes grimpeurs ou skieurs. Et voit passer un drôle de petit gars, à la frimousse népalaise : David Lama, qui va exploser en compétition, puis en montagne. En 2016, David Lama propose à Peter Habeler de fêter son anniversaire en refaisant la face nord de l’Eiger. À 74 ans, voilà un record qui n’est pas prêt d’être battu. « Mais le Frêney reste très important pour moi. Comme à l’Eiger, le fait d’avoir le bon compagnon pour gravir une montagne est essentiel. » Rendez-vous au printemps prochain au camp de base de l’Everest, pour fêter les 40 ans de la première sans oxygène. C’était hier.

Le pilier du Frêney, Mont-Blanc. © Jocelyn Chavy