À 24 ans, Tom Lafaille porte un nom immense, mais avance léger. Fils de l’alpiniste Jean-Christophe Lafaille, disparu au Makalu en 2006, il trace aujourd’hui sa propre voie dans les Alpes et en Himalaya, en ski comme en alpinisme, avec une maturité étonnante et un sens aigü de l’éthique en montagne. À l’occasion du lancement de la nouvelle membrane Gore-Tex Pro, à Courmayeur en Italie, nous avons rencontré Tom au coeur de son jardin du Mont-Blanc, skis aux pieds, à la Tour Ronde.
Alors que l’on monte dans le rutilant téléphérique du Skyway, en cette dernière sortie à ski du printemps 2025, un petit bonhomme se pointe, skis en mains et sac sur le dos. Ses boucles d’or dépassent du tour de cou remonté jusqu’aux oreilles, tout comme son sourire qui déborde, même de bonne heure. Tom Lafaille dit bonjour à un journaliste-skieur qu’il ne connait pas avec la bonne humeur de celui qui sait qu’il va skier. Et à qui ça suffit pour être heureux.
De mon côté, je lui dis bonjour avec cette troublante sensation de déjà-vu. Physiquement, Tom ressemble énormément à Jean-Christophe. Petit, trapu, il combine un visage poupon aux joues rebondies qui témoigne de sa vingtaine, avec les traits plus fins et anguleux de feu « Jean-Chri ».
Je baragouine un bonjour tout en pensant à cette idole de l’alpinisme qui, c’est sûr, vit encore dans les yeux de son fils devant moi.
Un parcours forgé très tôt
Né le 31 mars 2001, aspirant-guide à 18 ans, Tom Lafaille prend son premier client à seulement 20 ans. « Au lycée j’étais un sale gosse », sourit-il.
« J’ai travaillé un été comme paysagiste et j’ai compris qu’il fallait que je trouve une voie. » Cette voie passe d’abord par le ski alpin en compétition, avec un coach pas tout à fait comme les autres : Vivian Bruchez.
Au lycée j’étais un sale gosse
Tom prépare les skis, à la descente du Skyway. ©UL / Gore-Tex
« C’était génial de l’avoir comme coach, à l’époque où il commençait à être connu », raconte-t-il. Et c’est même Bruchez qui lui prêtera ses skis de randonnée pour sa première sortie à peaux de phoque, « ceux qu’il avait utilisés pour l’une de ses belles premières, l’éperon Migot au Chardonnet avec Kilian Jornet » [en 2012 ndlr].
À l’approche de la Tour Ronde, dans le Cirque Maudit (Mont-Blanc). ©UL / Gore-Tex
Mais Tom quitte finalement la compétition : « Un jour j’ai décidé d’arrêter. Je l’ai annoncé à Vivian, et je me suis mis à l’escalade. » En un an, il grimpe dans le 8a. Aurait-il trouvé sa voie ? Ou plutôt, marcherait-il dans les pas de son père qui ouvrait Biographie à Ceüse en 1990, premier 9a+ de l’histoire, enchaîné seulement 11 ans plus tard par Chris Sharma ? Pas forcément. « Et puis après, ça a été le même scénario. Il fallait aller vers la compet’ etc… Alors j’ai commencé à mixer tout ça et à aller en montagne » explique t-il en traversant le majestueux Cirque Maudit.
Smile is the key. ©UL / Gore-Tex
Et les premiers temps passés en haute montagne ne sont pas forcément très orthodoxes. Les sorties se font essentiellement sur le temps des cours, « on partait en montagne à la place d’aller au lycée biqualif. Le PGHM était souvent au courant parce qu’on était pas très carrés avec les copains ! » se souvient le jeune guide qui prend soin aujourd’hui d’encorder son client dans la pente douce de la voie normale de la Tour Ronde.
En arrivant au sommet de la Tour Ronde, accueillis par la Madone. ©UL / Gore-Tex
Le PGHM était souvent au courant
de nos sorties parce qu’on était
pas très carrés avec les copains !
De là, tout s’enchaîne : premières courses, premières expéditions, et bientôt, la liste pour le diplôme de guide. Il recevra sa médaille à l’été 2024, juste après avoir envoyé sa liste complémentaire in extremis depuis le camp de base du Nanga Parbat via son InReach. Priorité aux sommets du Pakistan. Skier à 8000 m devient sa marque de fabrique. Pour l’heure, il est d’ailleurs déçu de constater, depuis le sommet, que le Gervasutti n’est pas en condition. Pas grave, il pourra mettre un peu plus les gaz dans la descente de la voie normale.
L’arête Küffner, le Maudit et le mont Blanc se déroulent sous nos skis. ©UL / Gore-Tex
Un nouvel horizon à 8000 m
Le Makalu, sommet sur lequel son père a disparu, revient sans cesse dans le champ. Cinq ans et trois mois après la disparition de Jean-Christophe, Paris Match finance le retour de sa famille au camp de base, où un moine bouddhiste érige un mémorial mêlant béton et pierres.
« J’ai été protégé des polémiques sur la disparition de mon père, parce qu’on vivait à Vallorcine. C’est un autre monde », analyse-t-il aujourd’hui. « Mais avec le recul, il y a des gens avec qui il ne faut pas me proposer d’aller en montagne. Je leur dis bonjour, mais pas plus. » dit-il pendant un court moment où sa bonhommie s’estompe.
©UL / Gore-Tex
Tom a 5 ans quand son père disparait, en 2006, mais les mauvaises langues sont endurantes et continuent longtemps à commenter le projet gargantuesque de Jean-Christophe qui visait l’ascension en solitaire et en hiver des 14 sommets de plus de 8000 m de la planète. La gestion de la carrière de Jean-Christophe par sa femme, Kathy, la mère de Tom, fera elle aussi cracher beaucoup de venin. Le corps de Jean-Christophe quant à lui, repose toujours quelque part sur les pentes du Makalu, son douzième 8000.
Tom pourtant, n’a jamais cessé de rêver d’Himalaya. « Tom a toujours rêvé du Makalu, peut-être de plus en plus », me soufflait l’un de ses proches la veille. Ce rêve se cristallise autour du Makalu justement, avec l’objectif de le gravir puis le descendre à ski. Un gros projet pour 2026, « si tout va bien » tempère Tom, prudent.
Aux trois temps du virages, selon Tom : 1/ Appui ski amont. ©UL / Gore-Tex
2/ Rotation bâton. ©UL / Gore-Tex
3/ Réception courte, skis serrés. ©UL / Gore-Tex
Expés et éthique
Sur les plus grands sommets, Tom assume une vision exigeante. « Je ne fais pas de différence entre suivre une trace avec des cordes fixes, ou se clipper dessus. Dans les deux cas, ce n’est pas du style alpin. » Il revendique par exemple une ascension « unsupported » du Broad Peak en 2023, sommet peu technique qui ne nécessite pas forcément l’usage des cordes fixes en place pour les alpinistes les plus à l’aise.
C’est moins évident au Nanga Parbat qu’il tente en 2024, avec notamment le mur Kinshofer, ces 150 m de paroi verticale, qu’on pourrait coter 6a/6b s’il fallait le gravir en libre, sans les cordes en place, le tout à 6000 m d’altitude. « Sur la Kinshofer, j’essayais de ne pas me clipper. Mathéo [Jacquemoud] me disait : « C’est une face de 3000 m, tu peux te prendre un truc sur la tête ». C’est vrai… mais je suis comme ça »
suivre une trace avec des cordes fixes
ou se clipper dessus
dans les deux cas
ce n’est pas du style alpin
Avec la Polonaise Anna Tybor, rencontrée à Chamonix, il partage une approche radicale. « Elle a une mentalité de guerrière que seuls les Polonais ont », raconte-t-il. Au Dhaulagiri en 2024, ils doivent renoncer à cause d’une énorme perturbation.
Au Nanga Parbat la même année, leurs trajectoires se croisent encore. Une centaine de mètres sous le sommet de 8126 m, ils doivent renoncer. En ce jour du summit push manqué, ils partent trop tard – 20 h au lieu de 18 h. Puis tout s’enchaine.
Tom se souvient : « Je suis dans ma bulle, dans ma capuche. Quand je me remets à réfléchir, le sommet ne me semble plus être une option. » Le froid mord, accentué par ses chaussures de ski : « Les chaufferettes t’évitent de te geler les pieds, mais ça ne t’empêche pas de ne plus les sentir. »
Un orage au-dessus des nuages, vers 10 h 30, finit de le ramener à la réalité. Anna, elle, ne parle plus, renoncement silencieux d’une guerrière. « Quand j’ai dit que j’abandonnais 100 m sous le sommet, elle a presque pas répondu. Elle s’est juste décalée… et elle a chaussé. »
Le nom de Jean-Christophe Lafaille est présent partout dans le Mont-Blanc. Tom y trace ses lignes. ©UL / Gore-Tex
Le ski comme langage
Contrairement à ce que certains imaginent, Tom n’a jamais vu le ski comme un moyen d’échapper à la figure paternelle, mais « plutôt une manière de combiner toutes les facettes de la montagne. » En Himalaya, il skie à chaque rotation d’acclimatation « pour descendre plus vite et plus safe ».
À la maison, l’un de ses terrains de jeu préféré reste le massif des Aiguilles Rouges, où il a accumulé les lignes avec Bruchez. « C’est un peu un jardin, un chez moi… mais on n’en parle pas trop. C’est plus du freeride, des trucs où il faut aller par risque 4 pour que ce soit bon », glisse-t-il en souriant. Pas très politiquement correct dira t-on.
le ski, comme une manière de combiner
toutes les facettes de la montagne
Un jeune guide qui se professionnalise
À 20 ans, certains clients haussent les sourcils en voyant ce guide à baby face. « Mais quand ils sont derrière moi, reliés par la corde, ils sont quand même contents que je sois là ! » Tom adore cette diversité : « C’est super de rencontrer plein de gens différents, mais qui sont tous au même niveau une fois là-haut. »
Il travaille finalement peu comme guide et vit surtout grâce à ses sponsors. « Ils ne me mettent pas la pression pour les réseaux sociaux. Je trouve que c’est un super moyen de partage, mais ça peut être toxique. Je ne suis pas un fou des publications. J’ai même pas fait une publi sur le Dhaulagiri ! » À l’heure où nos publions cet article, sa dernière publication sur Instagram date de début octobre 2025, il y a donc un mois et demi, un temps extrêmement long à l’heure de l’omniprésence des athlètes sponsorisés sur les réseaux.
Tom, nez dans le guidon et tête dans le Géant. ©UL / Gore-Tex
Trouver des compagnons, trouver les limites
Tom reconnaît la difficulté de trouver des partenaires avec les mêmes exigences : éthique, niveau technique, gestion du risque, temps, entraînement. Quant à ses propres limites : « Ce n’est pas facile à définir. En escalade, les cotations aident. En montagne… c’est autre chose. Mais j’ai des limites, don’t worry. »
Tom parle lentement, pèse ses mots, avec un parlé qui n’est pas sans rappeler Vivian Bruchez, son mentor, un mélange de réflexion et de confiance tranquille. C’est un jeune homme qui a grandi entre les montagnes, les camps de base, à l’aise avec des clients du monde entier. Il parle d’ailleurs un anglais impeccable « qu’il n’a pas trop appris à l’école, plutôt en voyage ».
©UL / Gore-Tex
je ne sais pas
ce que j’aurais fait à sa place
Il sait enfin que l’ombre de son père ne disparaîtra jamais vraiment, combien son souvenir reste vivace, vivant : « Une fois, en compétition d’escalade au gymnase Lafaille de Grenoble, il y a un gars qui vient me dire combien il admire mon père… avant de me demander s’il est dans la salle. »
Tom ne cherche pas à l’effacer, il a appris à l’accepter. Même s’il ne pardonne pas totalement à son père d’avoir choisi d’épouser les montagnes, il dit aujourd’hui le comprendre : « Je ne lui pardonne pas tout mais je le comprends… et je ne sais pas ce que j’aurais fait à sa place ».
Alors Tom Lafaille avance, simplement, avec sa propre ligne, son propre engagement, et une vision de la montagne qui n’appartient qu’à lui. Même si le Makalu, dans son viseur, pourrait bien être un ultime hommage, à sa manière, au nom du père.
TOM UTILISE LES
PRODUITS GORE‑TEX PRO
NOUVELLE GÉNÉRATION
Lancés cet hiver 2025, les produits GORE‑TEX Pro nouvelle génération disposent d’une membrane ePE innovante et sont conçus pour les athlètes et professionnels qui s’attaquent aux environnements extrêmes.
Que ce soit en cascades de glace ou sur parois rocheuses, les produits GORE‑TEX Pro ont été spécialement conçus pour les conditions les plus difficiles en montagne.
Imperméabilité, effet coupe-vent et respirabilité durables : chaque vêtement bénéficie des avantages bien connus de la marque GORE-TEX. Ils sont extrêmement robustes, sans PFAS et présentent une empreinte carbone réduite.

















