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Tamara Lunger est devenue en quelques années une figure incontournable de l’himalayisme. Avec Simone Moro, elle forme une cordée mixte remarquable, aussi bien dans ses succès que ses échecs. Le 18 janvier, partie pour faire la traversée des Gasherbrum I (8068 m) et II (8035 m) en hiver, la cordée est passée à deux doigts du drame. En montant au camp 1, Simone Moro a chuté de 20 mètres dans une crevasse, ne devant la vie qu’à Tamara Lunger, dont la main, qui l’a retenu, a été broyée par la corde. En exclusivité, voici le témoignage aussi terrible que magnifique de Tamara Lunger, celui d’un sauvetage réussi.

L’himalayisme est un monde à part, plus haut et souvent plus hostile que la plupart des montagnes. Un milieu que seulement très peu d’alpinistes côtoient régulièrement en hiver.  Trop haut, trop loin, trop dur, trop engagé… Les raisons sont multiples et appartiennent à chacun. Pourtant, au printemps ou à l’automne, des candidats himalayistes s’y aventurent, souvent accompagnés par des guides au sein d’expéditions commerciales à gros budget. Seule une fraction de ces himalayistes connaît l’Himalaya et ses 8000 en autonomie et en style alpin, sans guides, ni porteurs d’altitude, ni bouteilles d’oxygène. Et, parmi ceux-là, seule une poignée se risque sur les pentes des géants en plein hiver, quand le mercure oscille entre -20°C et -50°C, quand les chutes de neige sont si abondantes qu’elles ensevelissent un camp en une nuit et que les aérosols des avalanches secouent la montagne entre deux courts créneaux météos. Parmi ce club très fermé d’himalayistes que ne rebute pas le défi de l’hiver, les femmes se comptent sur les doigts d’une main dans le monde. Tamara Lunger est l’une d’entre elles. 

Avec son compatriote italien Simone Moro, Tamara Lunger forme une cordée solide et solidaire depuis 2009, lorsqu’il lui propose de s’encorder avec lui pour une première tentative au Cho Oyu (8201 m). Depuis, ils cumulent à eux deux plus d’une dizaine d’expéditions en commun. Tamara Lunger est passée du statut d’apprentie à celui d’une icône de l’himalayisme au féminin. Si bien que lorsque Simone Moro chute de 20 mètres dans une crevasse entre le camp de base et le camp 1 du Gasherbrum I (8080 m) en janvier dernier, c’est elle qui le retient puis le sauve, la main broyée par une boucle de corde. La suite, Tamara Lunger le raconte ici en exclusivité.

 

Le Gasherbrum I, 8080m. 

Objectif traversée des Gasherbrum

 

Tamara Lunger : « Nous étions sur la montagne depuis 17 jours exactement, pendant lesquels nous avons progressé tous les jours où la météo nous le permettait. Nous devions dans un premier temps traversé un gigantesque champ de crevasses avant d’atteindre un plateau plus vaste et plus plat où nous devions installer le Camp 1. Le cheminement était extrêmement laborieux, parfois nous avancions seulement de 150 mètres de dénivelé dans la journée. Même si notre progression était laborieuse, j’étais vraiment heureuse de pouvoir sillonner la montagne qui nous faisait zigzaguer comme si elle voulait nous opposer défis sur défis. À ces moments-là, je me sentais très excitée, comme une enfant qui voulait jouer. Le 18 Janvier, nous partons avec l’intention de prendre enfin pied sur le plateau que l’on devine après la zone crevassée pour installer le C1 puis éventuellement continuer vers l’emplacement du C2. Tout allait merveilleusement bien, j’étais contente, confiante et la météo était au beau fixe.»

Je me sentais le pouvoir de tuer un ours à mains nues.

 

« Parfois, lorsque je sens le danger proche en montagne, j’entends presque distinctement comme une petite voix dans ma tête qui me conjure de faire demi-tour, de renoncer pour sauver ma vie et revoir ma famille et mes amis. Ici, dans ce chaos de glace et de crevasses où tout est potentiellement dangereux, avec de nombreuses crevasses cachées qu’on ne soupçonne même pas lorsqu’on marche dessus, je n’ai rien entendu. Pendant nos pérégrinations sur le glacier, nous étions chacun tombé dans quelques crevasses sans gravité : un pied par-là, ou bien enfoncé jusqu’aux hanches, mais rien de bien sérieux. Pour moi, nous allions fouler le sommet, c’était sûr. Juste une question de jours.

Je me sentais le pouvoir de tuer un ours à mains nues (rires) ! La veille au contraire, et c’est assez troublant, Simone n’était pas très sûr de vouloir aller jusqu’au plateau et au C1. Mais j’étais vraiment trop impatiente et quand je l’ai questionné sur les raisons qui le poussaient à une telle réserve, il a marmonné dans sa barbe sans vraiment me répondre. Résultat, nous sommes partis le lendemain comme je le voulais.»

Deux points dans un chaos glaciaire indescriptible. ©Matteo Zanga/La Sportiva

sur le glacier, nous étions chacun tombés dans quelques crevasses, parfois jusqu’aux hanches mais sans gravité. Pour moi, nous allions fouler le sommet, c’était sûr.

Progression sur le Baltoro. ©Matteo Pavana

Au pied du Gasherbrum I. Simone et Tamara cherchent un passage dans le labyrinthe. ©Matteo Zanga/La Sportiva

La chute

Tamara Lunger : « Avant d’arriver au plateau, nous devions traverser une dernière grosse crevasse. Après sur le plateau, on aurait dit que c’était la fin des difficultés ou presque. Cette partie plus plate semblait agréable à marcher mais je savais néanmoins que les crevasses se cachaient aussi en masse sur le plateau. À ce moment-là, nous sommes encordés à 20 mètres avec Simone qui m’assure depuis un replat et j’évolue entre trois crevasses dans du terrain raide. Simone me crie qu’il va prendre un peu à gauche de mes traces, parce qu’il trouve le passage plus aisé. Au moment où ma corde passe dans mon mousqueton d’assurage, Simone se met en mouvement et disparaît aussitôt, happé par la crevasse. Ma main est prise dans la corde qui forme une boucle et je vole littéralement de ma position jusqu’aux lèvres de la crevasse où a disparu Simone. La main toujours écrasée dans la corde, je suis à moins d’un mètre cinquante du bord.

Je hurle de douleur : les 90 kg de Simone et de son sac pèsent juste dans ma main. Heureusement, mon piolet est sur la droite de mon sac et je parviens à l’attraper pour construire un corps mort et pouvoir extraire Simone de la crevasse. Je dois tout faire d’une main et l’autre me fait souffrir le calvaire. Je crie à Simone : «Coupe la corde si tu es en sécurité ! ». Mais la crevasse fait des coudes et, 20 mètres plus bas, Simone n’entends pas. Il est plongé dans l’obscurité et souffre aussi de contusions multiples. J’ai deux options à cet instant : glisser peu à peu vers la crevasse jusqu’à tomber avec Simone et mourir, ou serrer les dents quitte à dire adieu à ma main qui finira peut-être coupée le temps d’arriver à un hôpital. Après quelques minutes, pas plus de trois ou quatre mais qui paraissent le double, j’entends du fond du trou Simone qui me crie qu’il a placé une broche à glace. Il arrive à se hisser dessus et soulage enfin la tension de la corde.»

 

À cet instant, j’ai deux options : glisser peu à peu vers la crevasse jusqu’à tomber avec Simone et mourir, ou serrer les dents quitte à dire adieu à ma main qui finira peut-être coupée le temps d’arriver à un hôpital.

17 jours passés à serpenter entre les crevasses comme dans un gigantesque dédale piégeux.
© Collection Tamara Lunger / La Sportiva

« Je suis enfin libre de mes mouvements mais la zone est remplie de crevasses et la perspective de tomber dans un autre trou en tentant de sauver Simone m’effraie encore plus. Je me sécurise aussitôt avec une broche à glace et un bout de corde. Puis je lui fais glisser un piolet pendant qu’il essaie de faire remonter son sac au bout d’une autre corde. Celui-ci s’est totalement pris dans la glace à mesure que Simone glissait de plus en plus profond dans la crevasse. Il coupera finalement une bretelle du sac au couteau pour se dégager. Après plusieurs allers-retours pour envoyer du matériel à Simone qui se contorsionne pour chausser ses crampons (nous marchions tous les deux en raquettes dans la neige profonde jusqu’alors), il parvient enfin à se hisser en-dehors de la crevasse pendant que je l’assure.

Entre sa chute et sa sortie de la crevasse, le tout a dû prendre environ 1h30. À l’air libre, nous respirons enfin et nous comptons nos plaies. Le sac de Simone est impossible à récupérer et il perd un de ses crampons à peine sorti du trou. Rajouté aux douleurs qui nous assaillent, moi à la main et Simone au dos et aux fesses, nous décidons de rentrer au camp de base, où nous retrouvons avec une joie immense le reste de l’équipe. Le retour à la maison s’impose pour moi. Je ne sens plus ma main et je risque des engelures sans même m’en rendre compte si je continue. Au camp de base, une fois les bandages installés et l’émotion dissipée, Simone vient me voir et me lance :  » La prochaine fois que je ne le sens pas de continuer, on ne devrait pas insister…  » On dirait que chacun possède sa propre petite voix qui lui murmure à l’oreille.»

Lunger/Moro : une cordée unique

 

Alpine mag : Sur le Gasherbrum I, tu as sauvé Simone Moro. Est-ce que la notion de cordée prend encore plus de sens en conditions hivernale ?

Tamara Lunger : Oui, bien sûr. Le plus sérieux est l’objectif, le plus important doit être l’esprit de cordée. Je ne peux pas comprendre les gens qui passent à quelques pas de gens mourants en haute altitude. Peut-être ne sont-ils pas eux-mêmes assez forts pour s’occuper des autres. Pour ma part, je me sens vraiment le pouvoir de tuer un ours à mains nues, et c’est sans doute parce que je sens que Simone est sur la même longueur d’onde que j’accepte de m’encorder si souvent avec lui en Himalaya. Au début pour notre première expédition hivernale au Manaslu, j’étais encore assez peu expérimentée et ne connaissais pas trop l’Himalaya en hiver. Simone était celui qui savait tout et prenait les meilleures décisions. Nous avons eu énormément de neige sur cette expé et nous n’avons pas pu beaucoup grimper. En revanche, nous avons beaucoup parlé et si j’avais déjà beaucoup de respect pour lui, la confiance dans l’autre a été très vite totalement réciproque, même si je suis une femme. Il me sait rapide et forte, prête à tout pour lui sauver la vie. Et je sais qu’il en va de même pour lui.

Jusqu’alors, je n’avais jamais trouvé de compagnon de cordée idéal, car il faut faire coïncider les capacités en montagne avec le caractère de la personne, des aspirations communes, du temps et de l’argent. Avec Simone, nous avons tout ça et les projets s’enchaînent naturellement, comme une évidence. Lui a toujours quelques longueurs d’avance. Il anticipe tout et porte en lui ses succès passés comme autant d’apprentissage sur la montagne. Je suis plus instinctive, voire impatiente, et cela nous nourrit mutuellement quand chacun a besoin d’un petit bout de l’autre. Notre relation ne s’arrête pas à la montagne, et Simone a été très présent en 2016 après le Nanga Parbat. Il m’a aidé à me reconstruire, comme quelqu’un de ma famille l’aurait fait. Je pars toujours avec lui parce que nous nous connaissons à la perfection et nous restons honnêtes entre nous, quitte parfois à s’engueuler pour mieux repartir. C’est ce qui fait notre force.

Tamara Lunger et Simone Moro avant l’accident. Simone Moro porte l’échelle qui leur a permis de franchir la dernière crevasse pour arriver sur le plateau.
©Collection Tamara Lunger / La Sportiva

Peut-être ne risque-t-on d’échouer seulement quand on a trop d’attentes.

Alpine mag : Quelques semaines après ton retour d’expé, que retires-tu de cet accident aux Gasherbrum qui aurait pu être bien plus tragique ?

T.L : J’étais tellement sûre que nous allions toucher le sommet ! Beaucoup de méditation et de soin à l’entraînement m’avait amené à tout sécuriser à l’intérieur de moi. Le succès était une évidence pour moi. Ce n’est pas la première fois que je tente un sommet de plus de 8000m, et peut-être cet accident était un message. Il me faut du temps pour digérer une telle expérience, mais lorsque j’y repense,  c’est le souvenir d’une autre expédition qui surgit aussitôt : ma toute première, avec Simone. Nous étions là pour le Cho Oyu, mais les conditions ne nous ont permis que d’aller sur d’autres sommets moins hauts, mais plus sauvages. Je grimpais alors sans aucune attente, juste heureuse d’être là et de faire ce que je faisais de mieux. J’étais exactement à ma place, là où je devais être. Peut-être qu’on ne risque d’échouer que lorsqu’on a trop d’attentes. Ce serait la principale leçon que je pourrais tirer de cet accident je crois.

 

Propos recueillis par Arthur Lachat lors d’une interview exclusive avec Tamara Lunger, en collaboration avec la team athlètes de La Sportiva.

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